Cicero reprend aucuns de ses amis d'auoir accoustumé de
mettre à l'astrologie, au droit, à la dialectique, et à la geometrie,
plus de temps, que ne meritoyent ces arts: et que cela les diuertissoit
des deuoirs de la vie, plus vtiles et honnestes. Les philosophes
Cyrenaïques mesprisoyent esgalement la physique et la•
dialectique. Zenon tout au commencement des liures de la republique,
declaroit inutiles toutes les liberales disciplines. Chrysippus
disoit, que ce que Platon et Aristote auoyent escrit de la
logique, ils l'auoyent escrit par ieu et par exercice: et ne pouuoit
croire qu'ils eussent parlé à certes d'vne si vaine matiere. Plutarque4
le dit de la metaphysique, Epicurus l'eust encores dict de
la rhetorique, de la grammaire, poësie, mathematique, et hors la
physique, de toutes les autres sciences: et Socrates de toutes, sauf
celle des mœurs et de la vie. De quelque chose qu'on s'enquist
à luy, il ramenoit en premier lieu tousiours l'enquerant à rendre•
compte des conditions de sa vie, presente et passée, lesquelles il
examinoit et iugeoit: estimant tout autre apprentissage subsecutif
à celuy-la et supernumeraire. Parum mihi placeant eæ litteræ quæ
ad virtutem doctoribus nihil profuerunt. La plus part des arts ont
esté ainsi mesprisés par le mesme sçauoir. Mais ils n'ont pas1
pensé qu'il fust hors de propos, d'exercer leur esprit és choses
mesmes, où il n'y auoit nulle solidité profitable. Au demeurant,
les vns ont estimé Plato dogmatiste, les autres dubitateur, les
autres en certaines choses l'vn, et en certaines choses l'autre. Le
conducteur de ses dialogismes, Socrates, va tousiours demandant•
et esmouuant la dispute, iamais l'arrestant, iamais satisfaisant:
et dit n'auoir autre science, que la science de s'opposer. Homere
leur autheur a planté egalement les fondements à toutes les sectes
de philosophie, pour montrer, combien il estoit indifferent par où
nous allassions. De Platon nasquirent dix sectes diuerses, dit-on.2
Aussi, à mon gré, iamais instruction ne fut titubante, et rien asseuerante,
si la sienne ne l'est. Socrates disoit, que les sages
femmes en prenant ce mestier de faire engendrer les autres, quittent
le mestier d'engendrer elles. Que luy par le tiltre de sage
homme, que les Dieux luy auoyent deferé, s'estoit aussi desfaict•
en son amour virile et mentale, de la faculté d'enfanter: se contentant
d'ayder et fauorir de son secours les engendrants: ouurir
leur nature; graisser leurs conduits: faciliter l'yssue de leur enfantement:
iuger d'iceluy: le baptizer: le nourrir: le fortifier:
l'emmaillotter, et circoncir: exerçant et maniant son engin, aux3
perils et fortunes d'autruy. Il est ainsi de la plus part des
autheurs de ce tiers genre, comme les anciens ont remerqué des
escripts d'Anaxagoras, Democritus, Parmenides, Xenophanes, et
autres. Ils ont vne forme d'escrire douteuse en substance et en
dessein, enquerant plustost qu'instruisant: encore qu'ils entresement•
leur stile de cadances dogmatistes. Cela se voit il pas aussi
bien en Seneque et en Plutarque? combien disent ils tantost d'vn
visage, tantost d'vn autre, pour ceux qui y regardent de prez? Et
les reconciliateurs des iurisconsultes deuoyent premierement les
concilier chacun à soy. Platon me semble auoir aymé cette forme
de philosopher par dialogues, à escient, pour loger plus decemment
en diuerses bouches la diuersité et variation de ses propres
fantasies. Diuersement traitter les matieres, est aussi bien les•
traitter, que conformement, et mieux: à sçauoir plus copieusement
et vtilement. Prenons exemple de nous. Les arrests font le point
extreme du parler dogmatiste et resolutif: si est ce que ceux que
noz parlements presentent au peuple, les plus exemplaires, propres
à nourrir en luy la reuerence qu'il doit à cette dignité, principalement1
par la suffisance des personnes qui l'exercent, prennent
leur beauté, non de la conclusion, qui est à eux quotidienne, et
qui est commune à tout iuge, tant comme de la disceptation et
agitation des diuerses et contraires ratiocinations, que la matiere
du droit souffre. Et le plus large champ aux reprehensions des•
vns philosophes à l'encontre des autres, se tire des contradictions
et diuersitez, en quoy chacun d'eux se trouue empestré: ou par
dessein, pour montrer la vacillation de l'esprit humain autour de
toute matiere, ou forcé ignoramment, par la volubilité et incomprehensibilité
de toute matiere. Que signifie ce refrein? en2
vn lieu glissant et coulant suspendons nostre creance: car, comme
dit Eurypides,
Les œuures de Dieu en diuerses
Façons, nous donnent des trauerses.
Semblable à celuy qu'Empedocles semoit souuent en ses liures,•
comme agité d'vne diuine fureur, et forcé de la verité. Non non,
nous ne sentons rien, nous ne voyons rien, toutes choses nous sont
occultes, il n'en est aucune de laquelle nous puissions establir
quelle elle est: reuenant à ce mot diuin, Cogitationes mortalium timidæ,
et incertæ adinuentiones nostræ, et providentiæ. Il ne faut3
pas trouuer estrange, si gens desesperez de la prise n'ont pas laissé
d'auoir plaisir à la chasse, l'estude estant de soy vne occupation
plaisante: et si plaisante, que parmy les voluptez, les Stoïciens defendent
aussi celle qui vient de l'exercitation de l'esprit, y veulent
de la bride, et trouuent de l'intemperance à trop sçauoir. Democritus•
ayant mangé à sa table des figues, qui sentoient le miel, commença
soudain à chercher en son esprit, d'où leur venoit cette douceur
inusitee, et pour s'en esclaircir, s'alloit leuer de table, pour
voir l'assiette du lieu où ces figues auoyent esté cueillies: sa chambriere,
ayant entendu la cause de ce remuëment, luy dit en riant,
qu'il ne se penast plus pour cela, car c'estoit qu'elle les auoit mises
en vn vaisseau, où il y auoit eu du miel. Il se despita, dequoy elle
luy auoit osté l'occasion de cette recherche, et desrobé matiere à
sa curiosité. Va, luy dit-il, tu m'as faict desplaisir, ie ne lairray•
pourtant d'en chercher la cause, comme si elle estoit naturelle.
