Laissons à part cette infinie confusion d'opinions, qui se void
entre les philosophes mesmes, et ce debat perpetuel et vniuersel
en la cognoissance des choses. Car cela est presupposé tres-veritablement,
que d'aucune chose les hommes, ie dy les sçauans, les2
mieux nais, les plus suffisans, ne sont d'accord: non pas que le
ciel soit sur nostre teste: car ceux qui doubtent de tout, doubtent
aussi de cela: et ceux qui nient que nous puissions comprendre
aucune chose, disent que nous n'auons pas compris que le ciel
soit sur nostre teste: et ces deux opinions sont, en nombre, sans•
comparaison les plus fortes. Outre cette diuersité et diuision
infinie, par le trouble que nostre iugement nous donne à nous
mesmes, et l'incertitude que chacun sent en soy, il est aysé à
voir qu'il a son assiette bien mal asseurée. Combien diuersement
iugeons nous des choses? combien de fois changeons nous noz3
fantasies? Ce que ie tiens auiourd'huy, et ce que ie croy, ie le tiens,
et le croy de toute ma croyance: tous mes vtils et tous mes ressorts
empoignent cette opinion, et m'en respondent, sur tout ce
qu'ils peuuent: ie ne sçaurois embrasser aucune verité ny conseruer
auec plus d'asseurance, que ie fay cette-cy. I'y suis tout•
entier; i'y suis voyrement: mais ne m'est-il pas aduenu non vne
fois, mais cent, mais mille, et tous les iours, d'auoir embrassé
quelque autre chose à tout ces mesmes instrumens, en cette mesme
condition, que depuis i'ay iugée fauce? Au moins faut-il deuenir
sage à ses propres despens. Si ie me suis trouué souuent trahy4
soubs cette couleur, si ma touche se trouue ordinairement faulce,
et ma balance inegale et iniuste, quelle asseurance en puis-ie
prendre à cette fois, plus qu'aux autres? N'est-ce pas sottise, de
me laisser tant de fois pipper à vn guide? Toutesfois, que la
Fortune nous remue cinq cens fois de place, qu'elle ne face que•
vuyder et remplir sans cesse, comme dans vn vaisseau, dans nostre
croyance, autres et autres opinions, tousiours la presente et la
derniere c'est la certaine, et l'infaillible. Pour cette-cy, il faut
abandonner les biens, l'honneur, la vie, et le salut, et tout,
Posterior res illa reperta,1
Perdit, et immutat sensus ad pristina quæque.
Quoy qu'on nous presche, quoy que nous apprenions, il faudroit
tousiours se souuenir que c'est l'homme qui donne, et l'homme
qui reçoit; c'est vne mortelle main qui nous le presente; c'est vne
mortelle main qui l'accepte. Les choses qui nous viennent du ciel,•
ont seules droict et authorité de persuasion, seules merque de
verité: laquelle aussi ne voyons nous pas de nos yeux, ny ne la
receuons par nos moyens: cette saincte et grande image ne pourroit
pas en vn si chetif domicile, si Dieu pour cet vsage ne le
prepare, si Dieu ne le reforme et fortifie par sa grace et faueur2
particuliere et supernaturelle. Aumoins deuroit nostre condition
fautiue, nous faire porter plus moderément et retenuement en nos
changemens. Il nous deuroit souuenir, quoy que nous receussions
en l'entendement, que nous receuons souuent des choses fauces, et
que c'est par ces mesmes vtils qui se dementent et qui se trompent•
souuent. Or n'est-il pas merueille, s'ils se dementent, estans si
aysez à incliner et à tordre par bien legeres occurrences. Il est certain
que nostre apprehension, nostre iugement et les facultez de
nostre ame en general, souffrent selon les mouuemens et alterations
du corps, lesquelles alterations sont continuelles. N'auons nous pas3
l'esprit plus esueillé, la memoire plus prompte, le discours plus vif,
en santé qu'en maladie? La ioye et la gayeté ne nous font elles pas
receuoir les subjects qui se presentent à nostre ame, d'vn tout autre
visage, que le chagrin et la melancholie? Pensez vous que les vers
de Catulle ou de Sappho, rient à vn vieillard auaricieux et rechigné,•
comme à vn ieune homme vigoureux et ardent? Cleomenes fils
d'Anaxandridas estant malade, ses amis luy reprochoyent qu'il
auoit des humeurs et fantasies nouuelles, et non accoustumées: le
croy bien, fit-il, aussi ne suis-ie pas celuy que ie suis estant sain:
estant autre, aussi sont autres mes opinions et fantasies. En la4
chicane de nos palais, ce mot est en vsage, qui se dit des criminels
qui rencontrent les iuges en quelque bonne trampe, douce et debonnaire,
gaudeat de bona fortuna. Car il est certain que les iugemens
se rencontrent par fois plus tendus à la condemnation, plus
espineux et aspres, tantost plus faciles, aysez, et enclins à l'excuse.
Tel qui rapporte de sa maison la douleur de la goutte, la ialousie,
ou le larrecin de son valet, ayant toute l'ame teinte et abbreuuée•
de colere, il ne faut pas doubter que son iugement ne s'en altere
vers cette part là. Ce venerable Senat d'Areopage, iugeoit de nuict,
de peur que la veue des poursuiuans corrompist sa iustice. L'air
mesme et la serenité du ciel, nous apporte quelque mutation, comme
dit ce vers Grec en Cicero,1
Tales sunt hominum mentes, quali pater ipse
Iuppiter, auctifera lustrauit lampade terras.
Ce ne sont pas seulement les fieures, les breuuages, et les grands
accidens, qui renuersent nostre iugement: les moindres choses du
monde le tourneuirent. Et ne faut pas doubter, encores que nous•
ne le sentions pas, que si la fieure continue peut atterrer nostre
ame, que la tierce n'y apporte quelque alteration selon la mesure
et proportion. Si l'apoplexie assoupit et esteint tout à faict la veuë
de nostre intelligence, il ne faut pas doubter que le morfondement
ne l'esblouisse. Et par consequent, à peine se peut-il rencontrer2
vne seule heure en la vie, où nostre iugement se trouue en sa deuë
assiette, nostre corps estant subiect à tant de continuelles mutations,
et estoffé de tant de sortes de ressorts, que i'en croy les medecins,
combien il est malaisé, qu'il n'y en ayt tousiours quelq'vn
qui tire de trauers. Au demeurant, cette maladie ne se descouure•
pas si aisément, si elle n'est du tout extreme et irremediable:
d'autant que la raison va tousiours torte, boiteuse, et deshanchée:
et auec le mensonge comme auec la verité. Par ainsin, il est malaisé
de descouurir son mescompte, et desreglement. I'appelle
tousiours raison, cette apparence de discours que chacun forge3
en soy: cette raison, de la condition de laquelle, il y en peut avoir
cent contraires autour d'vn mesme subject: c'est vn instrument de
plomb, et de cire, alongeable, ployable, et accommodable à tout
biais et à toutes mesures: il ne reste que la suffisance de le sçauoir
contourner. Quelque bon dessein qu'ait vn iuge, s'il ne s'escoute•
de pres, à quoy peu de gens s'amusent; l'inclination à l'amitié, à
la parenté, à la beauté, et à la vengeance, et non pas seulement
choses si poisantes, mais cet instinct fortuite, qui nous fait fauoriser
vne chose plus qu'vne autre, et qui nous donne sans le congé
de la raison, le choix, en deux pareils subjects, ou quelque4
vmbrage de pareille vanité, peuuent insinuer insensiblement en
son iugement, la recommendation ou deffaueur d'vne cause, et
donner pente à la balance. Moy qui m'espie de plus prez, qui
ay les yeux incessamment tendus sur moy, comme celuy qui n'a
pas fort affaire ailleurs,•
Quis sub Arcto
Rex gelidæ metuatur oræ,
Quid Tyridatem terreat, vnicè
Securus,
à peine oseroy-ie dire la vanité et la foiblesse que ie trouue chez1
moy. I'ay le pied si instable et si mal assis, ie le trouue si aysé à
crouler, et si prest au branle, et ma veue si desreglée, qu'à iun
ie me sens autre, qu'apres le repas: si ma santé me rid, et la
clarté d'vn beau iour, me voyla honneste homme: si i'ay vn cor qui
me presse l'orteil, me voylà renfroigné, mal plaisant et inaccessible.•
Vn mesme pas de cheual me semble tantost rude, tantost
aysé; et mesme chemin à cette heure plus court, vne autre fois
plus long: et vne mesme forme ores plus ores moins aggreable.
Maintenant ie suis à tout faire, maintenant à rien faire: ce qui
m'est plaisir à cette heure, me sera quelquefois peine. Il se fait2
mille agitations indiscrettes et casueles chez moy. Ou l'humeur
melancholique me tient, ou la cholerique; et de son authorité
priuée, à cett'heure le chagrin predomine en moy, à cette heure
l'allegresse. Quand ie prens des liures, i'auray apperceu en tel
passage des graces excellentes, et qui auront feru mon ame; qu'vn'autre•
fois i'y retombe, i'ay beau le tourner et virer, i'ay beau le
plier et le manier, c'est vne masse incognue et informe pour moy.
En mes escris mesmes, ie ne retrouue pas tousiours l'air de ma
premiere imagination: ie ne sçay ce que i'ay voulu dire: et m'eschaude
souuent à corriger, et y mettre vn nouueau sens, pour3
auoir perdu le premier qui valloit mieux. Ie ne fay qu'aller et
venir: mon iugement ne tire pas tousiours auant, il flotte, il
vague,
Velut minuta magno
Deprensa nauis in mari, vesaniente vento.•
Maintes-fois, comme il m'aduient de faire volontiers, ayant pris
pour exercice et pour esbat, à maintenir vne contraire opinion à la
mienne, mon esprit s'appliquant et tournant de ce costé-là, m'y
attache si bien, que ie ne trouue plus la raison de mon premier
aduis, et m'en despars. Ie m'entraine quasi où ie panche, comment4
que ce soit, et m'emporte de mon poix. Chacun à peu pres en
diroit autant de soy, s'il se regardoit comme moy. Les prescheurs
sçauent, que l'emotion qui leur vient en parlant, les anime vers
la creance: et qu'en cholere nous nous addonnons plus à la deffence
de nostre proposition, l'imprimons en nous, et l'embrassons
auec plus de vehemence et d'approbation, que nous ne faisons
estans en nostre sens froid et reposé. Vous recitez simplement vne
cause à l'aduocat, il vous y respond chancellant et doubteux: vous
sentez qu'il luy est indifferent de prendre à soustenir l'vn ou l'autre•
party: l'auez vous bien payé pour y mordre, et pour s'en formaliser,
commence-il d'en estre interessé, y a-il eschauffé sa volonté?
sa raison et sa science s'y eschauffent quant et quant: voylà vne
apparente et indubitable verité, qui se presente à son entendement:
il y descouure vne toute nouuelle lumiere, et le croit à bon1
escient, et se le persuade ainsi. Voire ie ne sçay si l'ardeur qui
naist du despit, et de l'obstination, à l'encontre de l'impression et
violence du magistrat, et du danger: ou l'interest de la reputation,
n'ont enuoyé tel homme soustenir iusques au feu, l'opinion
pour laquelle entre ses amys, et en liberté, il n'eust pas voulu•
s'eschauder le bout du doigt. Les secousses et esbranlemens que
nostre ame reçoit par les passions corporelles, peuuent beaucoup
en elle: mais encore plus les siennes propres: ausquelles elle est
si fort prinse, qu'il est à l'aduanture soustenable, qu'elle n'a aucune
autre alleure et mouuement, que du souffle de ses vents, et que2
sans leur agitation elle resteroit sans action, comme vn nauire en
pleine mer, que les vents abandonnent de leur secours. Et qui
maintiendroit cela, suiuant le party des Peripateticiens, ne nous
feroit pas beaucoup de tort, puis qu'il est cognu, que la pluspart
des plus belles actions de l'ame, procedent et ont besoin de cette•
impulsion des passions. La vaillance, disent-ils, ne se peut parfaire
sans l'assistance de la cholere.
Semper Aiax fortis, fortissimus tamen in furore.
Ny ne court on sus aux meschants, et aux ennemis, assez vigoureusement,
si on n'est courroucé. Et veulent que l'aduocat inspire3
le courroux aux iuges, pour en tirer iustice. Les cupiditez emeurent
Themistocles, emeurent Demosthenes: et ont poussé les
philosophes aux trauaux, veillées, et peregrinations: nous meinent
à l'honneur, à la doctrine, à la santé, fins vtiles. Et cette lascheté
d'ame à souffrir l'ennuy et la fascherie, sert à nourrir en la conscience,•
la penitence et la repentance: et à sentir les fleaux de
Dieu, pour nostre chastiment, et les fleaux de la correction politique.
La compassion sert d'aiguillon à la clemence; et la prudence
de nous conseruer et gouuerner, est esueillée par nostre crainte:
et combien de belles actions par l'ambition? combien par la presomption?
