Mauvaise excuse des pères qui thésaurisent pour conserver le respect de leurs enfants.—On peut me répondre comme le fit un jour un seigneur, de jugement droit, qui me disait que «s'il économisait, ce n'était pas pour un usage et un profit autres que de demeurer honoré et recherché des siens; que l'âge lui ayant ôté tout autre moyen d'action, c'était le seul qui lui restât pour conserver son autorité dans sa famille et éviter d'arriver à être méprisé et dédaigné de tout le monde». Cela peut être juste; mais ce n'est pas la vieillesse seule, c'est toute faiblesse intellectuelle qui, au dire d'Aristote, dispose à l'avarice. Quoi qu'il en soit, c'est là une raison; seulement, ce n'est qu'un remède à un mal, et c'est le mal qu'il faudrait éviter de voir se produire. Un père est bien malheureux si l'affection, en admettant que cela puisse s'appeler de ce nom, que lui portent ses enfants, dépend du besoin qu'ils ont de lui; c'est par la vertu et la capacité qu'on s'attire le respect, par la bonté et la douceur de ses mœurs qu'on se fait aimer; les cendres mêmes d'une matière précieuse ont de la valeur, et il est dans nos coutumes de respecter et d'honorer les ossements et les restes des personnes qui se sont illustrées. Si caduc, si décrépit que soit, en sa vieillesse, un personnage dont la vie a été honorable, il n'en est pas moins vénérable, surtout pour ses enfants dont l'âme aura été formée au devoir par la raison et non par la nécessité ou le besoin, non plus que contrainte et forcée: «Il se trompe fort, à mon avis, celui qui croit son autorité mieux établie par la force que par l'affection (Térence).»
Trop de rigueur dans l'éducation forme des âmes serviles.—Je suis opposé à toute violence dans l'éducation d'une âme jeune, que l'on veut dresser au culte de l'honneur et de la liberté. La rigueur et la contrainte ont quelque chose de servile; et j'estime que ce que l'on ne peut obtenir par la raison, la prudence ou l'adresse, on ne l'obtiendra jamais par la force. J'ai été élevé ainsi, m'a-t-on dit, dans ma plus jeune enfance; je n'ai été fouetté que deux fois et encore avec beaucoup de ménagements. J'eusse agi de même avec mes enfants, mais tous sont morts en nourrice. Léonore, la seule fille que je n'ai pas eu le malheur de perdre dans ces conditions, a atteint l'âge de six ans et plus, sans qu'on ait employé pour la diriger et la punir de ses petites fautes d'enfant (ce en quoi, par son indulgence, sa mère se prêtait aisément), autre chose que des paroles et encore bien anodines. Si les espérances que je conçois d'elle venaient à être déçues, il est assez d'autres causes auxquelles nous pourrions nous en prendre, sans incriminer mon système d'éducation que je suis convaincu être juste et naturel. Envers des garçons, j'en aurais été encore plus fidèle observateur, parce qu'eux sont moins destinés à faire la volonté des autres et sont de condition plus libre; j'eusse aimé à développer en leur cœur l'ingénuité et la franchise. Le seul effet que j'aie constaté dans l'emploi des verges, c'est de rendre les âmes plus lâches ou de les faire s'opiniâtrer dans le mal.
Il ne faut pas se marier trop jeune; âge qui semble le mieux convenir.—Voulons-nous être aimés de nos enfants? leur ôter la tentation de souhaiter notre mort? quoique, en aucune circonstance, un si horrible souhait ne soit ni justifié, ni excusable, «Nul crime n'a sa raison d'être (Tite-Live)»: faisons-leur une vie aussi raisonnable que cela nous est possible. Pour ce faire, il ne faudrait pas nous marier tellement jeunes, que notre âge puisse être confondu avec le leur; il peut en résulter de très grands inconvénients. Je dis cela spécialement pour la noblesse qui passe son temps dans l'oisiveté et ne vit, comme on dit, que de ses rentes; car dans les autres classes de la société où l'on est obligé de travailler pour vivre, le nombre et la présence des enfants constituent une source de revenus, ce sont autant d'outils et d'instruments de travail qui concourent à enrichir.