Et volontiers n'eust failly de trouuer quelque raison vraye, à vn
effect faux et supposé. Cette histoire d'vn fameux et grand philosophe,
nous represente bien clairement cette passion studieuse,
qui nous amuse à la poursuyte des choses, de l'acquest desquelles1
nous sommes desesperez. Plutarque recite vn pareil exemple de
quelqu'vn, qui ne vouloit pas estre esclaircy de ce, dequoy il estoit
en doute, pour ne perdre le plaisir de le chercher: comme l'autre,
qui ne vouloit pas que son medecin luy ostast l'alteration de la
fieure, pour ne perdre le plaisir de l'assouuir en beuuant. Satius
est superuacua discere, quàm nihil. Tout ainsi qu'en toute pasture
il y a le plaisir souuent seul, et tout ce que nous prenons, qui est
plaisant, n'est pas tousiours nutritif, ou sain: pareillement ce
que nostre esprit tire de la science, ne laisse pas d'estre voluptueux,
encore qu'il ne soit ny alimentant ny salutaire. Voicy2
comme ils disent: La consideration de la nature est vne pasture
propre à nos esprits, elle nous esleue et enfle, nous fait desdaigner
les choses basses et terriennes, par la comparaison des superieures
et celestes: la recherche mesme des choses occultes et grandes
est tresplaisante, voire à celuy qui n'en acquiert que la reuerence,•
et crainte d'en iuger. Ce sont des mots de leur profession. La vaine
image de cette maladiue curiosité, se voit plus expressement
encores en cet autre exemple, qu'ils ont par honneur si souuent
en la bouche. Eudoxus souhaittoit et prioit les Dieux, qu'il peust
vne fois voir le soleil de pres, comprendre sa forme, sa grandeur,3
et sa beauté, à peine d'en estre bruslé soudainement. Il veut au
prix de sa vie, acquerir vne science, de laquelle l'vsage et possession
luy soit quand et quand ostée. Et pour cette soudaine et
volage cognoissance, perdre toutes autres cognoissances qu'il a, et
qu'il peut acquerir par apres. Ie ne me persuade pas aysement,•
qu'Epicurus, Platon, et Pythagoras nous ayent donné pour argent
contant leurs Atomes, leurs Idées, et leurs Nombres. Ils estoyent
trop sages pour establir leurs articles de foy, de chose si incertaine,
et si debattable. Mais en cette obscurité et ignorance du
monde, chacun de ces grands personnages, s'est trauaillé d'apporter
vne telle quelle image de lumiere: et ont promené leur•
ame à des inuentions, qui eussent au moins vne plaisante et
subtile apparence, pourueu que toute fausse, elle se peust maintenir
contre les oppositions contraires: Vnicuique ista pro ingenio
finguntur, non ex scientiæ vi. Vn ancien, à qui on reprochoit, qu'il
faisoit profession de la Philosophie, de laquelle pourtant en son1
iugement, il ne tenoit pas grand compte, respondit que cela,
c'estoit vrayement philosopher. Ils ont voulu considerer tout,
balancer tout, et ont trouué cette occupation propre à la naturelle
curiosité qui est en nous. Aucunes choses, ils les ont escrites pour
le besoin de la societé publique, comme leurs religions: et a•
esté raisonnable pour cette consideration, que les communes
opinions, ils n'ayent voulu les esplucher au vif, aux fins de n'engendrer
du trouble en l'obeyssance des loix et coustumes de leur
pays. Platon traitte ce mystere d'vn ieu assez descouuert. Car
où il escrit selon soy, il ne prescrit rien à certes. Quand il fait2
le legislateur, il emprunte vn style regentant et asseuerant: et si
y mesle hardiment les plus fantastiques de ses inuentions: autant
vtiles à persuader à la commune, que ridicules à persuader à soy-mesme:
sçachant combien nous sommes propres à receuoir
toutes impressions, et sur toutes, les plus farouches et enormes.•
Et pourtant en ses loix, il a grand soing, qu'on ne chante en
publiq que des poësies, desquelles les fabuleuses feintes tendent
à quelque vtile fin: estant si facile d'imprimer touts fantosmes
en l'esprit humain, que c'est iniustice de ne le paistre plustost
de mensonges profitables, que de mensonges ou inutiles ou dommageables.3
Il dit tout destrousseement en sa Republique, que pour
le profit des hommes, il est souuent besoin de les piper. Il est
aisé à distinguer, les vnes sectes auoir plus suiuy la verité, les
autres l'vtilité, par où celles cy ont gaigné credit. C'est la misere de
nostre condition, que souuent ce qui se presente à nostre imagination•
pour le plus vray, ne s'y presente pas pour le plus vtile à
nostre vie. Les plus hardies sectes, Epicurienne, Pyrrhonienne,
nouuelle Academique, encore sont elles contrainctes de se plier à
la loy ciuile, au bout du compte. Il y a d'autres subiects qu'ils
ont belutez, qui à gauche, qui à dextre, chacun se trauaillant d'y4
donner quelque visage, à tort ou à droit. Car n'ayans rien trouué
de si caché, dequoy ils n'ayent voulu parler, il leur est souuent
force de forger des coniectures foibles et foles: non qu'ils les
prinssent eux mesmes pour fondement, ne pour establir quelque
verité, mais pour l'exercice de leur estude. Non tam id sensisse
quod dicerent, quàm exercere ingenia materiæ difficultate videntur
voluisse. Et si on ne le prenoit ainsi, comme couuririons nous vne
si grande inconstance, varieté, et vanité d'opinions, que nous
voyons auoir esté produites par ces ames excellentes et admirables?

Car pour exemple, qu'est-il plus vain, que de vouloir deuiner1
Dieu par nos analogies et coniectures: le regler, et le monde, à
nostre capacité et à nos loix? et nous seruir aux despens de la
diuinité, de ce petit eschantillon de suffisance qu'il luy a pleu
despartir à nostre naturelle condition? et par ce que nous ne
pouuons estendre nostre veuë iusques en son glorieux siege, l'auoir•
ramené ça bas à nostre corruption et à nos miseres? De toutes
les opinions humaines et anciennes touchant la religion, celle là
me semble auoir eu plus de vray-semblance et plus d'excuse, qui
recognoissoit Dieu comme vne puissance incomprehensible, origine
et conseruatrice de toutes choses, toute bonté, toute perfection,2
receuant et prenant en bonne part l'honneur et la reuerence, que
les humains luy rendoient soubs quelque visage, soubs quelque
nom et en quelque maniere que ce fust.
Iupiter omnipotens, rerum, regúmque, Deûmque,
Progenitor, genitrixque.
Ce zele vniuersellement a esté veu du ciel de bon œil. Toutes
polices ont tiré fruit de leur deuotion. Les hommes, les actions
impies, ont eu par tout les euenements sortables. Les histoires
payennes recognoissent de la dignité, ordre, iustice, et des prodiges
et oracles employez à leur profit et instruction, en leurs3
religions fabuleuses: Dieu par sa misericorde daignant à l'aduenture
fomenter par ces benefices temporels, les tendres principes
d'vne telle quelle brute cognoissance, que la raison naturelle leur
donnoit de luy, au trauers des fausses images de leurs songes.
Non seulement fausses, mais impies aussi et iniurieuses, sont•
celles que l'homme a forgé de son inuention. Et de toutes les religions,
que Sainct Paul trouua en credit à Athenes, celle qu'ils
auoyent dediée à vne diuinité cachée et incognue, luy sembla la
plus excusable. Pythagoras adombra la verité de plus pres:
iugeant que la cognoissance de cette cause premiere, et estre des
estres, deuoit estre indefinie, sans prescription, sans declaration:
que ce n'estoit autre chose, que l'extreme effort de nostre imagination,
vers la perfection: chacun en amplifiant l'idée selon sa
capacité. Mais si Numa entreprint de conformer à ce proiect la•
deuotion de son peuple: l'attacher à vne religion purement mentale,
sans obiect prefix, et sans meslange materiel: il entreprint
chose de nul vsage. L'esprit humain ne se sçauroit maintenir vaguant
en cet infini de pensées informes: il les luy faut compiler
à certaine image à son modelle. La majesté diuine s'est ainsi pour1
nous aucunement laissé circonscrire aux limites corporels. Ses sacrements
supernaturels et celestes, ont des signes de nostre terrestre
condition. Son adoration s'exprime par offices et paroles
sensibles: car c'est l'homme, qui croid et qui prie. Ie laisse à part
les autres arguments qui s'employent à ce subiect. Mais à peine•
me feroit on accroire, que la veuë de noz crucifix, et peinture de
ce piteux supplice, que les ornements et mouuements ceremonieux
de noz eglises, que les voix accommodées à la deuotion de nostre
pensée, et cette esmotion des sens n'eschauffent l'ame des peuples,
d'vne passion religieuse, de tres-vtile effect. De celles ausquelles2
on a donné corps comme la necessité l'a requis, parmy cette
cecité vniuerselle, ie me fusse, ce me semble, plus volontiers attaché
à ceux qui adoroient le soleil,
La lumiere commune,
L'œil du monde: et si Dieu au chef porte des yeux,
Les rayons du soleil sont ses yeux radieux,
Qui donnent vie à tous, nous maintiennent et gardent,
Et les faicts des humains en ce monde regardent:
Ce beau, ce grand soleil, qui nous faict les saisons,
Selon qu'il entre ou sort de ses douze maisons:3
Qui remplit l'vniuers de ses vertus cognues:
Qui d'vn traict de ses yeux nous dissipe les nuës:
L'esprit, l'ame du monde, ardant et flamboyant,
En la course d'vn iour tout le ciel tournoyant,
Plein d'immense grandeur, rond, vagabond et ferme:
Lequel tient dessoubs luy tout le monde pour terme:
En repos sans repos, oysif, et sans seiour,
Fils aisné de nature, et le pere du iour.
D'autant qu'outre cette sienne grandeur et beauté, c'est la piece
de cette machine, que nous descouurons la plus esloignée de nous:4
et par ce moyen si peu cognuë, qu'ils estoyent pardonnables, d'en
entrer en admiration et reuerence. Thales, qui le premier s'enquesta
de telle matiere, estima Dieu vn esprit, qui fit d'eau toutes
choses. Anaximander, que les Dieux estoyent mourants et naissants
à diuerses saisons: et que c'estoyent des mondes infinis en nombre.