Aucune eminente et gaillarde vertu en fin, n'est sans
quelque agitation desreglée. Seroit-ce pas l'vne des raisons qui
auroit meu les Epicuriens, à descharger Dieu de tout soin et sollicitude•
de nos affaires: d'autant que les effects mesmes de sa
bonté ne se pouuoient exercer enuers nous, sans esbranler son
repos, par le moyen des passions, qui sont comme des piqueures
et sollicitations acheminans l'ame aux actions vertueuses? ou bien
ont ils creu autrement, et les ont prinses, comme tempestes, qui1
desbauchent honteusement l'ame de sa tranquillité? Vt maris
tranquillitas intelligitur, nulla, ne minima quidem, aura fluctus
commouente: sic animi quietus et placatus status cernitur, quum perturbatio
nulla est, qua moueri queat. Quelles differences de sens
et de raison, quelle contrarieté d'imaginations nous presente la•
diuersité de nos passions? Quelle asseurance pouuons nous doncq
prendre de chose si instable et si mobile, subjecte par sa condition
à la maistrise du trouble, n'allant iamais qu'vn pas forcé et emprunté?
Si nostre iugement est en main à la maladie mesmes, et
à la perturbation, si c'est de la folie et de la temerité, qu'il est2
tenu de receuoir l'impression des choses, quelle seurté pouuons
nous attendre de luy? N'y a il point de hardiesse à la philosophie,
d'estimer des hommes qu'ils produisent leurs plus grands
effects, et plus approchans de la diuinité, quand ils sont hors
d'eux, et furieux et insensez? Nous nous amendons par la priuation•
de nostre raison, et son assoupissement. Les deux voies naturelles,
pour entrer au cabinet des Dieux, et y preueoir le cours
des destinées, sont la fureur et le sommeil. Cecy est plaisant à
considerer. Par la dislocation, que les passions apportent à nostre
raison, nous deuenons vertueux: par son extirpation, que la3
fureur ou l'image de la mort apporte, nous deuenons prophetes
et deuins. Iamais plus volontiers ie ne l'en creu. C'est vn pur
enthousiasme, que la saincte verité a inspiré en l'esprit philosophique,
qui luy arrache contre sa proposition, que l'estat tranquille
de nostre ame, l'estat rassis, l'estat plus sain, que la philosophie•
luy puisse acquerir, n'est pas son meilleur estat. Nostre
veillée est plus endormie que le dormir: nostre sagesse moins
sage que la folie: noz songes vallent mieux, que noz discours: la
pire place, que nous puissions prendre, c'est en nous. Mais pense
elle pas, que nous ayons l'aduisement de remarquer, que la voix,4
qui fait l'esprit, quand il est deprins de l'homme, si clair-voyant,
si grand, si parfaict, et pendant qu'il est en l'homme, si terrestre,
ignorant et tenebreux, c'est vne voix partant de l'esprit qui est en
l'homme terrestre, ignorant et tenebreux: et à cette cause voix
infiable et incroyable? Ie n'ay point grande experience de ces•
agitations vehementes, estant d'vne complexion molle et poisante;
desquelles la pluspart surprennent subitement nostre ame, sans
luy donner loisir de se recognoistre. Mais cette passion, qu'on dit
estre produite par l'oisiueté, au cœur des ieunes hommes, quoy
qu'elle s'achemine auec loisir et d'vn progrés mesuré, elle represente1
bien euidemment, à ceux qui ont essayé de s'opposer à son
effort, la force de cette conuersion et alteration, que nostre
iugement souffre. I'ay autrefois entrepris de me tenir bandé pour
la soutenir et rabattre: car il s'en faut tant que ie sois de ceux,
qui conuient les vices, que ie ne les suis pas seulement, s'ils ne•
m'entrainent: ie la sentois naistre, croistre, et s'augmenter en
despit de ma resistance: et en fin tout voyant et viuant, me saisir
et posseder, de façon que, comme d'vne yuresse, l'image des
choses me commençoit à paroistre autre que de coustume: ie
voyois euidemment grossir et croistre les aduantages du subject2
que i'allois desirant, et aggrandir et enfler par le vent de mon
imagination: les difficultez de mon entreprise, s'aiser et se planir;
mon discours et ma conscience, se tirer arriere: mais ce feu
estant euaporé, tout à vn instant, comme de la clarté d'un esclair,
mon ame reprendre vne autre sorte de veuë, autre estat, et autre•
iugement: les difficultez de la retraite, me sembler grandes et
inuincibles, et les mesmes choses de bien autre goust et visage,
que la chaleur du desir ne me les auoit presentées. Lequel plus
veritablement, Pyrrho n'en sçait rien. Nous ne sommes iamais
sans maladie. Les fieures ont leur chaud et leur froid: des effects3
d'une passion ardente, nous retombons aux effects d'vne passion
frilleuse. Autant que ie m'estois ietté en auant, ie me relance
d'autant en arriere.
Qualis vbi alterno procurrens gurgite pontus,
Nunc ruit ad terras, scopulosque superiacit vndam,•
Spumeus, extremámque sinu perfùndit arenam;
Nunc rapidus retro atque æstu reuoluta resorbens
Saxa, fugit, littúsque vado labente relinquit.
Or de la cognoissance de cette mienne volubilité, i'ay par accident
engendré en moy quelque constance d'opinions: et n'ay4
guere alteré les miennes premieres et naturelles. Car quelque
apparence qu'il y ayt en la nouuelleté, ie ne change pas aisément,
de peur que i'ay de perdre au change. Et puis que ie ne suis pas
capable de choisir, ie prens le choix d'autruy, et me tiens en
l'assiette où Dieu m'a mis. Autrement ie ne me sçauroy garder•
de rouler sans cesse. Ainsi me suis-ie, par la grace de Dieu, conserué
entier, sans agitation et trouble de conscience, aux anciennes
creances de nostre religion, au trauers de tant de sectes et
de diuisions, que nostre siecle a produites. Les escrits des anciens,
ie dis les bons escrits, pleins et solides, me tentent, et remuent1
quasi où ils veulent: celuy que i'oy, me semble tousiours le plus
roide: ie les trouue auoir raison chacun à son tour, quoy qu'ils
se contrarient. Cette aisance que les bons esprits ont, de rendre
ce qu'ils veulent vray-semblable; et qu'il n'est rien si estrange, à
quoy ils n'entreprennent de donner assez de couleur, pour tromper•
vne simplicité pareille à la mienne, cela montre euidemment la
foiblesse de leur preuue. Le ciel et les estoilles ont branslé trois
mille ans, tout le monde l'auoit ainsi creu, iusques à ce que
Cleanthes le Samien, ou, selon Theophraste, Nicetas Syracusien
s'aduisa de maintenir que c'estoit la terre qui se mouuoit, par2
le cercle oblique du Zodiaque tournant à l'entour de son aixieu.
Et de nostre temps Copernicus a si bien fondé cette doctrine, qu'il
s'en sert tres-reglément à toutes les consequences astrologiennes.
Que prendrons nous de là, sinon qu'il ne nous doit chaloir lequel
ce soit des deux? Et qui sçait qu'vne tierce opinion d'icy à mille•
ans, ne renuerse les deux precedentes?
Sic voluenda ætas commutat tempora rerum:
Quod fuit in pretio, fit nullo denique honore;
Porro aliud succedit, et è contemptibus exit,
Inque dies magis appetitur, florétque repertum3
Laudibus, et miro est mortales inter honore.
Ainsi quand il se presente à nous quelque doctrine nouuelle,
nous auons grande occasion de nous en deffier, et de considerer
qu'auant qu'elle fust produite, sa contraire estoit en vogue: et
comme elle a esté renuersée par cette-cy, il pourra naistre à•
l'aduenir vne tierce inuention, qui choquera de mesme la seconde.
Auant que les principes qu'Aristote a introduicts, fussent en credit,
d'autres principes contentoient la raison humaine, comme
ceux-cy nous contentent à cette heure. Quelles lettres ont ceux-cy,
quel priuilege particulier, que le cours de nostre inuention s'arreste4
à eux, et qu'à eux appartient pour tout le temps aduenir, la
possession de nostre creance? ils ne sont non plus exempts du
boute-hors, qu'estoient leurs deuanciers. Quand on me presse d'vn
nouuel argument, c'est à moy à estimer que ce, à quoy ie ne puis
satisfaire, vn autre y satisfera. Car de croire toutes les apparences,
desquelles nous ne pouuons nous deffaire, c'est vne grande
simplesse. Il en aduiendroit par là, que tout le vulgaire, et nous
sommes tous du vulgaire, auroit sa creance contournable, comme•
vne girouette: car son ame estant molle et sans resistance, seroit
forcée de receuoir sans cesse, autres et autres impressions, la derniere
effaçant tousiours la trace de la precedente. Celuy qui se
trouue foible, il doit respondre suiuant la pratique, qu'il en
parlera à son conseil, ou s'en rapporter aux plus sages, desquels1
il a receu son apprentissage. Combien y a-t-il que la medecine
est au monde? On dit qu'vn nouueau venu, qu'on nomme Paracelse,
change et renuerse tout l'ordre des regles anciennes, et
maintient que iusques à cette heure, elle n'a seruy qu'à faire
mourir les hommes. Ie croy qu'il verifiera aisément cela. Mais de•
mettre ma vie à la preuue de sa nouuelle experience, ie trouue
que ce ne seroit pas grand'sagesse. Il ne faut pas croire à chacun,
dit le precepte, par ce que chacun peut dire toutes choses. Vn
homme de cette profession de nouuelletez, et de reformations
physiques, me disoit, il n'y a pas long temps, que tous les anciens2
s'estoient notoirement mescontez en la nature et mouuemens des
vents, ce qu'il me feroit tres-euidemment toucher à la main, si ie
voulois l'entendre. Apres que i'euz eu vn peu de patience à ouyr
ses arguments, qui auoient tout plein de verisimilitude: Comment
donc, luy fis-ie, ceux qui nauigeoient soubs les loix de Theophraste,•
alloient-ils en Occident, quand ils tiroient en Leuant? alloient-ils
à costé, ou à reculons? C'est la fortune, me respondit-il: tant y a
qu'ils se mescontoient. Ie luy repliquay lors, que i'aymois mieux
suiure les effects, que la raison. Or ce sont choses, qui se choquent
souuent: et m'a lon dict qu'en la geometrie, qui pense auoir gaigné3
le hault poinct de certitude parmy les sciences, il se trouue des
demonstrations ineuitables, subuertissans la verité de l'experience.
Comme Iacques Peletier me disoit chez moy, qu'il auoit trouué
deux lignes s'acheminans l'vne vers l'autre pour se ioindre, qu'il
verifioit toutefois ne pouuoir iamais iusques à l'infinité, arriuer à•
se toucher. Et les Pyrrhoniens ne se seruent de leurs argumens et
de leur raison, que pour ruiner l'apparence de l'experience: et est
merueille, iusques où la soupplesse de nostre raison, les a suiuis à
ce dessein de combattre l'euidence des effects. Car ils verifient que
nous ne nous mouuons pas, que nous ne parlons pas, qu'il n'y a4
point de poisant ou de chault, auecques vne pareille force d'argumentations,
que nous verifions les choses plus vray-semblables.
Ptolomeus, qui a esté vn grand personnage, auoit estably les bornes
de nostre monde: tous les philosophes anciens ont pensé en tenir
la mesure, sauf quelques isles escartées, qui pouuoient eschapper
à leur cognoissance: c'eust esté pyrrhoniser, il y a mille ans, que
de mettre en doubte la science de la cosmographie, et les opinions
qui en estoient receuës d'vn chacun: c'estoit heresie d'aduouer des•
Antipodes: voila de nostre siecle vne grandeur infinie de terre
ferme, non pas vne isle, ou vne contrée particuliere, mais vne
partie esgale à peu pres en grandeur, à celle que nous cognoissions,
qui vient d'estre descouuerte. Les geographes de ce temps,
ne faillent pas d'asseurer, que mes-huy tout est trouué et que tout1
est veu;
Nam quod adest præsto, placet, et pollere videtur.