Anaximenes, que l'air estoit Dieu, qu'il estoit produit et immense,
tousiours mouuant. Anaxagoras le premier a tenu, la description•
et maniere de toutes choses, estre conduitte par la force
et raison d'vn esprit infini. Alcmæon a donné la diuinité au soleil,
à la lune, aux astres, et à l'ame. Pythagoras a faict Dieu, vn esprit
espandu par la nature de toutes choses, d'où noz ames sont déprinses.
Parmenide, vn cercle entournant le ciel, et maintenant1
le monde par l'ardeur de la lumiere. Empedocles disoit estre des
Dieux, les quatre natures, desquelles toutes choses sont faittes.
Protagoras, n'auoir rien que dire, s'ils sont ou non, ou quels ils
sont. Democritus, tantost que les images et leurs circuitions sont
Dieux: tantost cette nature, qui eslance ces images: et puis, nostre•
science et intelligence. Platon dissipe sa creance à diuers visages.
Il dit au Timée, le pere du monde ne se pouuoir nommer. Aux
Loix, qu'il ne se faut enquerir de son estre. Et ailleurs en ces
mesmes liures il fait le monde, le ciel, les astres, la terre, et nos
ames Dieux, et reçoit en outre ceux qui ont esté receuz par l'ancienne2
institution en chasque republique. Xenophon rapporte vn
pareil trouble de la discipline de Socrates. Tantost qu'il ne se faut
enquerir de la forme de Dieu: et puis il luy fait establir que le
soleil est Dieu, et l'ame Dieu: qu'il n'y en a qu'vn, et puis qu'il y
en a plusieurs. Speusippus neueu de Platon, fait Dieu certaine•
force gouuernant les choses, et qu'elle est animale. Aristote, à
cette heure, que c'est l'esprit, à cette heure le monde: à cette
heure il donne vn autre maistre à ce monde, et à cette heure fait
Dieu l'ardeur du ciel. Xenocrates en fait huict. Les cinq nommez
entre les planetes, le sixiesme composé de toutes les estoiles fixes,3
comme de ses membres: le septiesme et huictiesme, le soleil et
la lune. Heraclides Ponticus ne fait que vaguer entre ses aduis, et
en fin priue Dieu de sentiment: et le fait remuant de forme à
autre, et puis dit que c'est le ciel et la terre. Theophraste se promeine
de pareille irresolution entre toutes ses fantasies: attribuant•
l'intendance du monde tantost à l'entendement, tantost au
ciel, tantost aux estoilles. Strato, que c'est Nature ayant la force
d'engendrer, augmenter et diminuer, sans forme et sentiment.
Zeno, la loy naturelle, commandant le bien et prohibant le mal:
laquelle loy est vn animant: et oste les Dieux accoustumez, Iupiter,
Iuno, Vesta, Diogenes Apolloniates, que c'est l'aage. Xenophanes faict
Dieu rond, voyant, oyant, non respirant, n'ayant rien de commun
auec l'humaine nature. Aristo estime la forme de Dieu incomprenable,
le priue de sens, et ignore s'il est animant ou autre chose.•
Cleanthes, tantost la raison, tantost le monde, tantost l'ame de
Nature, tantost la chaleur supreme entourant et enuelopant tout.
Perseus auditeur de Zenon, a tenu, qu'on a surnommé Dieux, ceux
qui auoyent apporté quelque notable vtilité à l'humaine vie, et
les choses mesmes profitables. Chrysippus faisoit vn amas confus1
de toutes les precedentes sentences, et compte entre mille formes
de Dieux qu'il fait, les hommes aussi, qui sont immortalisez. Diagoras
et Theodorus nioyent tout sec, qu'il y eust des Dieux. Epicurus
faict les Dieux luisants, transparents, et perflables, logez,
comme entre deux forts, entre deux mondes, à couuert des coups:•
reuestus d'vne humaine figure et de nos membres, lesquels membres
leur sont de nul vsage.
Ego Deùm genus esse semper dixi, et dicam cælitum,
Sed eos non curare opinor, quid agat humanum genus.

Fiez vous à vostre philosophie: vantez vous d'auoir trouué la2
feue au gasteau, à voir ce tintamarre de tant de ceruelles philosophiques.
Le trouble des formes mondaines, a gaigné sur moy, que
les diuerses mœurs et fantaisies aux miennes, ne me desplaisent
pas tant, comme elles m'instruisent; ne m'enorgueillissent pas tant
comme elles m'humilient en les conferant. Et tout autre choix que•
celuy qui vient de la main expresse de Dieu, me semble choix de
peu de prerogatiue. Les polices du monde ne sont pas moins contraires
en ce subiect, que les escholes: par où nous pouuons apprendre,
que la Fortune mesme n'est pas plus diuerse et variable,
que nostre raison, ny plus aueugle et inconsiderée. Les choses les3
plus ignorées sont plus propres à estre deifiées. Parquoy de faire
de nous des Dieux, comme l'ancienneté, cela surpasse l'extreme foiblesse
de discours. I'eusse encore plustost suyuy ceux qui adoroient
le serpent, le chien et le bœuf: d'autant que leur nature et
leur estre nous est moins cognu; et auons plus de loy d'imaginer ce•
qu'il nous plaist de ces bestes-là, et leur attribuer des facultez extraordinaires.
Mais d'auoir faict des Dieux de nostre condition, de
laquelle nous deuons cognoistre l'imperfection, leur auoir attribué
le desir, la cholere, les vengeances, les mariages, les generations,
et les parenteles, l'amour, et la ialousie, nos membres et nos os,
nos fieures et nos plaisirs, nos morts et sepultures, il faut que cela•
soit party d'vne merueilleuse yuresse de l'entendement humain.
Quæ procul vsque adeo diuino ab numine distant,
Inque Deûm numero quæ sint indigna videri.
Formæ, ætates, vestitus, ornatus noti sunt: genera, coniugia, cognationes,
omniáque traducta ad similitudinem imbecillitatis humanæ:1
nam et perturbatis animis inducuntur: accipimus enim Deorum
cupiditates, ægritudines, iracundias. Comme d'auoir attribué la diuinité
non seulement à la foy, à la vertu, à l'honneur, concorde, liberté,
victoire, pieté: mais aussi à la volupté, fraude, mort, enuie,
vieillesse, misere: à la peur, à la fieure, et à la male fortune, et•
autres iniures de nostre vie, fresle et caduque.
Quid iuuat hoc, templis nostros inducere mores?
O curuæ in terris animæ et cælestium inanes!

Les Ægyptiens d'vne impudente prudence, defendoyent sur peine
de la hart, que nul eust à dire que Serapis et Isis leurs Dieux, eussent2
autres fois esté hommes: et nul n'ignoroit, qu'ils ne l'eussent
esté. Et leur effigie representée le doigt sur la bouche, signifioit,
dit Varro, cette ordonnance mysterieuse à leurs prestres, de taire
leur origine mortelle, comme par raison necessaire anullant toute
leur veneration. Puis que l'homme desiroit tant de s'apparier à•
Dieu, il eust mieux faict, dit Cicero, de ramener à soy les conditions
diuines, et les attirer çà bas, que d'envoyer là haut sa corruption
et sa misere: mais à le bien prendre, il a fait en plusieurs
façons, et l'vn, et l'autre, de pareille vanité d'opinion. Quand les
philosophes espeluchent la hierarchie de leurs Dieux, et font les3
empressez à distinguer leurs alliances, leurs charges, et leur puissance,
ie ne puis pas croire qu'ils parlent à certes. Quand Platon
nous dechiffre le verger de Pluton, et les commoditez ou peines
corporelles, qui nous attendent encore apres la ruine et aneantissement
de nos corps, et les accommode au ressentiment, que nous•
auons en cette vie:
Secreti celant calles, et myrtea circùm
Sylua tegit; curæ non ipsa in morte relinquunt.
Quand Mahumet promet aux siens vn paradis tapissé, paré d'or et
de pierreries, peuplé de garses d'excellente beauté, de vins, et de4
viures singuliers, ie voy bien que ce sont des moqueurs qui se
plient à nostre bestise, pour nous emmieller et attirer par ces opinions
et esperances, conuenables à nostre mortel appetit. Si sont
aucuns des nostres tombez en pareil erreur, se promettants apres
la resurrection vne vie terrestre et temporelle, accompagnée de
toutes sortes de plaisirs et commoditez mondaines. Croyons nous•
que Platon, luy qui a eu ses conceptions si celestes, et si grande
accointance à la diuinité, que le surnom luy en est demeuré, ait
estimé que l'homme, cette pauure creature, eust rien en luy d'applicable
à cette incomprehensible puissance? et qu'il ait creu que
nos prises languissantes fussent capables, ny la force de nostre sens1
assez robuste, pour participer à la beatitude, ou peine eternelle?

Il faudroit luy dire de la part de la raison humaine: Si les plaisirs
que tu nous promets en l'autre vie, sont de ceux que i'ay senti
çà bas, cela n'a rien de commun auec l'infinité. Quand tous mes
cinq sens de nature, seroient combles de liesse, et cette ame saisie•
de tout le contentement qu'elle peut desirer et esperer, nous sçauons
ce qu'elle peut: cela, ce ne seroit encore rien. S'il y a quelque
chose du mien, il n'y a rien de diuin: si cela n'est autre, que
ce qui peut appartenir à cette nostre condition presente, il ne peut
estre mis en compte. Tout contentement des mortels est mortel. La2
recognoissance de nos parens, de nos enfans, et de nos amis, si
elle nous peut toucher et chatouïller en l'autre monde, si nous tenons
encores à vn tel plaisir, nous sommes dans les commoditez
terrestres et finies. Nous ne pouuons dignement conceuoir la grandeur
de ces hautes et diuines promesses, si nous les pouuons•
aucunement conceuoir. Pour dignement les imaginer, il les faut
imaginer inimaginables, indicibles et incomprehensibles, et parfaictement
autres, que celles de nostre miserable experience. Oeuil
ne sçauroit voir, dit Sainct Paul: et ne peut monter en cœur
d'homme, l'heur que Dieu prepare aux siens. Et si pour nous en3
rendre capables, on reforme et rechange nostre estre, comme tu
dis Platon par tes purifications, ce doit estre d'vn si extreme changement
et si vniuersel, que par la doctrine physique, ce ne sera
plus nous:
Hector erat tunc cùm bello certabat, at ille
Tractus ab Æmonio non erat Hector equo;
ce sera quelque autre chose qui receura ces recompenses.
Quod mutatur, dissoluitur, interit ergo:
Traiiciuntur enim partes atque ordine migrant.

Car en la Metempsycose de Pythagoras, et changement d'habitation
qu'il imaginoit aux ames, pensons nous que le lyon, dans
lequel est l'ame de Cæsar, espouse les passions, qui touchoient
Cæsar, ny que ce soit luy? Si c'estoit encore luy, ceux là auroyent
raison, qui combattants cette opinion contre Platon, luy reprochent•
que le fils se pourroit trouuer à cheuaucher sa mere, reuestuë
d'vn corps de mule, et semblables absurditez. Et pensons
nous qu'és mutations qui se font des corps des animaux en autres
de mesme espece, les nouueaux venus ne soyent autres que leurs
predecesseurs? Des cendres d'vn phœnix s'engendre, dit-on, vn ver,1
et puis vn autre phœnix: ce second phœnix, qui peut imaginer,
qu'il ne soit autre que le premier? Les vers qui font nostre soye,
on les void comme mourir et assecher, et de ce mesme corps se
produire vn papillon, et de là vn autre ver, qu'il seroit ridicule
estimer estre encores le premier. Ce qui a cessé vne fois d'estre,•
n'est plus:
Nec si materiam nostram collegerit ætas
Post obitum, rursúmque redegerit, vt sita nunc est,
Atque iterum nobis fuerint data lumina vitæ,
Pertineat quidquam tamen ad nos id quoque factum,2
Interrupta semel cùm sit repetentia nostra.
Et quand tu dis ailleurs Platon, que ce sera la partie spirituelle de
l'homme, à qui il touchera de iouyr des recompenses de l'autre
vie, tu nous dis chose d'aussi peu d'apparence.
Scilicet auolsus radicibus vt nequit vllam
Dispicere ipse oculus rem seorsum corpore toto.
Car à ce compte ce ne sera plus l'homme, ny nous par consequent,
à qui touchera cette iouyssance. Car nous sommes bastis
de deux pieces principales essentielles, desquelles la separation,
c'est la mort et ruyne de nostre estre.3
Inter enim iacta est vitaï pausa, vagèque
Deerrarunt passim motus ab sensibus omnes.
Nous ne disons pas que l'homme souffre, quand les vers luy rongent
ses membres, dequoy il viuoit, et que la terre les consomme:
Et nihil hoc ad nos, qui coitu coniugióque
Corporis atque animæ consistimus vniter apti.

D'auantage, sur quel fondement de leur iustice peuuent les
Dieux recognoistre et recompenser à l'homme apres sa mort ses
actions bonnes et vertueuses: puis que ce sont eux mesmes, qui
les ont acheminées et produites en luy? Et pourquoy s'offencent4
ils et vengent sur luy les vitieuses, puis qu'ils l'ont eux-mesmes
produict en cette condition fautiue, et que d'vn seul clin de leur
volonté, ils le peuuent empescher de faillir? Epicurus opposeroit-il
pas cela à Platon, auec grand'apparence de l'humaine raison,
s'il ne se couuroit souuent par cette sentence. Qu'il est impossible•
d'establir quelque chose de certain, de l'immortelle nature, par la
mortelle? Elle ne fait que fouruoyer par tout, mais specialement
quand elle se mesle des choses diuines. Qui le sent plus euidemment
que nous? Car encores que nous luy ayons donné des principes
certains et infallibles, encore que nous esclairions ses pas
par la saincte lampe de la verité, qu'il a pleu à Dieu nous communiquer:•
nous voyons pourtant iournellement, pour peu qu'elle se
démente du sentier ordinaire, et qu'elle se destourne ou escarte de
la voye tracée et battuë par l'Eglise, comme tout aussi tost elle se
perd, s'embarrasse et s'entraue, tournoyant et flotant dans cette mer
vaste, trouble, et ondoyante des opinions humaines, sans bride et1
sans but. Aussi tost qu'elle pert ce grand et commun chemin, elle
se va diuisant et dissipant en mille routes diuerses. L'homme ne
peut estre que ce qu'il est, ny imaginer que selon sa portée. C'est
plus grande presomption, dit Plutarque, à ceux qui ne sont qu'hommes,
d'entreprendre de parler et discourir des Dieux, et des demy-Dieux,•
que ce n'est à vn homme ignorant de musique, vouloir iuger
de ceux qui chantent: ou à vn homme qui ne fut iamais au camp,
vouloir disputer des armes et de la guerre, en presumant comprendre
par quelque legere coniecture, les effects d'vn art qui est
hors de sa cognoissance. L'ancienneté pensa, ce croy-ie, faire2
quelque chose pour la grandeur diuine, de l'apparier à l'homme,
la vestir de ses facultez, et estrener de ses belles humeurs et plus
honteuses necessitez: luy offrant de nos viandes à manger, de nos
danses, mommeries et farces à la resiouïr: de nos vestemens à se
couurir, et maisons à loger, la caressant par l'odeur des encens et•
sons de la musique, festons et bouquets, et pour l'accommoder à
noz vicieuses passions, flatant sa iustice d'vne inhumaine vengeance:
l'esiouïssant de la ruine et dissipation des choses par elle
creées et conseruées. Comme Tiberius Sempronius, qui fit brusler
pour sacrifice à Vulcan, les riches despouilles et armes qu'il auoit3
gaigné sur les ennemis en la Sardeigne: et Paul Æmyle, celles de
Macedoine, à Mars et à Minerue. Et Alexandre, arriué à l'Ocean
Indique, ietta en mer en faueur de Thetis, plusieurs grands vases
d'or: remplissant en outre ses autels d'vne boucherie non de
bestes innocentes seulement, mais d'hommes aussi: ainsi que plusieurs•
nations, et entre autres la nostre, auoyent en vsage ordinaire.
Et croy qu'il n'en est aucune exempte d'en auoir faict essay.
Sulmone creatos
Quattuor hic iuuenes totidem, quos educat Vfens,
Viuentes rapit, inferias quos immolet vmbris.4
Les Getes se tiennent immortels, et leur mourir n'est que s'acheminer
vers leur Dieu Zamolxis. De cinq en cinq ans ils depeschent
vers luy quelqu'vn d'entre eux, pour le requerir des choses necessaires.