Sçauoir mon si Ptolomée s'y est trompé autrefois, sur les fondemens
de sa raison, si ce ne seroit pas sottise de me fier maintenant
à ce que ceux-cy en disent: et s'il n'est pas plus vraysemblable,•
que ce grand corps, que nous appellons le monde, est chose
bien autre que nous ne iugeons. Platon dit, qu'il change de visage
à tout sens: que le ciel, les estoilles et le soleil, renuersent
par fois le mouuement, que nous y voyons: changeant l'Orient à
l'Occident. Les prestres Ægyptiens dirent à Herodote, que depuis2
leur premier Roy, dequoy il y auoit onze mille tant d'ans (et de
tous leurs Roys ils luy feirent veoir les effigies en statues tirées
apres le vif) le soleil auoit changé quatre fois de routte: que la
mer et la terre se changent alternatiuement, l'vne en l'autre: que
la naissance du monde est indeterminée. Aristote, Cicero de mesmes.•
Et quelqu'vn d'entre nous, qu'il est de toute eternité, mortel
et renaissant, à plusieurs vicissitudes: appellant à tesmoins Salomon
et Isaïe: pour euiter ces oppositions, que Dieu a esté quelque
fois createur sans creature: qu'il a esté oisif: qu'il s'est desdict
de son oisiueté, mettant la main à cet ouurage: et qu'il est par3
consequent subiect au changement. En la plus fameuse des Grecques
escholes, le monde est tenu vn Dieu, faict par vn autre Dieu
plus grand: et est composé d'vn corps et d'vne ame, qui loge en
son centre, s'espandant par nombres de musique, à sa circonference:
diuin, tres-heureux, tres-grand, tres-sage, eternel. En luy•
sont d'autres Dieux, la mer, la terre, les astres, qui s'entretiennent
d'vne harmonieuse et perpetuelle agitation et danse diuine: tantost
se rencontrans, tantost s'esloignans: se cachans, montrans,
changeans de rang, ores auant, et ores derriere. Heraclitus establissoit
le monde estre composé par feu, et par l'ordre des destinées,4
se deuoir enflammer et resoudre en feu quelque iour, et
quelque iour encore renaistre. Et des hommes dit Apulée: sigillatim
mortales, cunctim perpetui. Alexandre escriuit à sa mere, la
narration d'vn prestre Ægyptien, tirée de leurs monuments, tesmoignant
l'ancienneté de cette nation infinie, et comprenant la
naissance et progrez des autres païs au vray. Cicero et Diodorus•
disent de leur temps, que les Chaldeens tenoient registre de quatre
cens mille tant d'ans. Aristote, Pline, et autres, que Zoroastre viuoit
six mille ans auant l'aage de Platon. Platon dit, que ceux de
la ville de Saïs, ont des memoires par escrit, de huict mille ans:
et que la ville d'Athenes fut bastie mille ans auant ladicte ville de1
Saïs. Epicurus, qu'en mesme temps que les choses sont icy comme
nous les voyons, elles sont toutes pareilles, et en mesme façon, en
plusieurs autres mondes. Ce qu'il eust dict plus asseurément, s'il
eust veu les similitudes, et conuenances de ce nouueau monde des
Indes Occidentales, auec le nostre, present et passé, en si estranges•
exemples. En verité considerant ce qui est venu à nostre science
du cours de cette police terrestre, ie me suis souuent esmerueillé
de voir en vne tres-grande distance de lieux et de temps, les rencontres
d'un si grand nombre d'opinions populaires, sauuages, et
des mœurs et creances sauuages, et qui par aucun biais ne semblent2
tenir à nostre naturel discours. C'est vn grand ouurier de
miracles que l'esprit humain. Mais cette relation a ie ne sçay quoy
encore de plus heteroclite: elle se trouue aussi en noms, et en
mille autres choses. Car on y trouua des nations, n'ayans, que nous
sçachions, iamais ouy nouuelles de nous, où la circoncision estoit•
en credit: où il y auoit des estats et grandes polices maintenuës
par des femmes, sans hommes: où nos ieusnes et nostre caresme
estoit representé, y adioustant l'abstinence des femmes: où nos croix
estoient en diuerses façons en credit, icy on en honoroit les sepultures,
on les appliquoit là, et nommément celle de S. André, à se3
deffendre des visions nocturnes, et à les mettre sur les couches des
enfans contre les enchantements: ailleurs ils en rencontrerent vne
de bois de grande hauteur, adorée pour Dieu de la pluye, et celle
là bien fort auant dans la terre ferme: on y trouua vne bien expresse
image de nos penitentiers: l'vsage des mitres, le cœlibat des•
prestres, l'art de deuiner par les entrailles des animaux sacrifiez:
l'abstinence de toute sorte de chair et poisson, à leur viure, la façon
aux prestres d'vser en officiant de langue particuliere, et non vulgaire:
et cette fantasie, que le premier Dieu fut chassé par vn second
son frere puisné; qu'ils furent creés auec toutes commoditez,4
lesquelles on leur a depuis retranchées pour leur peché; changé
leur territoire, et empiré leur condition naturelle: qu'autresfois
ils ont esté submergez par l'inondation des eaux celestes, qu'il ne
s'en sauua que peu de familles, qui se ietterent dans les haults
creux des montagnes, lesquels creux ils boucherent, si que l'eau•
n'y entra point, ayans enfermé là dedans, plusieurs sortes d'animaux;
que quand ils sentirent la pluye cesser, ils mirent hors des
chiens, lesquels estans reuenus nets et mouillez, ils iugerent l'eau
n'estre encore guere abaissée; depuis en ayans faict sortir d'autres,
et les voyans reuenir bourbeux, ils sortirent repeupler le monde,1
qu'ils trouuerent plein seulement de serpens. On rencontra en
quelque endroit, la persuasion du iour du iugement, si qu'ils s'offençoient
merueilleusement contre les Espagnols qui espandoient
les os des trespassez, en fouillant les richesses des sepultures, disans
que ces os escartez ne se pourroient facilement reioindre: la•
trafique par eschange, et non autre, foires et marchez pour cet effect:
des nains et personnes difformes, pour l'ornement des tables
des Princes: l'vsage de la fauconnerie selon la nature de leurs oyseaux;
subsides tyranniques: delicatesses de iardinages; dances,
saults bateleresques; musique d'instrumens; armoiries; ieux de2
paulme; ieu de dez et de sort, auquel ils s'eschauffent souuent, iusques
à s'y iouer eux mesmes, et leur liberté: medecine non autre
que de charmes: la forme d'escrire par figures: creance d'vn seul
premier homme pere de tous les peuples; adoration d'vn Dieu qui
vesquit autrefois homme en parfaicte virginité, ieusne, et pœnitence,•
preschant la loy de nature, et des ceremonies de la religion,
et qui disparut du monde, sans mort naturelle: l'opinion des
geants: l'vsage de s'enyurer de leurs breuuages, et de boire d'autant:
ornemens religieux peints d'ossemens et testes de morts,
surplys, eau-beniste, aspergez; femmes et seruiteurs, qui se presentent3
à l'enuy à se brusler et enterrer, auec le mary ou maistre
trespassé: loy que les aisnez succedent à tout le bien, et n'est
reserué aucune part au puisné, que d'obeissance: coustume à la
promotion de certain office de grande authorité, que celuy qui est
promeu prend vn nouueau nom, et quitte le sien: de verser de la•
chaulx sur le genou de l'enfant freschement nay, en luy disant,
Tu és venu de pouldre, et retourneras en pouldre: l'art des augures.
Ces vains ombrages de nostre religion, qui se voient en
aucuns de ces exemples, en tesmoignent la dignité et la diuinité.
Non seulement elle s'est aucunement insinuée en toutes les nations
infideles de deça, par quelque imitation, mais à ces barbares
aussi comme par vne commune et supernaturelle inspiration: car
on y trouua aussi la creance du purgatoire, mais d'vne forme nouuelle;•
ce que nous donnons au feu, ils le donnent au froid, et
imaginent les ames, et purgées, et punies, par la rigueur d'vne extreme
froidure. Et m'aduertit cet exemple, d'vne autre plaisante
diuersité: car comme il s'y trouua des peuples qui aymoyent à deffubler
le bout de leur membre, et en retranchoyent la peau à la1
Mahumetane et à la Iuifue, il s'en trouua d'autres, qui faisoient
si grande conscience de le deffubler, qu'à tout des petits cordons,
ils portoient leur peau bien soigneusement estiree et attachee au dessus,
de peur que ce bout ne vist l'air. Et de cette diuersité aussi,
que comme nous honorons les Roys et les festes, en nous parant•
des plus honnestes vestements que nous ayons: en aucunes regions,
pour montrer toute disparité et submission à leur Roy, les
subiects se presentoyent à luy, en leurs plus viles habillements, et
entrants au palais prennent quelque vieille robe deschiree sur la
leur bonne, à ce que tout le lustre, et l'ornement soit au maistre.2
Mais suyuons. Si Nature enserre dans les termes de son progrez
ordinaire, comme toutes autres choses, aussi les creances, les iugemens,
et opinions des hommes: si elles ont leur reuolution,
leur saison, leur naissance, leur mort, comme les choux: si le ciel
les agite, et les roule à sa poste, quelle magistrale authorité et permanante,•
leur allons nous attribuant? Si par experience nous touchons
à la main que la forme de nostre estre despend de l'air, du
climat, et du terroir où nous naissons: non seulement le tainct,
la taille, la complexion et les contenances, mais encore les facultez
de l'ame: Et plaga cæli non solùm ad robur corporum, sed etiam3
animorum facit, dit Vegece: et que la Deesse fundatrice de la ville
d'Athenes, choisit à la situer, vne temperature de pays, qui fist les
hommes prudents, comme les prestres d'Ægypte apprindrent à
Solon: Athenis tenue cælum: ex quo etiam acutiores putantur Attici:
crassum Thebis: itaque pingues Thebani, et valentes: en maniere•
qu'ainsi que les fruicts naissent diuers, et les animaux, les
hommes naissent aussi plus et moins belliqueux, iustes, temperans
et dociles: icy subiects au vin, ailleurs au larecin ou à la paillardise:
icy enclins à superstition, ailleurs à la mescreance: icy
à la liberté, icy à la seruitude: capables d'vne science ou d'vn
art: grossiers ou ingenieux: obeyssans ou rebelles: bons ou mauuais,
selon que porte l'inclination du lieu où ils sont assis, et prennent
nouuelle complexion, si on les change de place, comme les•
arbres: qui fut la raison, pour laquelle Cyrus ne voulut accorder
aux Perses d'abandonner leur pays aspre et bossu, pour se transporter
en vn autre doux et plain: disant que les terres grasses
et molles font les hommes mols, et les fertiles les esprits infertiles.
Si nous voyons tantost fleurir vn art, vne creance, tantost1
vne autre, par quelque influance celeste: tel siecle produire telles
natures, et incliner l'humain genre à tel ou tel ply: les esprits
des hommes tantost gaillars, tantost maigres, comme nos champs:
que deuiennent toutes ces belles prerogatiues dequoy nous allons
flattants? Puis qu'vn homme sage se peut mesconter, et cent hommes,•
et plusieurs nations: voire et l'humaine nature selon nous,
se mesconte plusieurs siecles, en cecy ou en cela: quelle seureté
auons nous que par fois elle cesse de se mesconter, et qu'en ce
siecle elle ne soit en mescompte? Il me semble entre autres
tesmoignages de nostre imbecillité, que celuy-cy ne merite pas2
d'estre oublié, que par desir mesme, l'homme ne sçache trouuer
ce qu'il luy faut: que non par iouyssance, mais par imagination
et par souhait, nous ne puissions estre d'accord de ce dequoy
nous auons besoing pour nous contenter. Laissons à nostre pensée
tailler et coudre à son plaisir: elle ne pourra pas seulement desirer•
ce qui luy est propre, et le satisfaire.
Quid enim ratione timemus
Aut cupimus? quid tam dextro pede concipis, vt te
Conatus non pœniteat, votique peracti?
C'est pourquoy Socrates ne requeroit les Dieux, sinon de luy donner3
ce qu'ils sçauoient luy estre salutaire. Et la priere des Lacedemoniens
publique et priuée portoit, simplement les choses bonnes
et belles leur estre octroyées: remettant à la discretion de la puissance
supreme le tirage et choix d'icelles.
Coniugium petimus, partúmque vxoris; at illi•
Notum qui pueri, qualisque futura sit vxor.
Et le Chrestien supplie Dieu que sa volonté soit faicte: pour ne
tomber en l'inconuenient que les poëtes feignent du Roy Midas. Il
requit les Dieux que tout ce qu'il toucheroit se conuertist en or:
sa priere fut exaucée, son vin fut or, son pain or, et la plume de4
sa couche, et d'or sa chemise et son vestement: de façon qu'il se
trouua accablé soubs la iouyssance de son desir, et estrené d'vne
insupportable commodité: il luy falut desprier ses prieres:
Attonitus nouitate mali, diuésque misérque,
Effugere optat opes, et, quæ modò vouerat, odit.
Disons de moy-mesme. Ie demandois à la Fortune autant qu'autre•
chose, l'ordre Sainct Michel estant ieune: car c'estoit lors l'extreme
marque d'honneur de la noblesse Françoise, et tres-rare.
Elle me l'a plaisamment accordé. Au lieu de me monter et hausser
de ma place, pour y aueindre, elle m'a bien plus gratieusement
traitté, elle l'a rauallé et rabaissé iusques à mes espaules et au1
dessoubs. Cleobis et Biton, Trophonius et Agamedes, ayans requis
ceux là leur Deesse, ceux-cy leur Dieu, d'vne recompense digne de
leur pieté, eurent la mort pour present: tant les opinions celestes
sur ce qu'il nous faut, sont diuerses aux nostres. Dieu pourroit
nous ottroyer les richesses, les honneurs, la vie et la santé mesme,•
quelquefois à nostre dommage: car tout ce qui nous est plaisant, ne
nous est pas tousiours salutaire: si au lieu de la guerison, il nous
envoye la mort, ou l'empirement de nos maux: Virga tua et baculus
tuus ipsa me consolata sunt: il le fait par les raisons de sa
providence, qui regarde bien plus certainement ce qui nous est2
deu, que nous ne pouuons faire: et la deuons prendre en bonne
part, comme d'vne main tres-sage et tres-amie.
Si consilium vis
Permittes ipsis expendere numinibus, quid
Conueniat nobis, rebúsque sit vtile nostris:•
Charior est illis homo quàm sibi.
Car de les requerir des honneurs, des charges, c'est les requerir,
qu'ils vous iettent à vne bataille, ou au ieu des dez, ou telle autre
chose, de laquelle l'issue vous est incognue, et le fruict doubteux.
Il n'est point de combat si violent entre les philosophes, et si3
aspre, que celuy qui se dresse sur la question du souuerain bien
de l'homme: duquel par le calcul de Varro, nasquirent deux cens
quatre vingtz sectes. Qui autem de summo bono dissentit, de tota
philosophiæ ratione disputat.