Ce deputé est choisi au sort. Et la forme de le depescher
apres l'auoir de bouche informé de sa charge, est, que de ceux qui•
l'assistent, trois tiennent debout autant de iauelines, sur lesquelles
les autres le lancent à force de bras. S'il vient à s'enferrer en lieu
mortel, et qu'il trespasse soudain, ce leur est certain argument de
faueur diuine: s'il en eschappe, ils l'estiment meschant et execrable,
et en deputent encore vn autre de mesmes. Amestris mere de1
Xerxes, deuenuë vieille, fit pour vne fois enseuelir touts vifs quatorze
iouuenceaux des meilleures maisons de Perse, suyuant la religion
du pays, pour gratifier à quelque Dieu sousterrain. Encore
auiourd'huy les idoles de Themixtitan se cimentent du sang des
petits enfants: et n'aiment sacrifice que de ces pueriles et pures•
ames: iustice affamée du sang de l'innocence.
Tantum religio potuit suadere malorum!
Les Carthaginois immoloient leurs propres enfans à Saturne: et
qui n'en auoit point, en achetoit, estant cependant le pere et la
mere tenus d'assister à cet office, auec contenance gaye et contente.2
C'estoit vne estrange fantasie, de vouloir payer la bonté diuine,
de nostre affliction. Comme les Lacedemoniens qui mignardoient
leur Diane, par bourrellement des ieunes garçons, qu'ils faisoyent
fouëter en sa faueur, souuent iusques à la mort. C'estoit vne humeur
farouche, de vouloir gratifier l'architecte de la subuersion de•
son bastiment: et de vouloir garentir la peine deuë aux coulpables,
par la punition des non coulpables: et que la pauure Iphigenia
au port d'Aulide, par sa mort et par son immolation deschargeast
enuers Dieu l'armée des Grecs des offences qu'ils auoyent
commises:3
Et casta incestè nubendi tempore in ipso
Hostia concideret mactatu mœsta parentis:
et ces deux belles et genereuses ames des deux Decius, pere et fils,
pour propitier la faueur des Dieux enuers les affaires Romaines,
s'allassent ietter à corps perdu à trauers le plus espez des ennemis.•
Quæ fuit tanta Deorum iniquitas, vt placari populo Romano non possent,
nisi tales viri occidissent? Ioint que ce n'est pas au criminel
de se faire fouëter à sa mesure, et à son heure: c'est au iuge, qui
ne met en compte de chastiment, que la peine qu'il ordonne: et ne
peut attribuer à punition ce qui vient à gré à celuy qui le souffre.
La vengeance diuine presuppose nostre dissentiment entier, pour
sa iustice, et pour nostre peine. Et fut ridicule l'humeur de Polycrates
tyran de Samos, lequel pour interrompre le cours de son
continuel bon heur, et le compenser, alla ietter en mer le plus cher•
et precieux ioyau qu'il eust, estimant que par ce malheur aposté,
il satisfaisoit à la reuolution et vissicitude de la Fortune. Et elle
pour se moquer de son ineptie, fit que ce mesme ioyau reuinst encore
en ses mains, trouué au ventre d'vn poisson. Et puis à quel
vsage, les deschirements et desmembrements des Corybantes, des1
Menades, et en noz temps des Mahometans, qui s'esbalaffrent le visage,
l'estomach, les membres, pour gratifier leur prophete: veu
que l'offence consiste en la volonté, non en la poictrine, aux yeux,
aux genitoires, en l'embonpoinct, aux espaules, et au gosier?
Tantus est perturbatæ mentis et sedibus suis pulsæ furor, vt sic Dij
placentur, quemadmodum ne homines quidem sæuiunt. Cette contexture
naturelle regarde par son vsage, non seulement nous, mais
aussi le seruice de Dieu et des autres hommes: c'est iniustice de
l'affoler à notre escient, comme de nous tuer pour quelque pretexte
que ce soit. Ce semble estre grand lascheté et trahison, de mastiner2
et corrompre les functions du corps, stupides et serues, pour espargner
à l'ame, la solicitude de les conduire selon raison. Vbi iratos
Deos timent, qui sic propitios habere merentur? In regiæ libidinis
voluptatem castrati sunt quidam; sed nemo sibi, ne vir esset, iubente
Domino, manus intulit. Ainsi remplissoyent ils leur religion de plusieurs•
mauuais effects.
Sæpius olim
Religio peperit scelerosa atque impia facta.

Or rien du nostre ne se peut apparier ou raporter en quelque
façon que ce soit, à la nature diuine, qui ne la tache et marque3
d'autant d'imperfection. Cette infinie beauté, puissance, et bonté,
comment peut elle souffrir quelque correspondance et similitude à
chose si abiecte que nous sommes, sans vn extreme interest et dechet
de sa diuine grandeur? Infirmum Dei fortius est hominibus: et
stultum Dei sapientius est hominibus. Stilpon le philosophe interrogé•
si les Dieux s'esiouïssent de nos honneurs et sacrifices: Vous
estes indiscret, respondit il: retirons nous à part, si vous voulez
parler de cela. Toutesfois nous luy prescriuons des bornes, nous
tenons sa puissance assiegée par nos raisons (i'appelle raison nos
resueries et nos songes, auec la dispense de la philosophie, qui
dit, le fol mesme et le meschant, forcener par raison: mais que•
c'est vne raison de particuliere forme) nous le voulons asseruir aux
apparences vaines et foibles de nostre entendement, luy qui a faict
et nous et nostre cognoissance. Par ce que rien ne se fait de rien,
Dieu n'aura sçeu bastir le monde sans matiere. Quoy, Dieu nous
a-il mis en main les clefs et les derniers ressorts de sa puissance?1
S'est-il obligé à n'outrepasser les bornes de nostre science? Mets le
cas, ô homme, que tu ayes peu remarquer icy quelques traces de
ses effects: penses-tu qu'il y ayt employé tout ce qu'il a peu, et
qu'il ayt mis toutes ses formes et toutes ses idées, en cet ouurage?
Tu ne vois que l'ordre et la police de ce petit caueau où tu és logé,•
au moins si tu la vois: sa diuinité a vne iurisdiction infinie au
delà: cette piece n'est rien au prix du tout:
Omnia cùm cœlo terráque marique,
Nil sunt ad summam summaï totius omnem.
C'est vne loy municipale que tu allegues, tu ne sçays pas quelle est2
l'vniuerselle. Attache toy à ce à quoy tu és subiect, mais non pas
luy: il n'est pas ton confraire, ou concitoyen, ou compaignon. S'il
s'est aucunement communiqué à toy, ce n'est pas pour se raualer
à ta petitesse, ny pour te donner le contrerolle de son pouuoir.
Le corps humain ne peut voler aux nuës, c'est pour toy: le soleil•
bransle sans seiour sa course ordinaire: les bornes des mers et
de la terre ne se peuuent confondre: l'eau est instable et sans fermeté:
vn mur est sans froissure impenetrable à un corps solide;
l'homme ne peut conseruer sa vie dans les flammes: il ne peut
estre et au ciel et en la terre, et en mille lieux ensemble corporellement.3
C'est pour toy qu'il a faict ces regles: c'est toy qu'elles
attaquent. Il a tesmoigné aux Chrestiens qu'il les a toutes franchies
quand il luy a pleu. De vray pourquoy tout puissant, comme il est,
auroit il restreint ses forces à certaine mesure? en faueur de qui
auroit il renoncé son priuilege? Ta raison n'a en aucune autre•
chose plus de verisimilitude et de fondement, qu'en ce qu'elle te
persuade la pluralité des mondes,
Terrámque, et solem, lunam, mare, cætera quæ sunt,
Non esse vnica, sed numero magis innumerali.
Les plus fameux esprits du temps passé, l'ont creuë; et aucuns des4
nostres mesmes, forcez par l'apparence de la raison humaine.
D'autant qu'en ce bastiment, que nous voyons, il n'y a rien seul
et vn,
Cùm in summa res nulla sit vna,
Vnica quæ gignatur, et vnica soláque crescat:
et que toutes les especes sont multipliées en quelque nombre. Par
où il semble n'estre pas vray-semblable, que Dieu ait faict ce seul
ouurage sans compaignon? et que la matiere de cette forme ayt
esté toute espuisée en ce seul indiuidu.
Quare etiam atque etiam tales fateare necesse est,1
Esse alios alibi congressus materiaï,
Qualis hic est auido complexu quem tenet æther.
Notamment si c'est vn animant, comme ses mouuemens le rendent
si croyable, que Platon l'asseure, et plusieurs des nostres ou le
confirment, ou ne l'osent infirmer: non plus que cette ancienne•
opinion, que le ciel, les estoilles, et autres membres du monde,
sont creatures composées de corps et ame: mortelles, en consideration
de leur composition: mais immortelles par la determination
du createur. Or s'il y a plusieurs mondes, comme Democritus,
Epicurus et presque toute la philosophie a pensé, que sçauons nous2
si les principes et les regles de cestuy-cy touchent pareillement
les autres? Ils ont à l'auanture autre visage et autre police. Epicurus
les imagine ou semblables, ou dissemblables. Nous voyons
en ce monde vne infinie difference et varieté, pour la seule distance
des lieux. Ny le bled ny le vin se voit, ny aucun de nos animaux,•
en ce nouueau coin du monde, que nos peres ont descouuert:
tout y est diuers. Et au temps passé, voyez en combien de
parties du monde on n'auoit cognoissance ny de Bacchus, ny de
Ceres. Qui en voudra croire Pline et Herodote, il y a des especes
d'hommes en certains endroits, qui ont fort peu de ressemblance à3
la nostre. Et y a des formes mestisses et ambigues, entre l'humaine
nature et la brutale. Il y a des contrées où les hommes naissent
sans teste, portant les yeux et la bouche en la poitrine: où ils sont
tous androgynes: où ils marchent de quatre pates: où ils n'ont
qu'vn œil au front, et la teste plus semblable à celle d'vn chien qu'à•
la nostre: où ils sont moitié poisson par embas, et viuent en l'eau:
où les femmes accouchent à cinq ans, et n'en viuent que huict: où
ils ont la teste si dure et la peau du front, que le fer n'y peut mordre,
et rebouche contre: où les hommes sont sans barbe: des nations,
sans vsage de feu: d'autres qui rendent le sperme de couleur4
noire. Quoy ceux qui naturellement se changent en loups, en
iumens, et puis encore en hommes? Et s'il est ainsi, comme dit
Plutarque, qu'en quelque endroit des Indes, il y aye des hommes
sans bouche, se nourrissans de la senteur de certaines odeurs,
combien y a il de nos descriptions faulces? Il n'est plus risible, ny•
à l'aduanture capable de raison et de societé. L'ordonnance et la
cause de nostre bastiment interne, seroyent pour la plus part hors
de propos. Dauantage, combien y a il de choses en nostre cognoissance,
qui combattent ces belles regles que nous auons taillées
et prescriptes à Nature? Et nous entreprendrons d'y attacher Dieu•
mesme! Combien de choses appellons nous miraculeuses, et contre
Nature? Cela se fait par chaque homme, et par chasque nation, selon
la mesure de son ignorance. Combien trouuons nous de proprietez
occultes et de quint'essences? car aller selon Nature pour
nous, ce n'est qu'aller selon nostre intelligence, autant qu'elle peut1
suiure, et autant que nous y voyons: ce qui est audelà, est monstrueux
et desordonné. Or à ce compte, aux plus aduisez et aux plus
habiles tout sera donc monstrueux: car à ceux là, l'humaine raison
a persuadé, qu'elle n'auoit ny pied, ny fondement quelconque: non
pas seulement pour asseurer si la neige est blanche: et Anaxagoras•
la disoit noire: s'il y a quelque chose, ou s'il n'y a nulle chose: s'il
y a science, ou ignorance: ce que Metrodorus Chius nioit l'homme
pouuoir dire. Ou si nous viuons; comme Eurypides est en doubte,
si la vie que nous viuons est vie, ou si c'est ce que nous appellons
mort, qui soit vie:2
Τις δ' οιδεν ει ζην τουθ' ο κεκληται θανειν,
Το ζην δε θνεισκειν εστι?
Et non sans apparence. Car pourquoy prenons nous tiltre d'estre,
de cet instant, qui n'est qu'vne eloise dans le cours infini d'vne
nuict eternelle, et vne interruption si briefue de nostre perpetuelle•
et naturelle condition? la mort occupant tout le deuant et tout le
derriere de ce moment, et encore vne bonne partie de ce moment.
D'autres iurent qu'il n'y a point de mouuement, que rien ne bouge:
comme les suiuants de Melissus. Car s'il n'y a qu'vn, ny ce mouuement
sphærique ne luy peut seruir, ny le mouuement de lieu à3
autre, comme Platon preuue. Qu'il n'y a ny generation ny corruption
en Nature. Protagoras dit qu'il n'y a rien en Nature, que le
doubte. Que de toutes choses on peut esgalement disputer: et de
cela mesme, si on peut egalement disputer de toutes choses. Mansiphanes,
que des choses, qui semblent, rien est non plus que non•
est. Qu'il n'y a autre certain que l'incertitude. Parmenides, que de
ce qu'il semble, il n'est aucune chose en general. Qu'il n'est qu'vn.
Zenon, qu'vn mesme n'est pas. Et qu'il n'y a rien. Si vn estoit, il
seroit ou en vn autre, ou en soy-mesme. S'il est en vn autre, ce
sont deux. S'il est en soy-mesme, ce sont encore deux, le comprenant,
et le comprins. Selon ces dogmes, la nature des choses n'est
qu'vne ombre ou fausse ou vaine. Il m'a tousiours semblé qu'à
vn homme Chrestien cette sorte de parler est pleine d'indiscretion
et d'irreuerence: Dieu ne peut mourir, Dieu ne se peut desdire,•
Dieu ne peut faire cecy, ou cela. Ie ne trouue pas bon d'enfermer
ainsi la puissance diuine soubs les loix de nostre parolle. Et l'apparence
qui s'offre à nous, en ces propositions, il la faudroit representer
plus reueremment et plus religieusement. Nostre parler a
ses foiblesses et ses deffaults, comme tout le reste. La plus part1
des occasions des troubles du monde sont Grammariens. Noz procez
ne naissent que du debat de l'interpretation des loix; et la plus
part des guerres, de cette impuissance de n'auoir sçeu clairement
exprimer les conuentions et traictez d'accord des Princes. Combien
de querelles et combien importantes a produit au monde le doubte•
du sens de cette syllabe, Hoc? Prenons la clause que la logique
mesmes nous presentera pour la plus claire. Si vous dictes, Il faict
beau temps, et que vous dissiez verité, il faict donc beau temps.
Voyla pas vne forme de parler certaine? Encore nous trompera
elle. Qu'il soit ainsi, suyuons l'exemple: si vous dites, Ie ments, et2
que vous dissiez vray, vous mentez donc. L'art, la raison, la force
de la conclusion de cette-cy, sont pareilles à l'autre, toutesfois
nous voyla embourbez. Ie voy les philosophes Pyrrhoniens qui ne
peuuent exprimer leur generale conception en aucune maniere de
parler: car il leur faudroit vn nouueau langage. Le nostre est tout•
formé de propositions affirmatiues, qui leur sont du tout ennemies.
De façon que quand ils disent, Ie doubte, on les tient incontinent à
la gorge, pour leur faire auouër, qu'aumoins assurent et sçauent
ils cela, qu'ils doubtent. Ainsin on les a contraints de se sauuer
dans cette comparaison de la medecine, sans laquelle leur humeur3
seroit inexplicable. Quand ils prononcent, I'ignore, ou, Ie doubte,
ils disent que cette proposition s'emporte elle mesme quant et
quant le reste: ny plus ny moins que la rubarbe, qui pousse hors
les mauuaises humeurs, et s'emporte hors quant et quant elle mesmes.
Cette fantasie est plus seurement conceuë par interrogation:•
Que sçay-ie? comme ie la porte à la deuise d'vne balance. Voyez
comment on se preuault de cette sorte de parler pleine d'irreuerence.
Aux disputes qui sont à present en nostre religion, si vous
pressez trop les aduersaires, ils vous diront tout destroussément,
qu'il n'est pas en la puissance de Dieu de faire que son corps soit
en paradis et en la terre, et en plusieurs lieux ensemble. Et ce•
mocqueur ancien comment il en faict son profit. Au moins, dit-il,
est-ce vne non legere consolation à l'homme, de ce qu'il voit Dieu
ne pouuoir pas toutes choses: car il ne se peut tuer quand il le
voudroit, qui est la plus grande faueur que nous ayons en nostre
condition: il ne peut faire les mortels immortels, ny reuiure les1
trespassez, ny que celuy qui a vescu n'ait point vescu, celuy qui a
eu des honneurs, ne les ait point eus, n'ayant autre droit sur le
passé que de l'oubliance. Et afin que cette societé de l'homme à
Dieu, s'accouple encore par des exemples plaisans, il ne peut
faire que deux fois dix ne soyent vingt. Voyla ce qu'il dit, et qu'vn•
Chrestien deuroit euiter de passer par sa bouche. Là où au rebours,
il semble que les hommes recherchent cette folle fierté de
langage pour ramener Dieu à leur mesure.