Tres mihi conuiuæ propè dissentire videntur,•
Poscentes vario multum diuersa palato:
Quid dem? quid non dem? Renuis tu quod iubet alter;
Quod petis, id sanè est inuisum acidúmque duobus.
Nature deuroit ainsi respondre à leurs contestations, et à leurs debats.
Les uns disent nostre bien estre, loger en la vertu: d'autres,4
en la volupté: d'autres, au consentir à Nature: qui en la science:
qui à n'auoir point de douleur: qui à ne se laisser emporter aux
apparences: et à cette fantasie semble retirer cet' autre, de l'ancien
Pythagoras:
Nil admirari, propè res est vna, Numaci,
Soláque, quæ possit facere et seruare beatum,•
qui est la fin de la secte Pyrrhonienne. Aristote attribue à magnanimité,
rien n'admirer. Et disoit Archésilas, les soustenemens et
l'estat droit et inflexible du iugement, estre les biens: mais les
consentemens et applications estre les vices et les maux. Il est vray
qu'en ce qu'il l'establissoit par axiome certain, il se départoit du1
Pyrrhonisme. Les Pyrrhoniens, quand ils disent que le souuerain
bien c'est l'Ataraxie, qui est l'immobilité du iugement, ils ne l'entendent
pas dire d'vne façon affirmatiue, mais le mesme bransle
de leur ame, qui leur fait fuir les precipices, et se mettre à couuert
du serein, celuy là mesme leur presente cette fantasie, et leur en•
fait refuser vne autre. Combien ie desire, que pendant que ie
vis, ou quelque autre, ou Iustus Lipsius, le plus sçauant homme qui
nous reste, d'vn esprit tres-poly et iudicieux, vrayement germain
à mon Turnebus, eust et la volonté, et la santé, et assez de repos,
pour ramasser en vn registre, selon leurs diuisions et leurs classes,2
sincerement et curieusement, autant que nous y pouuons voir, les
opinions de l'ancienne philosophie sur le subiect de nostre estre
et de nos mœurs, leurs controuerses, le credit et suitte des pars,
l'application de la vie des autheurs et sectateurs, à leurs preceptes,
és accidens memorables et exemplaires! Le bel ouurage•
et vtile que ce seroit! Au demeurant, si c'est de nous que nous
tirons le reglement de nos mœurs, à quelle confusion nous reiettons
nous? Car ce que nostre raison nous y conseille de plus vray-semblable,
c'est generalement à chacun d'obeyr aux loix de son
pays, comme est l'aduis de Socrates inspiré, dit-il, d'vn conseil3
diuin. Et par là que veut elle dire, sinon que nostre deuoir n'a
autre regle que fortuite? La verité doit auoir vn visage pareil et
vniuersel. La droiture et la iustice, si l'homme en cognoissoit, qui
eust corps et veritable essence, il ne l'attacheroit pas à la condition
des coustumes de cette contrée, ou de celle là: ce ne seroit•
pas de la fantasie des Perses ou des Indes, que la vertu prendroit
sa forme. Il n'est rien subiect à plus continuelle agitation que les
loix. Depuis que ie suis nay, i'ay veu trois et quatre fois, rechanger
celles des Anglois noz voisins, non seulement en subiect politique,
qui est celuy qu'on veut dispenser de constance, mais au4
plus important subiect qui puisse estre, à sçauoir de la religion.
Dequoy i'ay honte et despit, d'autant plus que c'est vne nation, à
laquelle ceux de mon quartier ont eu autrefois vne si priuée accointance,
qu'il reste encore en ma maison aucunes traces de nostre
ancien cousinage. Et chez nous icy, i'ay veu telle chose qui
nous estoit capitale, deuenir legitime: et nous qui en tenons d'autres,•
sommes à mesmes, selon l'incertitude de la fortune guerriere,
d'estre vn iour criminels de læse majesté humaine et diuine, nostre
iustice tombant à la mercy de l'iniustice: et en l'espace de peu
d'années de possession, prenant vne essence contraire. Comment
pouuoit ce Dieu ancien plus clairement accuser en l'humaine cognoissance1
l'ignorance de l'estre diuin: et apprendre aux hommes,
que leur religion n'estoit qu'vne piece de leur inuention, propre à
lier leur societé, qu'en declarant, comme il fit, à ceux qui en recherchoient
l'instruction de son trepied, que le vray culte à chacun,
estoit celuy qu'il trouuoit obserué par l'vsage du lieu, où il estoit?•
O Dieu, quelle obligation n'auons nous à la benignité de nostre
souuerain createur, pour auoir desniaisé nostre creance de ces vagabondes
et arbitraires deuotions, et l'auoir logée sur l'eternelle
base de sa saincte parolle? Que nous dira donc en cette necessité
la philosophie? que nous suyuions les loix de nostre pays? c'est à2
dire cette mer flottante des opinions d'vn peuple, ou d'vn Prince,
qui me peindront la iustice d'autant de couleurs, et la reformeront
en autant de visages, qu'il y aura en eux de changemens de passion.
Ie ne puis pas auoir le iugement si flexible. Quelle bonté est-ce,
que ie voyois hyer en credit, et demain ne l'estre plus: et que•
le traiect d'vne riuiere fait crime? Quelle verité est-ce que ces
montaignes bornent mensonge au monde qui se tient au delà?
Mais ils sont plaisans, quand pour donner quelque certitude aux
loix, ils disent qu'il y en a aucunes fermes, perpetuelles et immuables,
qu'ils nomment naturelles, qui sont empreintes en l'humain3
genre par la condition de leur propre essence: et de celles
là, qui en fait le nombre de trois, qui de quatre, qui plus, qui
moins: signe, que c'est vne marque aussi douteuse que le reste.
Or ils sont si defortunez (car comment puis-ie nommer cela, sinon
defortune, que d'vn nombre de loix si infiny, il ne s'en rencontre•
aumoins vne que la fortune et temerité du sort ait permis estre vniuersellement
receuë par le consentement de toutes les nations?) ils
sont, dis-ie, si miserables, que de ces trois ou quatre loix choisies,
il n'en y a vne seule, qui ne soit contredite et desaduoüee, non par
vne nation, mais par plusieurs. Or c'est la seule enseigne vray-semblable,4
par laquelle ils puissent argumenter aucunes loix naturelles,
que l'vniuersité de l'approbation: car ce que Nature nous
auroit veritablement ordonné, nous l'ensuyurions sans doubte d'vn
commun consentement: et non seulement toute nation, mais tout
homme particulier, ressentiroit la force et la violence, que luy feroit
celuy, qui le voudroit pousser au contraire de cette loy. Qu'ils
m'en montrent pour voir, vne de cette condition. Protagoras et
Ariston ne donnoyent autre essence à la iustice des loix, que l'authorité
et opinion du legislateur: et que cela mis à part, le bon et•
l'honneste perdoyent leurs qualitez, et demeuroyent des noms vains,
de choses indifferentes. Thrasymachus en Platon estime qu'il n'y a
point d'autre droit que la commodité du superieur. Il n'est chose,
en quoy le monde soit si diuers qu'en coustumes et loix. Telle
chose est icy abominable, qui apporte recommandation ailleurs:1
comme en Lacedemone la subtilité de desrober. Les mariages entre
les proches sont capitalement defendus entre nous, ils sont ailleurs
en honneur,
Gentes esse feruntur,
In quibus et nato genitrix, et nata parenti•
Iungitur, et pietas geminato crescit amore.
Le meurtre des enfans, meurtre des peres, communication de femmes,
trafique de voleries, licence à toutes sortes de voluptez: il
n'est rien en somme si extreme, qui ne se trouue receu par l'vsage
de quelque nation. Il est croyable qu'il y a des loix naturelles:2
comme il se voit és autres creatures: mais en nous elles sont perduës,
cette belle raison humaine s'ingerant par tout de maistriser
et commander, brouillant et confondant le visage des choses, selon
sa vanité et inconstance. Nihil itaque amplius nostrum est: quod
nostrum dico, artis est. Les subiets ont diuers lustres et diuerses•
considerations: c'est de là que s'engendre principalement la diversité
d'opinions. Vne nation regarde vn subiect par vn visage, et
s'arreste à celuy là: l'autre par vn autre. Il n'est rien si horrible
à imaginer, que de manger son pere. Les peuples qui auoyent
anciennement cette coustume, la prenoyent toutesfois pour tesmoignage3
de pieté et de bonne affection, cherchant par là à donner à
leurs progeniteurs la plus digne et honorable sepulture: logeants
en eux mesmes et comme en leurs moelles, les corps de leurs
peres et leurs reliques: les viuifiants aucunement et regenerants par
la transmutation en leur chair viue, au moyen de la digestion et•
du nourrissement. Il est aysé à considerer quelle cruauté et abomination
c'eust esté à des hommes abreuuez et imbus de cette superstition,
de ietter la despouille des parens à la corruption de la
terre, et nourriture des bestes et des vers. Lycurgus considera
au larrecin, la viuacité, diligence, hardiesse, et adresse, qu'il y a à4
surprendre quelque chose de son voisin, et l'vtilité qui reuient au
public, que chacun en regarde plus curieusement à la conseruation
de ce qui est sien: et estima que de cette double institution,
à assaillir et à defendre, il s'en tiroit du fruit à la discipline militaire
(qui estoit la principale science et vertu, à quoy il vouloit
duire cette nation) de plus grande consideration, que n'estoit le desordre
et l'iniustice de se preualoir de la chose d'autruy. Dionysius•
le tyran offrit à Platon vne robbe à la mode de Perse, longue,
damasquinée, et parfumée: Platon la refusa, disant, qu'estant nay
homme, il ne vestiroit pas volontiers de robbe de femme: mais
Aristippus l'accepta, auec cette responce, que nul accoustrement
ne pouuoit corrompre vn chaste courage. Ses amis tançoient sa1
lascheté de prendre si peu à cœur, que Dionysius luy eust craché
au visage: Les pescheurs, dit-il, souffrent bien d'estre baignés des
ondes de la mer, depuis la teste iusqu'aux pieds, pour attraper vn
goujon. Diogenes lauoit ses choulx, et le voyant passer, Si tu sçavois
viure de choulx, tu ne ferois pas la cour à vn tyran. A quoy•
Aristippus, Si tu sçauois viure entre les hommes, tu ne lauerois pas
des choulx. Voylà comment la raison fournit d'apparence à diuers
effects. C'est vn pot à deux ances, qu'on peut saisir à gauche et à
dextre.
Bellum, ô terra hospita, portas:2
Bello armantur equi, bellum hæc armenta minantur:
Sed tamen ijdem olim curru succedere sueti
Quadrupedes, et frena iugo concordia ferre,
Spes est pacis.
On preschoit Solon de n'espandre pour la mort de son fils des•
armes impuissantes et inutiles: Et c'est pour cela, dit-il, que plus
iustement ie les espans, qu'elles sont inutiles et impuissantes. La
femme de Socrates rengregeoit son deuil par telle circonstance, O
qu'iniustement le font mourir ces meschants iuges! Aimerois tu
donc mieux que ce fust iustement? luy repliqua il. Nous portons3
les oreilles percées, les Grecs tenoient cela pour vne marque de
seruitude. Nous nous cachons pour iouïr de nos femmes, les Indiens
le font en public. Les Scythes immoloyent les estrangers en
leurs temples, ailleurs les temples seruent de franchise.
Inde furor vulgi, quòd numina vicinorum•
Odit quisque locus, cùm solos credat habendos
Esse Deos quos ipse colit.
I'ay ouy parler d'vn iuge, lequel où il rencontroit vn aspre
conflit entre Bartolus et Baldus, et quelque matiere agitée de
plusieurs contrarietez, mettoit en marge de son liure. Question4
pour l'amy, c'est à dire que la verité estoit si embrouillée et debatue,
qu'en pareille cause, il pourroit fauoriser celle des parties
que bon luy sembleroit. Il ne tenoit qu'à faute d'esprit et de suffisance,
qu'il ne peust mettre par tout, Question pour l'amy. Les
aduocats et les iuges de nostre temps, trouuent à toutes causes,
assez de biais pour les accommoder où bon leur semble. A vne•
science si infinie, dépendant de l'authorité de tant d'opinions, et
d'vn subiect si arbitraire, il ne peut estre, qu'il n'en naisse vne
confusion extreme de iugemens. Aussi n'est-il guere si clair procés,
auquel les aduis ne se trouuent diuers: ce qu'vne compaignie
a iugé, l'autre le iuge au contraire, et elle mesmes au contraire1
vne autre fois. Dequoy nous voyons des exemples ordinaires, par
cette licence, qui tache merueilleusement la cerimonieuse authorité
et lustre de nostre iustice, de ne s'arrester aux arrests, et
courir des vns aux autres iuges, pour decider d'vne mesme cause.
Quant à la liberté des opinions philosophiques, touchant le vice•
et la vertu, c'est chose où il n'est besoing de s'estendre: et où il se
trouue plusieurs aduis, qui valent mieux teus que publiez aux foibles
esprits. Arcesilaus disoit n'estre considerable en la paillardise, de
quel costé et par où on le fust. Et obscœnas voluptates, si natura requirit
non genere, aut loco, aut ordine, sed forma, ætate, figura metiendas2
Epicurus putat. Ne amores quidem sanctos à sapiente alienos esse
arbitrantur. Quæramus ad quam vsque ætatem iuuenes amandi sint.