Cras vel atra
Nube polum Pater occupato,2
Vel sole puro, non tamen irritum
Quodcumque retro est efficiet, neque
Diffinget infectúmque reddet,
Quod fugiens semel hora vexit.
Quand nous disons que l'infinité des siecles tant passez qu'auenir•
n'est à Dieu qu'vn instant: que sa bonté, sapience, puissance sont
mesme chose auecques son essence; nostre parole le dit, mais nostre
intelligence ne l'apprehende point. Et toutesfois nostre outrecuidance
veut faire passer la diuinité par nostre estamine. Et de
là s'engendrent toutes les resueries et erreurs, desquelles le monde3
se trouue saisi, ramenant et poisant à sa balance, chose si esloignée
de son poix. Mirum quò procedat improbitas cordis humani,
paruulo aliquo inuitata successu. Combien insolemment rabroüent
Epicurus les Stoiciens, sur ce qu'il tient l'estre veritablement bon
et heureux, n'appartenir qu'à Dieu, et l'homme sage n'en auoir•
qu'vn ombrage et similitude? Combien temerairement ont ils attaché
Dieu à la destinée! (à la mienne volonté qu'aucuns du surnom
de Chrestiens ne le facent pas encore) et Thales, Platon, et
Pythagoras, l'ont asseruy à la necessité. Cette fierté de vouloir
descouurir Dieu par nos yeux, a faict qu'vn grand personnage des4
nostres a attribué à la diuinité vne forme corporelle. Et est cause
de ce qui nous aduient tous les iours, d'attribuer à Dieu, les euenements
d'importance, d'vne particuliere assignation. Par ce qu'ils
nous poisent, il semble qu'ils luy poisent aussi, et qu'il y regarde
plus entier et plus attentif, qu'aux euenemens qui nous sont legers,•
ou d'vne suitte ordinaire. Magna Dij curant, parua negligunt. Escoutez
son exemple: il vous esclaircira de sa raison: Nec in regnis
quidem reges omnia minima curant. Comme si à ce Roy là, c'estoit
plus et moins de remuer vn empire, ou la feuille d'vn arbre: et si
sa prouidence s'exerçoit autrement, inclinant l'euenement d'vne•
battaille, que le sault d'vne puce. La main de son gouuernement,
se preste à toutes choses de pareille teneur, mesme force, et
mesme ordre: nostre interest n'y apporte rien: noz mouuements
et noz mesures ne le touchent pas. Deus ita artifex magnus in magnis,
vt minor non sit in paruis. Nostre arrogance nous remet tousiours1
en auant cette blasphemeuse appariation. Par ce que noz occupations
nous chargent, Straton a estreiné les Dieux de toute
immunité d'offices, comme sont leurs prestres. Il fait produire et
maintenir toutes choses à Nature: et de ses poids et mouuements
construit les parties du monde: deschargeant l'humaine nature de•
la crainte des iugements diuins. Quod beatum æternúmque sit, id
nec habere negotij quicquam, nec exhibere alteri. Nature veut qu'en
choses pareilles il y ait relation pareille. Le nombre donc infini des
mortels conclud vn pareil nombre d'immortels: les choses infinies,
qui tuent et ruinent, en presupposent autant qui conseruent et2
profitent. Comme les ames des Dieux, sans langue, sans yeux, sans
oreilles, sentent entre elles chacune, ce que l'autre sent, et iugent
noz pensées: ainsi les ames des hommes, quand elles sont libres
et déprinses du corps, par le sommeil, ou par quelque rauissement,
deuinent, prognostiquent, et voyent choses, qu'elles ne sçauroyent•
veoir meslées aux corps. Les hommes, dit Sainct Paul, sont
deuenus fols cuidans estre sages, et ont mué la gloire de Dieu incorruptible,
en l'image de l'homme corruptible. Voyez vn peu ce
bastelage des deifications anciennes. Apres la grande et superbe
pompe de l'enterrement, comme le feu venoit à prendre au hault3
de la pyramide, et saisir le lict du trespassé, ils laissoient en
mesme temps eschapper vn aigle, lequel s'en volant à mont, signifioit
que l'ame s'en alloit en paradis. Nous auons mille medailles,
et notamment de cette honneste femme de Faustine, où cet aigle
est representé, emportant à la cheuremorte vers le ciel ces ames•
deifiées. C'est pitié que nous nous pippons de nos propres singeries
et inuentions,
Quod finxere timent;
comme les enfans qui s'effrayent de ce mesme visage qu'ils ont barbouillé
et noircy à leur compagnon. Quasi quicquam infelicius sit4
homine, cui sua figmenta dominantur. C'est bien loin d'honorer celuy
qui nous a faicts, que d'honorer celuy que nous auons faict. Auguste
eut plus de temples que Iupiter, seruis auec autant de religion
et creance de miracles. Les Thasiens en recompense des biensfaicts
qu'ils auoyent receuz d'Agesilaus, luy vindrent dire qu'ils l'auoyent•
canonisé: Vostre nation, leur dit-il, a elle ce pouuoir de faire Dieu
qui bon luy semble? Faictes en pour voir l'vn d'entre vous, et puis
quand i'auray veu comme il s'en sera trouué, ie vous diray grand-mercy
de vostre offre. L'homme est bien insensé: il ne sçauroit
forger vn ciron, et forge des Dieux à douzaines. Oyez Trismegiste1
louant nostre suffisance: De toutes les choses admirables a surmonté
l'admiration, que l'homme ayt peu trouuer la diuine nature,
et la faire. Voicy des arguments de l'escole mesme de la philosophie.
Nosse cui Diuos et cœli numina soli,
Aut soli nescire, datum.
Si Dieu est, il est animal, s'il est animal, il a sens, et s'il a sens,
il est subject à corruption. S'il est sans corps, il est sans ame,
et par consequent sans action: et s'il a corps, il est perissable.
Voyla pas triomphé? Nous sommes incapables d'auoir faict le2
monde: il y a donc quelque nature plus excellente, qui y a mis la
main. Ce seroit vne sotte arrogance de nous estimer la plus parfaicte
chose de cet vniuers. Il y a donc quelque chose de meilleur.
Cela c'est Dieu. Quand vous voyez vne riche et pompeuse demeure,
encore que vous ne sçachiez qui en est le maistre; si ne direz vous•
pas qu'elle soit faicte pour des rats. Et cette diuine structure, que
nous voyons du palais celeste, n'auons nous pas à croire, que ce
soit le logis de quelque maistre plus grand que nous ne sommes?
Le plus hault est-il pas tousiours le plus digne? Et nous sommes
placez au plus bas. Rien sans ame et sans raison ne peut produire3
vn animant capable de raison. Le monde nous produit: il a donc
ame et raison. Chasque part de nous est moins que nous. Nous
sommes part du monde. Le monde est donc fourny de sagesse et
de raison, et plus abondamment que nous ne sommes. C'est belle
chose que d'auoir vn grand gouuernement. Le gouuernement du•
monde appartient donc à quelque heureuse nature. Les astres
ne nous font pas de nuisance: ils sont donc pleins de bonté.
Nous auons besoing de nourriture, aussi ont donc les Dieux, et se
paissent des vapeurs de ça bas. Les biens mondains ne sont pas
biens à Dieu: ce ne sont donc pas biens à nous. L'offenser, et4
l'estre offencé sont egalement tesmoignages d'imbecillité: c'est
donc follie de craindre Dieu. Dieu est bon par sa nature: l'homme
par son industrie, qui est plus. La sagesse diuine, et l'humaine
sagesse n'ont autre distinction, sinon que celle-la est eternelle. Or
la durée n'est aucune accession à la sagesse. Parquoy nous voyla•
compagnons. Nous auons vie, raison et liberté, estimons la bonté,
la charité, et la iustice: ces qualitez sont donc en luy. Somme le
bastiment et le desbastiment, les conditions de la diuinité, se forgent
par l'homme selon la relation à soy. Quel patron et quel
modele! Estirons, esleuons, et grossissons les qualitez humaines1
tant qu'il nous plaira. Enfle toy pauure homme, et encore, et encore,
et encore,
Non, si te ruperis, inquit.