Ces deux derniers lieux Stoïques, et sur ce propos, le reproche de
Diogarchus à Platon mesme, montrent combien la plus saine philosophie
souffre de licences esloignées de l'vsage commun, et•
excessiues. Les loix prennent leur authorité de la possession et
de l'vsage: il est dangereux de les ramener à leur naissance:
elles grossissent et s'annoblissent en roulant, comme nos riuieres:
suyuez les contremont iusques à leur source, ce n'est qu'vn petit
surjon d'eau à peine recognoissable, qui s'enorgueillit ainsin, et3
se fortifie, en vieillissant. Voyez les anciennes considerations, qui
ont donné le premier branle à ce fameux torrent, plein de dignité,
d'horreur et de reuerence: vous les trouuerez si legeres et si
delicates, que ces gens icy qui poisent tout, et le ramenent à la
raison, et qui ne reçoiuent rien par authorité et à credit, il n'est
pas merueille s'ils ont leurs iugements souuent tres-esloignez des
iugemens publiques. Gens qui prennent pour patron l'image premiere
de Nature, il n'est pas merueille, si en la pluspart de leurs
opinions, ils gauchissent la voye commune. Comme pour exemple:•
peu d'entre eux eussent approuué les conditions contrainctes de
nos mariages: et la plus part ont voulu les femmes communes,
et sans obligation. Ils refusoient nos ceremonies. Chrysippus disoit,
qu'vn philosophe fera vne douzaine de culebutes en public, voire
sans haut de chausses, pour vne douzaine d'oliues. A peine eust il1
donné aduis à Clisthenes de refuser la belle Agariste sa fille, à
Hippoclides, pour luy auoir veu faire l'arbre fourché sur vne table.
Metrocles lascha vn peu indiscretement vn pet en disputant, en
presence de son eschole: et se tenoit en sa maison caché de honte,
iusques à ce que Crates le fut visiter: et adioustant à ses consolations•
et raisons, l'exemple de sa liberté, se mettant à peter à
l'enuy auec luy, il luy osta ce scrupule: et de plus, le retira à sa secte
Stoïque, plus franche, de la secte Peripatetique plus ciuile, laquelle
iusque lors il auoit suiuy. Ce que nous appellons honnesteté, de
n'oser faire à descouuert, ce qui nous est honneste de faire à2
couuert, ils l'appelloient sottise: et de faire le fin à taire et desaduoüer
ce que nature, coustume, et nostre desir publient et proclament
de nos actions, ils l'estimoyent vice. Et leur sembloit,
que c'estoit affoller les mysteres de Venus, que de les oster du
retiré sacraire de son temple, pour les exposer à la veuë du peuple:•
et que tirer ses jeux hors du rideau, c'estoit les perdre. C'est
chose de poix, que la honte: la recelation, reseruation, circonscription,
parties de l'estimation. Que la volupté tres ingenieusement
faisoit instance, sous le masque de la vertu, de n'estre prostituée
au milieu des quarrefours, foulée des pieds et des yeux de3
la commune, trouuant à dire la dignité et commodité de ses cabinets
accoustumez. De là disent aucuns, que d'oster les bordels
publiques, c'est non seulement espandre par tout la paillardise,
qui estoit assignée à ce lieu là, mais encore esguillonner les
hommes vagabonds et oisifs à ce vice, par la malaisance.•
Mœchus es Aufidiæ, qui vir, Coruine, fuisti;
Riualis fuerat qui tuus, ille vir est.
Cur aliena placet tibi, quæ tua non placet vxor?
Nunquid securus non potes arrigere?
Cette experience se diuersifie en mille exemples.4
Nullus in vrbe fuit tota, qui tangere vellet
Vxorem gratis Cæciliane tuam,
Dum licuit: sed nunc, positis custodibus, ingens
Turba fututorum est. Ingeniosus homo es.
On demanda à vn philosophe qu'on surprit à mesme, ce qu'il faisoit:•
il respondit tout froidement, Ie plante vn homme: ne rougissant
non plus d'estre rencontré en cela, que si on l'eust trouué
plantant des aulx. C'est, comme i'estime, d'vne opinion tendre,
respectueuse, qu'vn grand et religieux autheur tient cette action,
si necessairement obligée à l'occultation et à la vergongne, qu'en1
la licence des embrassements Cyniques, il ne se peut persuader,
que la besoigne en vinst à sa fin: ains qu'elle s'arrestoit à representer
des mouuements lascifs seulement, pour maintenir l'impudence
de la profession de leur eschole: et que pour eslancer ce
que la honte auoit contrainct et retiré, il leur estoit encore apres•
besoin de chercher l'ombre. Il n'auoit pas veu assez auant en leur
desbauche. Car Diogenes exerçant en publiq sa masturbation, faisoit
souhait en presence du peuple assistant, de pouuoir ainsi
saouler son ventre en le frottant. A ceux qui luy demandoyent,
pourquoy il ne cherchoit lieu plus commode à manger, qu'en pleine2
ruë: C'est, respondoit il, que i'ay faim en pleine ruë. Les femmes
philosophes, qui se mesloyent à leur secte, se mesloyent aussi à
leur personne, en tout lieu, sans discretion: et Hipparchia ne fut
receuë en la societé de Crates, qu'en condition de suyure en toutes
choses les vz et coustumes de sa regle. Ces philosophes icy donnoient•
extreme prix à la vertu: et refusoyent toutes autres disciplines
que la morale: si est-ce qu'en toutes actions ils attribuoyent
la souueraine authorité à l'election de leur sage, et au dessus des
loix: et n'ordonnoyent aux voluptez autre bride, que la moderation,
et la conseruation de la liberté d'autruy. Heraclitus et Protagoras,3
de ce que le vin semble amer au malade, et gracieux au
sain: l'auiron tortu dans l'eau, et droit à ceux qui le voyent hors
de là: et de pareilles apparences contraires qui se trouuent aux
subiects, argumenterent que tous subiects auoyent en eux les
causes de ces apparences: et qu'il y auoit au vin quelque amertume,•
qui se rapportoit au goust du malade; l'auiron, certaine
qualité courbe, se rapportant à celuy qui le regarde dans l'eau. Et
ainsi de tout le reste. Qui est dire, que tout est en toutes choses, et
par consequent rien en aucune: car rien n'est, où tout est. Cette
opinion me ramentoit l'experience que nous auons, qu'il n'est
aucun sens ny visage, ou droict, ou amer, ou doux, ou courbe, que
l'esprit humain ne trouue aux escrits, qu'il entreprend de fouïller.
En la parole la plus nette, pure, et parfaicte, qui puisse estre,
combien de fauceté et de mensonge a lon faict naistre? quelle heresie•
n'y a trouué des fondements assez, et tesmoignages, pour entreprendre
et pour se maintenir? C'est pour cela, que les autheurs
de telles erreurs, ne se veulent iamais departir de cette preuue du
tesmoignage de l'interpretation des mots. Vn personnage de dignité,
me voulant approuuer par authorité, cette queste de la pierre philosophale,1
où il est tout plongé: m'allegua dernierement cinq ou
six passages de la Bible, sur lesquels, il disoit, s'estre premierement
fondé pour la descharge de sa conscience: (car il est de
profession ecclesiastique) et à la verité l'inuention n'en estoit pas
seulement plaisante, mais encore bien proprement accommodée à•
la deffence de cette belle science. Par cette voye, se gaigne le
credit des fables diuinatrices. Il n'est prognostiqueur, s'il a cette
authorité, qu'on le daigne feuilleter, et rechercher curieusement
tous les plis et lustres de ses paroles, à qui on ne face dire tout
ce qu'on voudra, comme aux Sybilles. Il y a tant de moyens d'interpretation,2
qu'il est malaisé que de biais, ou de droit fil, vn
esprit ingenieux ne rencontre en tout subiect, quelque air, qui luy
serue à son poinct. Pourtant se trouue vn stile nubileux et
doubteux, en si frequent et ancien vsage. Que l'autheur puisse
gaigner cela, d'attirer et embesoigner à soy la posterité. Ce que•
non seulement la suffisance, mais autant, ou plus, la faueur fortuite
de la matiere peut gaigner. Qu'au demeurant il se presente
par bestise ou par finesse, vn peu obscurement et diuersement: ne
luy chaille. Nombre d'esprits le belutants et secoüants, en exprimeront
quantité de formes, ou selon, ou à costé, ou au contraire3
de la sienne, qui luy feront toutes honneur. Il se verra enrichi des
moyens de ses disciples, comme les regents du Landit. C'est ce qui
a faict valoir plusieurs choses de neant, qui a mis en credit plusieurs
escrits, et chargé de toute sorte de matiere qu'on a voulu:
vne mesme chose receuant mille et mille, et autant qu'il nous•
plaist d'images et considerations diuerses. Est-il possible qu'Homere
aye voulu dire tout ce qu'on luy fait dire: et qu'il se soit
presté à tant et si diuerses figures, que les theologiens, legislateurs,
capitaines, philosophes, toute sorte de gents, qui traittent sciences,
pour diuersement et contrairement qu'ils les traittent, s'appuyent
de luy, s'en rapportent à luy: Maistre general à touts offices,
ouurages, et artisans: General Conseiller à toutes entreprises?•
Quiconque a eu besoing d'oracles et de predictions, en y a trouué
pour son faict. Vn personnage sçauant et de mes amis, c'est merueille
quels rencontres et combien admirables il y faict naistre, en
faueur de nostre religion: et ne se peut aysément departir de cette
opinion, que ce ne soit le dessein d'Homere, (si luy est cet autheur1
aussi familier qu'à homme de nostre siecle). Et ce qu'il trouue en
faueur de la nostre, plusieurs anciennement l'auoient trouué en
faueur des leurs. Voyez demener et agiter Platon, chacun s'honorant
de l'appliquer à soy, le couche du costé qu'il le veut. On le
promeine et l'insere à toutes les nouuelles opinions, que le monde•
reçoit: et le differente lon à soy-mesmes selon le different cours
des choses. On fait desaduoüer à son sens, les mœurs licites en
son siecle, d'autant qu'elles sont illicites au nostre. Tout cela, viuement
et puissamment, autant qu'est puissant et vif l'esprit de
l'interprete. Sur ce mesme fondement qu'auoit Heraclitus, et cette2
sienne sentence, Que toutes choses auoyent en elles les visages
qu'on y trouuoit, Democritus en tiroit vne toute contraire conclusion:
c'est que les subiects n'auoient du tout rien de ce que nous
y trouuions: et de ce que le miel estoit doux à l'vn, et amer à
l'autre, il argumentoit, qu'il n'estoit ny doux, ny amer. Les Pyrrhoniens•
diroient qu'ils ne sçauent s'il est doux ou amer, ou ny l'vn
ny l'autre, ou tous les deux: car ceux-cy gaignent tousiours le
haut poinct de la dubitation. Les Cyrenayens tenoyent, que rien
n'estoit perceptible par le dehors, et que cela estoit seulement
perceptible, qui nous touchoit par l'interne attouchement, comme3
la douleur et la volupté: ne recognoissants ny ton, ny couleur,
mais certaines affections seulement, qui nous en venoyent: et que
l'homme n'auoit autre siege de son iugement. Protagoras estimoit
estre vray à chacun, ce qui semble à chacun. Les Epicuriens logent
aux sens tout iugement, et en la notice des choses, et en la volupté.•
Platon a voulu, le iugement de la verité, et la verité mesme retirée
des opinions et des sens, appartenir à l'esprit et à la
cogitation. Ce propos m'a porté sur la consideration des sens, ausquels
git le plus grand fondement et preuue de nostre ignorance. Tout
ce qui se cognoist, il se cognoist sans doubte par la faculté du4
cognoissant: car puis que le iugement vient de l'operation de celuy
qui iuge, c'est raison que cette operation il la parface par ses
moyens et volonté, non par la contraincte d'autruy: comme il
aduiendroit, si nous cognoissions les choses par la force et selon
la loy de leur essence. Or toute cognoissance s'achemine en nous•
par les sens, ce sont nos maistres:
Via qua munita fidei
Proxima fert humanum in pectus, templáque mentis.
La science commence par eux, et se resout en eux. Apres tout,
nous ne sçaurions non plus qu'vne pierre, si nous ne sçauions,1
qu'il y a son, odeur, lumiere, faueur, mesure, poix, mollesse, durté,
aspreté, couleur, polisseure, largeur, profondeur. Voyla le plant
et les principes de tout le bastiment de nostre science. Et selon
aucuns, science n'est rien autre chose, que sentiment. Quiconque
me peut pousser à contredire les sens, il me tient à la gorge, il ne•
me sçauroit faire reculer plus arriere. Les sens sont le commencement
et la fin de l'humaine cognoissance.
Inuenies primis ab sensibus esse creatam
Notitiam veri, neque sensus posse refelli.
Quid maiore fide porro quàm sensus haberi2
Debet?