Profectò non Deum, quem cogitare non possunt, sed semetipsos pro
illo cogitantes, non illum, sed seipsos, non illi, sed sibi comparant.

Es choses naturelles les effects ne rapportent qu'à demy leurs
causes. Quoy cette-cy? elle est au dessus de l'ordre de Nature, sa
condition est trop hautaine, trop esloignée, et trop maistresse,
pour souffrir que noz conclusions l'attachent et la garottent. Ce
n'est par nous qu'on y arriue, cette routte est trop basse. Nous ne2
sommes non plus pres du ciel sur le mont Senis, qu'au fond de la
mer: consultez en pour voir auec vostre astrolabe. Ils ramenent
Dieu iusques à l'accointance charnelle des femmes, à combien de
fois, à combien de generations. Paulina femme de Saturninus, matrone
de grande reputation à Rome, pensant coucher auec le Dieu•
Serapis, se trouue entre les bras d'vn sien amoureux, par le macquerellage
des prestres de ce temple. Varro le plus subtil et le plus
sçauant autheur Latin, en ses liures de la Theologie, escrit, que le
secrestin de Hercules, iectant au sort d'vne main pour soy, de l'autre,
pour Hercules, ioüa contre luy vn soupper et vne garse: s'il3
gaignoit, aux despens des offrandes: s'il perdoit, aux siens. Il perdit,
paya son soupper et sa garse. Son nom fut Laurentine, qui
veid de nuict ce Dieu entre ses bras, luy disant au surplus, que le
lendemain, le premier qu'elle rencontreroit, la payeroit celestement
de son salaire. Ce fut Taruncius, ieune homme riche, qui la•
mena chez luy, et auec le temps la laissa heritiere. Elle à son tour,
esperant faire chose aggreable à ce Dieu, laissa heritier le peuple
Romain. Pourquoy on luy attribua des honneurs diuins. Comme
s'il ne suffisoit pas, que par double estoc Platon fust originellement
descendu des Dieux, et auoir pour autheur commun de sa race,
Neptune: il estoit tenu pour certain à Athenes, qu'Ariston ayant
voulu iouïr de la belle Perictyone, n'auoit sçeu. Et fut aduerti en
songe par le Dieu Apollo, de la laisser impollue et intacte, iusques
à ce qu'elle fust accouchée. C'estoient les pere et mere de Platon.•
Combien y a il és histoires, de pareils cocuages, procurez par les
Dieux, contre les pauures humains? et des maris iniurieusement
descriez en faueur des enfants? En la religion de Mahomet, il se
trouue par la croyance de ce peuple, assés de Merlins: assauoir
enfants sans pere, spirituels, nays diuinement au ventre des pucelles:1
et portent vn nom, qui le signifie en leur langue. Il nous
faut noter, qu'à chasque chose, il n'est rien plus cher, et plus
estimable que son estre (le lyon, l'aigle, le daulphin, ne prisent
rien au dessus de leur espece) et que chacune rapporte les qualitez
de toutes autres choses à ses propres qualitez. Lesquelles nous•
pouuons bien estendre et racourcir, mais c'est tout; car hors de
ce rapport, et de ce principe, nostre imagination ne peut aller, ne
peut rien diuiner autre, et est impossible qu'elle sorte de là, et
qu'elle passe au delà. D'où naissent ces anciennes conclusions. De
toutes les formes, la plus belle est celle de l'homme: Dieu donc2
est de cette forme. Nul ne peut estre heureux sans vertu: ny la
vertu estre sans raison: et nulle raison loger ailleurs qu'en l'humaine
figure: Dieu est donc reuestu de l'humaine figure. Ita est
informatum anticipatumque mentibus nostris, vt homini, quum de Deo
cogitet, forma occurrat humana. Pourtant disoit plaisamment Xenophanes,•
que si les animaux se forgent des Dieux, comme il est
vray-semblable qu'ils facent, ils les forgent certainement de mesme
eux, et se glorifient, comme nous. Car pourquoy ne dira un oyson
ainsi: Toutes les pieces de l'vniuers me regardent, la terre me sert
à marcher, le soleil à m'esclairer, les estoilles à m'inspirer leurs3
influances: i'ay telle commodité des vents, telle des eaux: il n'est
rien que cette voute regarde si fauorablement que moy: ie suis le
mignon de Nature? Est-ce pas l'homme qui me traicte, qui me
loge, qui me sert: C'est pour moy qu'il fait et semer et moudre:
s'il me mange, aussi fait-il bien l'homme son compagnon; et si•
fay-ie moy les vers qui le tuent, et qui le mangent. Autant en diroit
une gruë; et plus magnifiquement encore pour la liberté de
son vol, et la possession de cette belle et haulte region. Tam blanda
conciliatrix, et tam sui est Iena ipsa natura. Or donc par ce
mesme train, pour nous sont les destinées, pour nous le monde, il
luict, il tonne pour nous; et le createur, et les creatures, tout est
pour nous. C'est le but et le poinct où vise l'vniuersité des choses.
Regardés le registre que la philosophie a tenu deux mille ans, et
plus, des affaires celestes: les Dieux n'ont agi, n'ont parlé, que•
pour l'homme: elle ne leur attribue autre consultation, et autre
vacation. Les voyla contre nous en guerre.
Domitósque Herculea manu
Telluris iuuenes, vnde periculum
Fulgens contremuit domus1
Saturni veteris.
Les voicy partisans de noz troubles, pour nous rendre la pareille
de ce que tant de fois nous sommes partisans des leurs:
Neptunus muros magnóque emula tridenti
Fundamenta quatit, totámque à sedibus vrbem
Eruit: hîc Iuno Scæas sæuissima portas
Prima tenet.
Les Cauniens, pour la ialousie de la domination de leurs Dieux
propres, prennent armes en dos, le iour de leur deuotion, et vont
courant toute leur banlieue, frappant l'air par-cy par-là, à tout2
leurs glaiues, pourchassant ainsin à outrance, et bannissant les
Dieux estrangers de leur territoire. Leurs puissances sont retranchées
selon nostre necessité. Qui guerit les cheuaux, qui les hommes,
qui la peste, qui la teigne, qui la toux, qui vne sorte de gale,
qui vne autre: adeo minimis etiam rebus praua religio inserit Deos:•
qui fait naistre les raisins, qui les aux: qui a la charge de la paillardise,
qui de la marchandise: à chasque race d'artisans, vn
Dieu: qui a sa prouince en Orient, et son credit, qui en Ponant,
Hîc illius arma,
Hîc currus fuit.3
O Sancte Apollo, qui vmbilicum certum terrarum obtines!
Pallada Cecropidæ, Minoïa Creta Dianam,
Vulcanum tellus Hipsipylæa colit,
Iunonem Sparte, Pelopeïadèsque Micenæ;
Pinigerum Fauni Mænalis ora caput,
Mars Latio venerandus.
Qui n'a qu'vn bourg ou vne famille en sa possession: qui loge seul,
qui en compagnie, ou volontaire ou necessaire.
Iunctáque sunt magno templa nepotis auo.
Il en est de si chetifs et populaires, car le nombre s'en monte iusques4
à trente six mille, qu'il en faut entasser bien cinq ou six à
produire vn espic de bled, et en prennent leurs noms diuers. Trois à
vne porte: celuy de l'ais, celuy du gond, celuy du seuil. Quatre à
vn enfant, protecteurs de son maillot, de son boire, de son manger,
de son tetter. Aucuns certains, aucuns incertains et doubteux. Aucuns,
qui n'entrent pas encore en paradis.
Quos, quoniam cœli nondum dignamur honore,
Quas dedimus, certè terras habitare sinamus.
Il en est de physiciens, de poëtiques, de ciuils. Aucuns, moyens•
entre la diuine et humaine nature, mediateurs, entremetteurs de
nous à Dieu. Adorez par certain second ordre d'adoration, et diminutif.
Infinis en tiltres et offices: les vns bons, les autres mauuais.
Il en est de vieux et cassez, et en est de mortels. Car Chrysippus
estimoit qu'en la derniere conflagration du monde tous les Dieux1
auroyent à finir, sauf Iuppiter. L'homme forge mille plaisantes societez
entre Dieu et luy. Est-il pas son compatriote?
Iouis incunabula Creten.