Qu'on leur attribue le moins qu'on pourra, tousiours faudra il
leur donner cela, que par leur voye et entremise s'achemine toute
nostre instruction. Cicero dit que Chrysippus ayant essayé de rabattre
de la force des sens et de leur vertu, se representa à soy-mesmes•
des argumens au contraire, et des oppositions si vehementes,
qu'il n'y peut satisfaire. Surquoy Carneades, qui maintenoit
le contraire party, se vantoit de se seruir des armes mesmes et
paroles de Chrysippus, pour le combattre: et s'escrioit à cette
cause contre luy: O miserable, ta force t'a perdu. Il n'est aucun3
absurde, selon nous, plus extreme, que de maintenir que le feu
n'eschauffe point, que la lumiere n'esclaire point, qu'il n'y a
point de pesanteur au fer, ny de fermeté, qui sont notices que
nous apportent les sens; ny creance, ou science en l'homme, qui
se puisse comparer à celle-là en certitude. La premiere consideration•
que i'ay sur le subiect des sens, est que ie mets en doubte
que l'homme soit prouueu de tous sens naturels. Ie voy plusieurs
animaux, qui viuent vne vie entiere et parfaicte, les vns sans la
veuë, autres sans l'ouye: qui sçait si à nous aussi il ne manque
pas encore vn, deux, trois, et plusieurs autres sens? Car s'il en4
manque quelqu'vn, nostre discours n'en peut découurir le défaut.
C'est le priuilege des sens, d'être l'extreme borne de nostre
aperceuance. Il n'y a rien au delà d'eux, qui nous puisse seruir
à les descouurir: voire ny l'vn sens n'en peut descouurir l'autre.
An poterunt oculos aures reprehendere, an aures
Tactus, an hunc porro tactum sapor arguet oris,
An confutabunt nares, oculiue reuincent?
Ils font trestous, la ligne extreme de nostre faculté.•
Seorsum cuique potestas
Diuisa est, sua vis cuique est.
Il est impossible de faire conceuoir à vn homme naturellement
aueugle, qu'il n'y void pas, impossible de luy faire desirer la veuë
et regretter son defaut. Parquoy, nous ne deuons prendre aucune1
asseurance de ce que nostre ame est contente et satisfaicte de
ceux que nous auons: veu qu'elle n'a pas dequoy sentir en cela
sa maladie et son imperfection, si elle y est. Il est impossible de
dire chose à cet aueugle, par discours, argument, ny similitude,
qui loge en son imagination aucune apprehension, de lumiere, de•
couleur, et de veuë. Il n'y a rien plus arriere, qui puisse pousser
le sens en euidence. Les aueugles nais, qu'on void desirer à voir,
ce n'est pas pour entendre ce qu'ils demandent: ils ont appris de
nous, qu'ils ont à dire quelque chose, qu'ils ont quelque chose à
desirer, qui est en nous, laquelle ils nomment bien, et ses effects2
et consequences: mais ils ne sçauent pourtant pas que c'est, ny ne
l'apprehendent ny pres ny loing. I'ay veu vn Gentil-homme de
bonne maison, aueugle nay, aumoins aueugle de tel aage, qu'il ne
sçait que c'est que de veuë: il entend si peu ce qui luy manque,
qu'il vse et se sert comme nous, des paroles propres au voir, et•
les applique d'vne mode toute sienne et particuliere. On luy presentoit
vn enfant duquel il estoit parrain, l'ayant pris entre ses
bras: Mon Dieu, dit-il, le bel enfant, qu'il le fait beau voir, qu'il a
le visage gay. Il dira comme l'vn d'entre nous, Cette sale a vne
belle veuë, il fait clair, il fait beau soleil. Il y a plus: car par ce3
que ce sont nos exercices que la chasse, la paume, la bute, et qu'il
l'a ouy dire, il s'y affectionne et s'y embesoigne: et croid y auoir
la mesme part, que nous y auons: il s'y picque et s'y plaist, et ne
les reçoit pourtant que par les oreilles. On luy crie, que voyla vn
liéure, quand on est en quelque belle splanade, où il puisse picquer:•
et puis on luy dit encore, que voyla vn lieure pris: le voyla aussi
fier de sa prise, comme il oit dire aux autres, qu'ils le sont.
L'esteuf, il le prend à la main gauche, et le pousse à tout sa raquette:
de la harquebouse, il en tire à l'aduenture, et se paye de
ce que ses gens luy disent, qu'il est ou haut, ou costier. Que4
sçait-on si le genre humain fait vne sottise pareille, à faute de
quelque sens, et que par ce defaut, la plus part du visage des
choses nous soit caché? Que sçait-on, si les difficultez que nous
trouuons en plusieurs ouurages de Nature, viennent de là? et si
plusieurs effets des animaux qui excedent nostre capacité, sont•
produicts par la faculté de quelque sens, que nous ayons à dire?
et si aucuns d'entre eux ont vne vie plus pleine par ce moyen, et
entiere que la nostre? Nous saisissons la pomme quasi par tous
nos sens: nous y trouuons de la rougeur, de la polisseure, de
l'odeur et de la douceur: outre cela, elle peut auoir d'autres vertus,•
comme d'asseicher ou restreindre, ausquelles nous n'auons
point de sens qui se puisse rapporter. Les proprietez que nous
appellons occultes en plusieurs choses, comme à l'aymant d'attirer
le fer, n'est-il pas vraysemblable qu'il y a des facultez sensitiues
en Nature propres à les iuger et à les apperceuoir, et que le defaut1
de telles facultez, nous apporte l'ignorance de la vraye essence
de telles choses? C'est à l'auanture quelque sens particulier, qui
descouure aux coqs l'heure du matin et de minuict, et les esmeut
à chanter: qui apprend aux poulles, avaut tout vsage et experience,
de craindre vn esparuier, et non vne oye, ny vn paon, plus grandes•
bestes: qui aduertit les poulets de la qualité hostile, qui est au
chat contr'eux, et à ne se deffier du chien: s'armer contre le miaulement,
voix aucunement flatteuse, non contre l'abayer, voix aspre et
quereleuse. Aux freslons, aux formis, et aux rats, de choisir tousiours
le meilleur formage et la meilleure poire, auant que d'y auoir2
tasté, et qui achemine le cerf, l'elephant et le serpent à la cognoissance
de certaine herbe propre à leur guerison. Il n'y a sens, qui
n'ait vne grande domination, et qui n'apporte par son moyen vn
nombre infiny de cognoissances. Si nous auions à dire l'intelligence
des sons, de l'harmonie, et de la voix, cela apporteroit vne confusion•
inimaginable à tout le reste de nostre science. Car outre ce
qui est attaché au propre effect de chaque sens, combien d'argumens,
de consequences, et de conclusions tirons nous aux autres
choses par la comparaison de l'vn sens à l'autre? Qu'vn homme
entendu, imagine l'humaine nature produicte originellement sans3
la veuë, et discoure combien d'ignorance et de trouble luy apporteroit
vn tel defaut, combien de tenebres et d'aueuglement en
nostre ame: on verra par là, combien nous importe, à la cognoissance
de la verité, la priuation d'vn autre tel sens, ou de deux, ou
de trois, si elle est en nous. Nous auons formé vne verité par la•
consultation et concurrence de nos cinq sens: mais à l'aduenture
falloit-il l'accord de huict, ou de dix sens, et leur contribution,
pour l'apperceuoir certainement et en son essence. Les sectes
qui combatent la science de l'homme, elles la combatent principalement
par l'incertitude et foiblesse de nos sens. Car puis que toute4
cognoissance vient en nous par leur entremise et moyen, s'ils
faillent au rapport qu'ils nous font, s'ils corrompent ou alterent
ce, qu'ils nous charrient du dehors, si la lumiere qui par eux
s'écoule en nostre ame est obscurcie au passage, nous n'auons plus
que tenir. De cette extreme difficulté sont nées toutes ces fantasies:•
que chaque subiect a en soy tout ce que nous y trouuons:
qu'il n'a rien de ce que nous y pensons trouuer: et celle des Epicuriens,
que le soleil n'est non plus grand que ce que nostre veuë
le iuge:
Quicquid id est, nihilo fertur maiore figura,1
Quàm, nostris oculis quam cernimus, esse videtur:
que les apparences, qui representent vn corps grand, à celuy qui
en est voisin, et plus petit, à celuy qui en est esloigné, sont toutes
deux vrayes:
Nec tamen hic oculos falli concedimus hilum;
Proinde animi vitium hoc oculis adfingere noli:•
et resolument qu'il n'y a aucune tromperie aux sens: qu'il faut
passer à leur mercy, et chercher ailleurs des raisons pour excuser
la difference et contradiction que nous y trouuons. Voyre
inuenter toute autre mensonge et resuerie (ils en viennent iusques2
là) plustost que d'accuser les sens. Timagoras iuroit, que pour
presser ou biaiser son œuil, il n'auoit iamais apperceu doubler
la lumiere de la chandelle: et que cette semblance venoit du vice
de l'opinion, non de l'instrument. De toutes les absurditez la plus
absurde aux Epicuriens, est, desauoüer la force et l'effect des sens.•
Proinde quod in quoque est his visum tempore, verum est.
Et, si non potuit ratio dissoluere causam,
Cur ea quæ fuerint iuxtim quadrata, procul sint
Visa rotunda: tamen præstat rationis egentem
Reddere mendosè causas vtriusque figuræ,3
Quàm manibus manifesta suis emittere quæquam,
Et violare fidem primam, et conuellere tota
Fundamenta, quibus nixatur vita salúsque.
Non modò enim ratio ruat omnis, vita quoque ipsa
Concidat extemplo, nisi credere sensibus ausis,6
Præcipitésque locos vitare, et cætera quæ sint
In genere hoc fugienda.
Ce conseil desesperé et si peu philosophique, ne represente autre
chose, sinon que l'humaine science ne se peut maintenir que par
raison des-raisonnable, folle et forcenée: mais qu'encore vaut-il4
mieux, que l'homme, pour se faire valoir, s'en serue, et de tout
autre remede, tant fantastique soit-il, que d'aduoüer sa necessaire
bestise: verité si desaduantageuse. Il ne peut fuïr, que les sens ne
soyent les souuerains maistres de sa cognoissance: mais ils sont
incertains et falsifiables à toutes circonstances. C'est-là, où il faut•
battre à outrance: et, si les forces iustes nous faillent, comme elles
font, y employer l'opiniastreté, la temerité, l'impudence. Au cas,
que ce que disent les Epicuriens soit vray, à sçauoir, que nous
n'auons pas de science, si les apparences des sens sont fauces: et
ce que disent les Stoïciens, s'il est aussi vray, que les apparences
des sens sont si fauces qu'elles ne nous peuuent produire aucune
science: nous concluerons aux despens de ces deux grandes sectes
dogmatistes, qu'il n'y a point de science. Quant à l'erreur et incertitude
de l'operation des sens, chacun s'en peut fournir autant•
d'exemples qu'il luy plaira: tant les faultes et tromperies qu'ils
nous font, sont ordinaires. Au retentir d'vn valon, le son d'vne
trompette semble venir deuant nous, qui vient d'vne lieuë derriere.
Extantésque procul medio de gurgite montes,1
Iïdem apparent, longè diuersi licet.
Et fugere ad puppim colles campique videntur
Quos agimus propter nauim.
Vbi in medio nobis equus acer obhæsit
Flumine, equi corpus transuersum ferre videtur•
Vis, et in aduersum flumen contrudere raptim.
A manier vne balle d'arquebuse, soubs le second doigt, celuy du
milieu estant entrelassé par dessus, il faut extremement se contraindre,
pour aduoüer, qu'il n'y en ait qu'vne, tant le sens nous
en represente deux. Car que les sens soyent maintesfois maistres2
du discours, et le contraignent de receuoir des impressions qu'il
sçait et iuge estre faulces, il se void à tous coups. Ie laisse à part
celuy de l'attouchement, qui a ses functions plus voisines, plus
viues et substantielles, qui renuerse tant de fois par l'effect de la
douleur qu'il apporte au corps, toutes ces belles resolutions Stoïques,•
et contraint de crier au ventre, celuy qui a estably en son
ame ce dogme auec toute resolution, que la colique, comme toute
autre maladie et douleur, est chose indifferente, n'ayant la force
de rien rabbattre du souuerain bon-heur et felicité, en laquelle le
sage est logé par sa vertu. Il n'est cœur si mol, que le son de nos3
tabourins et de nos trompettes n'eschauffe, ny si dur que la douceur
de la musique n'esueille et ne chatouille: ny ame si reuesche,
qui ne se sente touchée de quelque reuerence, à considerer cette
vastité sombre de noz eglises, la diuersité d'ornemens, et ordre de
noz ceremonies, et ouyr le son deuotieux de noz orgues, et l'harmonie•
si posée, et religieuse de noz voix. Ceux mesme qui y entrent
auec mespris, sentent quelque frisson dans le cœur, et
quelque horreur, qui les met en deffiance de leur opinion. Quant
à moy, ie ne m'estime point assez fort, pour ouyr en sens rassis,
des vers d'Horace, et de Catulle, chantez d'vne voix suffisante, par4
vne belle et ieune bouche. Et Zenon auoit raison de dire, que la
voix estoit la fleur de la beauté. On m'a voulu faire accroire,
qu'vn homme que tous nous autres François cognoissons, m'auoit
imposé, en me recitant des vers, qu'il auoit faicts: qu'ils n'estoyent
pas tels sur le papier, qu'en l'air: et que mes yeux en feroyent
contraire iugement à mes oreilles: tant la prononciation a de
credit à donner prix et façon aux ouurages, qui passent à sa•
mercy. Surquoy Philoxenus ne fut pas fascheux, en ce, qu'oyant
vn, donner mauuais ton à quelque sienne composition, il se print
à fouler aux pieds, et casser de la brique, qui estoit à luy: disant,
Ie romps ce qui est à toy, comme tu corromps ce qui est à moy.
A quoy faire, ceux mesmes qui se sont donnez la mort d'vne1
certaine resolution, destournoyent-ils la face, pour ne voir le coup
qu'ils se faisoyent donner? et ceux qui pour leur santé desirent
et commandent qu'on les incise et cauterise, ne peuuent soustenir
la veuë des apprests, vtils et operation du chirurgien, attendu que
la veuë ne doit auoir aucune participation à cette douleur? Cela•
ne sont ce pas propres exemples à verifier l'authorité que les sens
ont sur le discours? Nous auons beau sçauoir que ces tresses sont
empruntées d'vn page ou d'vn lacquais: que cette rougeur est
venue d'Espaigne, et cette blancheur et polisseure, de la mer
Oceane: encore faut-il que la veuë nous force d'en trouuer le2
subject plus aimable et plus agreable, contre toute raison. Car en
cela il n'y a rien du sien.
Auferimur cultu, gemmis: auróque teguntur
Crimina, pars minima est ipsa puella sui.
Sæpe vbi sit quod ames inter tam multa requiras:•
Decipit hac oculos ægide, diues amor.
Combien donnent à la force des sens les poëtes, qui font Narcisse
esperdu de l'amour de son ombre:
Cunctáque miratur, quibus est mirabilis ipse;
Se cupit imprudens; et qui probat, ipse probatur;3
Dûmque petit, petitur: paritérque accendit et ardent:
et l'entendement de Pygmalion si troublé par l'impression de la
veuë de sa statue d'iuoire, qu'il l'aime et la serue pour viue:
Oscula dat reddique putat, sequitúrque tenétque,
Et credit tactis digitos infidere membris,•
Et metuit pressos veniat ne liuor in artus.
Qu'on loge vn philosophe dans vne cage de menus filets de fer
clair-semez, qui soit suspendue au hault des tours nostre Dame de
Paris; il verra par raison euidente, qu'il est impossible qu'il en
tombe; et si ne se sçauroit garder, s'il n'a accoustumé le mestier4
des couureurs, que la veuë de cette haulteur extreme, ne l'espouuante
et ne le transisse. Car nous auons assez affaire de nous asseurer
aux galeries, qui sont en nos clochers, si elles sont façonnées
à iour, encores qu'elles soyent de pierre. Il y en a qui n'en
peuuent pas seulement porter la pensée. Qu'on iette vne poultre•
entre ces deux tours d'vne grosseur telle qu'il nous la faut à nous
promener dessus, il n'y a sagesse philosophique de si grande fermeté,
qui puisse nous donner courage d'y marcher, comme nous
ferions si elle estoit à terre. I'ay souuent essayé cela, en noz montaignes
de deça, et si suis de ceux qui ne s'effrayent que mediocrement
de telles choses, que ie ne pouuoy souffrir la veuë de cette•
profondeur infinie, sans horreur et tremblement de iarrets et de
cuisses, encores qu'il s'en fallust bien ma longueur, que ie ne
fusse du tout au bord, et n'eusse sçeu choir, si ie ne me fusse
porté à escient au danger. I'y remarquay aussi, quelque haulteur
qu'il y eust, pourueu qu'en cette pente il s'y presentast vn arbre,1
ou bosse de rocher, pour soustenir vn peu la veuë, et la diuiser,
que cela nous allege et donne asseurance; comme si c'estoit chose
dequoy à la cheute nous peussions receuoir secours: mais que les
precipices coupez et vniz, nous ne les pouuons pas seulement regarder
sans tournoyement de teste: vt despici sine vertigine simul•
oculornm animique non possit: qui est vne euidente imposture de
la veuë. Ce fut pourquoy ce beau philosophe se creua les yeux,
pour descharger l'ame de la desbauche qu'elle en receuoit, et pouuoir
philosopher plus en liberté. Mais à ce comte, il se deuoit
aussi faire estoupper les oreilles, que Theophrastus dit estre le2
plus dangereux instrument que nous ayons pour receuoir des impressions
violentes à nous troubler et changer; et se deuoit priuer
en fin de tous les autres sens; c'est à dire de son estre et de sa vie.
Car ils ont tous cette puissance, de commander nostre discours et
nostre ame. Fit etiam sæpe specie quadam, sæpe vocum grauitate et•
cantibus, vt pellantur animi vehementius: sæpe etiam cura et timore.
Les medecins tiennent, qu'il y a certaines complexions, qui
s'agitent par aucuns sons et instrumens iusques à la fureur. I'en
ay veu, qui ne pouuoient ouyr ronger vn os soubs leur table sans
perdre patience: et n'est guere homme, qui ne se trouble à ce3
bruit aigre et poignant, que font les limes en raclant le fer: comme
à ouyr mascher pres de nous, ou ouyr parler quelqu'vn, qui ayt le
passage du gosier ou du nez empesché, plusieurs s'en esmeuuent,
iusques à la colere et la haine. Ce flusteur protocole de Gracchus,
qui amollissoit, roidissoit, et contournoit la voix de son maistre,•
lors qu'il haranguoit à Rome, à quoy seruoit il, si le mouuement
et qualité du son, n'auoit force à esmouuoir et alterer le iugement
des auditeurs? Vrayement il y a bien dequoy faire si grande feste
de la fermeté de cette belle piece, qui se laisse manier et changer
au bransle et accidens d'vn si leger vent. Cette mesme pipperie,4
que les sens apportent à nostre entendement, ils la reçoiuent à
leur tour. Nostre ame par fois s'en reuenche de mesme, ils mentent,
et se trompent à l'enuy. Ce que nous voyons et oyons agitez
de colere, nous ne l'oyons pas tel qu'il est.
Et solem geminum, et duplices se ostendere Thebas.
L'obiect que nous aymons, nous semble plus beau qu'il n'est:
Multimodis igitur prauas turpésque videmus•
Esse in deliciis, summóque in honore vigere:
et plus laid celuy que nous auons à contre-cœur. A vn homme ennuyé
et affligé, la clarté du iour semble obscurcie et tenebreuse.
Noz sens sont non seulement alterez, mais souuent hebetez du tout,
par les passions de l'ame. Combien de choses voyons nous, que1
nous n'apperceuons pas, si nous auons nostre esprit empesché ailleurs?
In rebus quoque apertis noscere possis,
Si non aduertas animum, proinde esse, quasi omni
Tempore semotæ fuerint, longéque remotæ.•
Il semble que l'ame retire au dedans, et amuse les puissances des
sens. Par ainsin et le dedans et le dehors de l'homme est plein de
foiblesse et de mensonge. Ceux qui ont apparié nostre vie à vn
songe, ont eu de la raison, à l'aduanture plus qu'ils ne pensoyent.
Quand nous songeons, nostre ame vit, agit, exerce toutes ses facultez,2
ne plus ne moins que quand elle veille; mais si plus mollement
et obscurement; non de tant certes, que la difference y
soit, comme de la nuict à vne clarté vifue: ouy, comme de la
nuict à l'ombre: là elle dort, icy elle sommeille: plus et moins;
ce sont tousiours tenebres, et tenebres Cymmeriennes. Nous veillons•
dormants, et veillants dormons. Ie ne voy pas si clair dans le
sommeil: mais quant au veiller, ie ne le trouue iamais assez pur
et sans nuage. Encore le sommeil en sa profondeur, endort par
fois les songes: mais nostre veiller n'est iamais si esueillé, qu'il
purge et dissipe bien à poinct les resueries, qui sont les songes des3
veillants, et pires que songes. Nostre raison et nostre ame receuant
les fantasies et opinions, qui luy nayssent en dormant, et authorizant
les actions de noz songes de pareille approbation, qu'elle fait
celles du iour: pourquoy ne mettons nous en doubte, si nostre
penser, nostre agir, est pas vn autre songer, et nostre veiller, quelque•
espece de dormir? Si les sens sont noz premiers iuges, ce
ne sont pas les nostres qu'il faut seuls appeller au conseil: car en
cette faculté, les animaux ont autant ou plus de droit que nous. Il
est certain qu'aucuns ont l'ouye plus aigue que l'homme, d'autres la
veue, d'autres le sentiment, d'autres l'attouchement ou le goust.
Democritus disoit que les Dieux et les bestes auoyent les facultez
sensitiues beaucoup plus parfaictes que l'homme. Or entre les effects•
de leurs sens, et les nostres, la difference est extreme. Nostre
saliue nettoye et asseche noz playes, elle tue le serpent.
Tantáque in his rebus distantia differitásque est,
Vt quod aliis cibus est, aliis fuat acre venenum.
Sæpe etenim serpens, hominis contacta saliua,1
Disperit, ac sese mandendo conficit ipsa.
Quelle qualité donnerons nous à la saliue, ou selon nous, ou selon
le serpent? Par quel des deux sens verifierons nous sa veritable
essence que nous cherchons? Pline dit qu'il y a aux Indes certains
lieures marins, qui nous sont poison, et nous à eux: de maniere•
que du seul attouchement nous les tuons. Qui sera veritablement
poison, ou l'homme, ou le poisson? à qui en croirons nous, ou au
poisson de l'homme, ou à l'homme du poisson? Quelque qualité
d'air infecte l'homme qui ne nuit point au bœuf; quelque autre le
bœuf, qui ne nuit point à l'homme; laquelle des deux sera en verité2
et en nature pestilente qualité? Ceux qui ont la iaunisse, ils
voyent toutes choses iaunastres et plus pasles que nous:
Lurida præterea fiunt quæcunque tuentur
Arquati.
Ceux qui ont cette maladie que les medecins nomment Hyposphragma,•
qui est vne suffusion de sang soubs la peau, voient
toutes choses rouges et sanglantes. Ces humeurs, qui changent
ainsi les operations de nostre veuë, que sçauons nous si elles predominent
aux bestes, et leur sont ordinaires? Car nous en voyons
les vnes, qui ont les yeux iaunes, comme noz malades de iaunisse,3
d'autres qui les ont sanglans de rougeur: à celles là, il est
vray-semblable, que la couleur des obiects paroist autre qu'à
nous: quel iugement des deux sera le vray? Car il n'est pas dict,
que l'essence des choses, se rapporte à l'homme seul. La dureté,
la blancheur, la profondeur, et l'aigreur, touchent le seruice et•
science des animaux, comme la nostre: Nature leur en a donné
l'vsage comme à nous. Quand nous pressons l'œil, les corps que
nous regardons, nous les apperceuons plus longs et estendus: plusieurs
bestes ont l'œil ainsi pressé: cette longueur est donc à l'aduanture
la veritable forme de ce corps, non pas celle que noz yeux4
luy donnent en leur assiette ordinaire. Si nous serrons l'œil par
dessoubs, les choses nous semblent doubles:
Bina lucernarum florentia lumina flammis,
Et duplices hominum facies, et corpora bina.
Si nous auons les oreilles empeschées de quelque chose, ou le passage
de l'ouye resserré, nous receuons le son autre, que nous ne
faisons ordinairement: les animaux qui ont les oreilles velues, ou
qui n'ont qu'vn bien petit trou au lieu de l'oreille, ils n'oyent par•
consequent pas ce que nous oyons, et reçoiuent le son autre. Nous
voyons aux festes et aux theatres, qu'opposant à la lumiere des
flambeaux, vne vitre teinte de quelque couleur, tout ce qui est en
ce lieu, nous appert ou vert, ou iaune, ou violet:
Et vulgò faciunt id lutea russáque vela,1
Et ferrugina, cùm, magnis intenta theatris,
Per malos volgata trabésque trementia pendent:
Namque ibi consessum caueai subter, et omnem
Scenai speciem, patrum, matrúmque, deroúmque
Inficiunt, cogùntque suo volitare colore.•
Il est vray-semblable que les yeux des animaux, que nous voyons
estre de diuerse couleur, leur produisent les apparences des corps
de mesmes leurs yeux. Pour le iugement de l'operation des sens,
il faudroit donc que nous en fussions premierement d'accord auec
les bestes, secondement entre nous mesmes. Ce que nous ne sommes2
aucunement: et entrons en debat tous les coups de ce que
l'vn oyt, void, ou gouste, quelque chose autrement qu'vn autre:
et debattons autant que d'autre chose, de la diuersité des images
que les sens nous rapportent. Autrement oit, et voit par la regle
ordinaire de nature, et autrement gouste, vn enfant qu'vn homme•
de trente ans: et cettuy-cy autrement qu'vn sexagenaire. Les sens
sont aux vns plus obscurs et plus sombres, aux autres plus ouuerts
et plus aigus. Nous receuons les choses autres et autres selon
que nous sommes, et qu'il nous semble. Or nostre sembler
estant si incertain et controuersé, ce n'est plus miracle, si on nous3
dit, que nous pouuons auouër que la neige nous apparoist blanche,
mais que d'establir si de son essence elle est telle, et à la verité,
nous ne nous en sçaurions respondre: et ce commencement esbranlé,
toute la science du monde s'en va necessairement à vau-l'eau. Quoy,
que noz sens mesmes s'entr'empeschent l'vn l'autre? vne peinture•
semble esleuée à la veue, au maniement elle semble plate: dirons
nous que le musque soit aggreable ou non, qui resiouit nostre sentiment,
et offence nostre goust? Il y a des herbes et des vnguens
propres à vne partie du corps, qui en blessent vne autre: le miel
est plaisant au goust, mal plaisant à la veue. Ces bagues qui sont4
entaillées en forme de plumes, qu'on appelle en deuise, pennes
sans fin, il n'y a œil qui en puisse discerner la largeur, et qui se
sçeust deffendre de cette pipperie, que d'vn costé elle n'aille en
eslargissant, et s'appointant et estressissant par l'autre, mesmes
quand on la roulle autour du doigt: toutesfois au maniement elle
vous semble equable en largeur et par tout pareille. Ces personnes
qui pour aider leur volupté, se seruoyent anciennement de miroirs,
propres à grossir et aggrandir l'obiect qu'ils representent, affin que
les membres qu'ils auoient à embesongner, leur pleussent d'auantage•
par cette accroissance oculaire: auquel des deux sens donnoient-ils
gaigné, ou à la veue qui leur representoit ces membres
gros et grands à souhait, ou à l'attouchement qui les leur presentoit
petits et desdaignables? Sont-ce nos sens qui prestent au subject
ces diuerses conditions, et que les subjects n'en ayent pourtant1
qu'vne? Comme nous voyons du pain que nous mangeons; ce n'est
que pain, mais nostre vsage en fait des os, du sang, de la chair,
des poils, et des ongles:
Vt cibus, in membra atque artus cùm diditur omnes,
Disperit, atque aliam naturam sufficit ex se.•
L'humeur que succe la racine d'vn arbre, elle se fait tronc, feuille
et fruict: l'air n'estant qu'vn, il se fait par l'application à vne
trompette, diuers en mille sortes de sons. Sont-ce, dis-ie, noz sens
qui façonnent de mesme, de diuerses qualitez ces subjects; ou s'ils
les ont telles? Et sur ce doubte, que pouuons nous resoudre de2
leur veritable essence? D'auantage puis que les accidens des maladies,
de la resuerie, ou du sommeil, nous font paroistre les
choses autres, qu'elles ne paroissent aux sains, aux sages, et à
ceux qui veillent: n'est-il pas vray-semblable que nostre assiette
droicte, et noz humeurs naturelles, ont aussi dequoy donner vn•
estre aux choses, se rapportant à leur condition, et les accommoder
à soy, comme font les humeurs desreglées: et nostre santé
aussi capable de leur fournir son visage, comme la maladie? Pourquoy
n'a le temperé quelque forme des obiects relatiue à soy,
comme l'intemperé: et ne leur imprimera-il pareillement son charactere?3
Le desgousté charge la fadeur au vin; le sain la saueur;
l'alteré la friandise. Or nostre estat accommodant les choses à soy,
et les transformant selon soy, nous ne sçauons plus quelles sont les
choses en verité, car rien ne vient à nous que falsifié et alteré par
noz sens. Où le compas, l'esquarre, et la regle sont gauches, toutes•
les proportions qui s'en tirent, tous les bastimens qui se dressent
à leur mesure, sont aussi necessairement manques et deffaillans.
L'incertitude de noz sens rend incertain tout ce qu'ils produisent.
Denique vt in fabrica, si praua est regula prima,
Normáque si fallax rectis regionibus exit,4
Et libella aliqua si ex parte claudicat hilum,
Omnia mendosè fieri, atque obstipa necessum est,
Praua, cubantia, prona, supina, atque absona tecta,
Iam ruere vt quædam videantur velle, ruántque
Prodita iudiciis fallacibus omnia primis.•
Hic igitur ratio tibi rerum praua necesse est,
Falsáque sit falsis quæcumque à sensibus orta est.
Au demeurant, qui sera propre à iuger de ces differences? Comme
nous disons aux debats de la religion, qu'il nous faut vn iuge non
attaché à l'vn ny à l'autre party, exempt de choix et d'affection,•
ce qui ne se peut parmy les Chrestiens: il aduient de mesme en
cecy: car s'il est vieil, il ne peut iuger du sentiment de la vieillesse,
estant luy mesme partie en ce debat: s'il est ieune, de
mesme: sain, de mesme, de mesme malade, dormant, et veillant:
il nous faudroit quelqu'vn exempt de toutes ces qualitez, afin que1
sans præoccupation de iugement, il iugeast de ces propositions,
comme à luy indifferentes: et à ce compte il nous faudroit vn iuge
qui ne fust pas. Pour iuger des apparences que nous receuons
des subjects, il nous faudroit vn instrument iudicatoire: pour verifier
cet instrument, il nous y faut de la demonstration: pour verifier•
la demonstration, vn instrument, nous voila au rouet. Puis que
les sens ne peuuent arrester nostre dispute, estans pleins eux-mesmes
d'incertitude, il faut que ce soit la raison: aucune raison ne
s'establira sans vne autre raison, nous voyla à reculons iusques à
l'infiny. Nostre fantasie ne s'applique pas aux choses estrangeres,2
ains elle est conceue par l'entremise des sens, et les sens ne comprennent
pas le subject estranger, ains seulement leurs propres
passions: et par ainsi la fantasie et apparence n'est pas du subject,
ains seulement de la passion et souffrance du sens; laquelle
passion, et subject, sont choses diuerses: parquoy qui iuge par les•
apparences, iuge par chose autre que le subject. Et de dire que
les passions des sens, rapportent à l'ame, la qualité des subjects
estrangers par ressemblance; comment se peut l'ame et l'entendement
asseurer de cette ressemblance, n'ayant de soy nul commerce,
auec les subjects estrangers? Tout ainsi comme, qui ne3
cognoist pas Socrates, voyant son pourtraict, ne peut dire qu'il luy
ressemble. Or qui voudroit toutesfois iuger par les apparences: si
c'est par toutes, il est impossible, car elles s'entr'empeschent par
leurs contrarietez et discrepances, comme nous voyons par experience.
Sera ce qu'aucunes apparences choisies reglent les autres?•
Il faudra verifier cette choisie par vne autre choisie, la seconde par
la tierce: et par ainsi ce ne sera iamais faict. Finalement, il n'y
a aucune constante existence, ny de nostre estre, ny de celuy des
obiects. Et nous, et nostre iugement, et toutes choses mortelles,
vont coulant et roulant sans cesse. Ainsin il ne se peut establir
rien de certain de l'vn à l'autre, et le iugeant, et le iugé, estans
en continuelle mutation et branle. Nous n'auons aucune communication
à l'estre, par ce que toute humaine nature est tousiours
au milieu, entre le naistre et le mourir, ne baillant de soy•
qu'vne obscure apparence et ombre, et vne incertaine et debile
opinion. Et si de fortune vous fichez vostre pensée à vouloir prendre
son estre, ce sera ne plus ne moins que qui voudroit empoigner
l'eau: car tant plus il serrera et pressera ce qui de sa nature
coule par tout, tant plus il perdra ce qu'il vouloit tenir et empoigner.1
Ainsi veu que toutes choses sont subjectes à passer d'vn changement
en autre, la raison qui y cherche vne reelle subsistance,
se trouue deceuë, ne pouuant rien apprehender de subsistant et
permanant: par ce que tout ou vient en estre, et n'est pas encore
du tout, ou commence à mourir auant qu'il soit nay. Platon disoit•
que les corps n'auoient iamais existence, ouy bien naissance, estimant
qu'Homere eust faict l'Ocean pere des Dieux, et Thetis la
mere: pour nous montrer, que toutes choses sont en fluxion, muance
et variation perpetuelle. Opinion commune à tous les philosophes
auant son temps, comme il dit: sauf le seul Parmenides, qui2
refusoit mouuement aux choses: de la force duquel il fait grand
cas. Pythagoras, que toute matiere est coulante et labile. Les Stoiciens,
qu'il n'y a point de temps present, et que ce que nous appellons
present, n'est que la iointure et assemblage du futur et du
passé: Heraclitus, que iamais homme n'estoit deux fois entré en•
mesme riuiere: Epicharmus, que celuy qui a pieça emprunté de
l'argent, ne le doit pas maintenant; et que celuy qui cette nuict a
esté conuié à venir ce matin disner, vient auiourd'huy non conuié;
attendu que ce ne sont plus eux, ils sont deuenus autres: et qu'il
ne se pouuoit trouuer vne substance mortelle deux fois en mesme3
estat: car par soudaineté et legereté de changement, tantost elle
dissipe tantost elle rassemble, elle vient, et puis s'en va, de façon,
que ce qui commence à naistre, ne paruient iamais iusques à perfection
d'estre. Pourautant que ce naistre n'acheue iamais, et iamais
n'arreste, comme estant à bout, ains depuis la semence, va•
tousiours se changeant et muant d'vn à autre. Comme de semence
humaine se fait premierement dans le ventre de la mere vn fruict
sans forme: puis vn enfant formé, puis estant hors du ventre,
vn enfant de mammelle; apres il deuient garçon; puis consequemment
vn iouuenceau; apres vn homme faict; puis vn homme4
d'aage; à la fin decrepite vieillard. De maniere que l'aage et generation
subsequente va tousiours deffaisant et gastant la precedente.
Mutat enim mundi naturam totius ætas,
Ex alióque alius status excipere omnia debet,
Nec manet vlla sui similis res: omnia migrant,
Omnia commutat natura et vertere cogit.•
Et puis nous autres sottement craignons vne espece de mort, là où
nous en auons desia passé et en passons tant d'autres. Car non seulement,
comme disoit Heraclitus, la mort du feu est generation de
l'air, et la mort de l'air, generation de l'eau. Mais encor plus manifestement
le pouuons nous voir en nous mesmes. La fleur d'aage1
se meurt et passe quand la vieillesse suruient: et la ieunesse se
termine en fleur d'aage d'homme faict: l'enfance en la ieunesse:
et le premier aage meurt en l'enfance: et le iour d'hier meurt en
celuy du iourd'huy, et le iourd'huy mourra en celuy de demain:
et n'y a rien qui demeure, ne qui soit tousiours vn. Car qu'il soit•
ainsi, si nous demeurons tousiours mesmes et vns, comment est-ce
que nous nous esiouyssons maintenant d'vne chose, et maintenant
d'vne autre? comment est-ce que nous aymons choses contraires,
ou les hayssons, nous les louons, ou nous les blasmons? comment
auons nous differentes affections, ne retenants plus le mesme sentiment2
en la mesme pensée? Car il n'est pas vray-semblable que
sans mutation nous prenions autres passions: et ce qui souffre
mutation ne demeure pas vn mesme: et s'il n'est pas vn mesme,
il n'est donc pas aussi: ains quant et l'estre tout vn, change aussi
l'estre simplement, deuenant tousiours autre d'vn autre. Et par•
consequent se trompent et mentent les sens de nature, prenans ce
qui apparoist, pour ce qui est, à faute de bien sçauoir que c'est
qui est. Mais qu'est-ce donc qui est veritablement? ce qui est
eternel: c'est à dire, qui n'a iamais eu de naissance, ny n'aura iamais
fin, à qui le temps n'apporte iamais aucune mutation. Car3
c'est chose mobile que le temps, et qui apparoist comme en ombre,
auec la matiere coulante et fluante tousiours, sans iamais demeurer
stable ny permanente: à qui appartiennent ces mots, deuant et
apres, et, a esté, ou sera. Lesquels tout de prime face montrent
euidemment, que ce n'est pas chose qui soit: car ce seroit grande•
sottise et fauceté toute apparente, de dire que cela soit, qui n'est
pas encore en estre, ou qui desia a cessé d'estre. Et quant à ces mots,
present, instant, maintenant, par lesquels il semble que principalement
nous soustenons et fondons l'intelligence du temps, la raison
le descouurant, le destruit tout sur le champ: car elle le fend4
incontinent, et le partit en futur et en passé: comme le voulant
voir necessairement desparty en deux. Autant en aduient-il à la
nature, qui est mesurée, comme au temps, qui la mesure: car il
n'y a non plus en elle rien qui demeure, ne qui soit subsistant,
ains y sont toutes choses ou nées, ou naissantes, ou mourantes.
Au moyen dequoy ce seroit peché de dire de Dieu, qui est le seul•
qui est, que il fut, ou il sera: car ces termes là sont declinaisons,
passages, ou vicissitudes de ce qui ne peut durer, ny demeurer en
estre. Parquoy il faut conclure Dieu seul est, non point selon aucune
mesure du temps, mais selon vne eternité immuable et immobile,
non mesurée par temps, ny subjecte à aucune declinaison:1
deuant lequel rien n'est, ny ne sera apres, ny plus nouueau ou
plus recent; ains vn realement estant, qui par vn seul maintenant
emplit le tousiours, et n'y a rien, qui veritablement soit, que luy
seul: sans qu'on puisse dire, il a esté, ou, il sera, sans commencement
et sans fin. A cette conclusion si religieuse, d'vn homme•
payen, ie veux ioindre seulement ce mot, d'vn tesmoing de mesme
condition, pour la fin de ce long et ennuyeux discours, qui me
fourniroit de matiere sans fin. O la vile chose, dit-il, et abiecte,
que l'homme, s'il ne s'esleue au dessus de l'humanité! Voyla vn
bon mot, et vn vtile desir: mais pareillement absurde. Car de faire2
la poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le
bras, et d'esperer eniamber plus que de l'estenduë de noz iambes,
cela est impossible et monstrueux: ny que l'homme se monte au
dessus de soy et de l'humanité: car il ne peut voir que de ses yeux,
ny saisir que de ses prises. Il s'esleuera si Dieu luy preste extraordinairement•
la main. Il s'esleuera abandonnant et renonçant à ses
propres moyens, et se laissant hausser et sousleuer par les moyens
purement celestes. C'est à nostre foy Chrestienne, non à sa vertu
Stoïque, de pretendre à cette diuine et miraculeuse metamorphose.