Je me suis marié à trente-trois ans; j'admets très bien trente-cinq, âge qu'on dit avoir été indiqué par Aristote. Platon ne veut pas qu'on se marie avant trente ans et se moque avec raison de ceux qui font œuvre de mariage après cinquante-cinq, déclarant leur progéniture indigne d'être élevée et de vivre. Thalès en fixe judicieusement les limites: dans sa jeunesse il répondait à sa mère qui le pressait de se marier «qu'il n'était pas encore temps»; plus tard, gagné par l'âge, «qu'il n'était plus temps». Chaque chose a son heure; ce qui ne vient pas à son moment est à écarter.—Les anciens Gaulois considéraient comme très répréhensible pour l'homme d'entrer en liaison avec la femme avant l'âge de vingt ans, et recommandaient expressément à ceux qui voulaient se consacrer au métier des armes, de conserver pendant longues années leur virginité, l'énergie s'amoindrissant et s'altérant par le contact de la femme: «Maintenant il est le mari d'une jeune femme et il est père: ce double bonheur a amolli son courage (Le Tasse).»—Muley Hassein, roi de Tunis, celui que l'empereur Charles-Quint replaça sur le trône, reprochait à la mémoire de Mahomet, son père, ses fréquentations continues des femmes, le traitant de lourdaud, d'efféminé, bon uniquement à faire des enfants.—L'histoire grecque relate que Jecus de Tarente, Crisson, Astyllus, Diopompe et autres, afin de se maintenir en bonnes conditions pour prendre part aux courses des jeux olympiques, aux exercices de la palestre et autres semblables, se privaient pendant la durée de leur entraînement de tout rapprochement avec la femme.—Dans certaines contrées des Indes espagnoles, on ne permettait aux hommes de se marier qu'après quarante ans, bien qu'on le permît aux filles à dix.—Un gentilhomme, à trente-cinq ans, n'est pas encore en âge de céder la place à un fils qui en a vingt: il n'a cessé d'être à même de supporter gaillardement les fatigues de la guerre et de faire bonne figure à la cour de son prince; et, quoique pour cela il ait besoin de toutes ses ressources, il lui est cependant d'obligation d'en faire une part pour son fils, sans toutefois s'oublier lui-même; dans ces conditions, il est naturel que lui vienne à l'idée cette réponse que les pères ont ordinairement à la bouche: «Je ne veux pas me dépouiller avant d'aller me coucher.»
Celui qu'accablent les ans et les infirmités ne devrait conserver pour lui que le nécessaire.—Mais un père accablé d'ans et d'infirmités, obligé de vivre à l'écart par son manque de force et de santé, est dans son tort et porte préjudice aux siens s'il conserve, sans en faire usage, une fortune excédant ses besoins. En ayant le moyen, il sera porté, s'il est sage, à se dépouiller, en attendant le moment de se coucher, non jusqu'à sa chemise, mais en ne conservant qu'une bonne robe de chambre bien chaude; le reste, qui ne sert qu'à une représentation dont il n'a plus que faire, il l'abandonnera de bonne grâce à ceux auxquels, par droit naturel, cela doit revenir après lui. Il est raisonnable qu'il leur en laisse l'usage, puisque la nature l'empêche d'en jouir; agir autrement c'est, sans aucun doute, faire mal et obéir à un sentiment d'envie. Le plus beau des actes de l'empereur Charles-Quint fut d'avoir su, à l'instar de certains de son caractère dans l'antiquité, reconnaître que la raison elle-même nous commande de nous dépouiller quand, devenues d'un poids trop lourd pour nos épaules, nos robes nous gênent, et de nous coucher lorsque nos jambes fléchissent. Il résigna ses moyens d'action, son haut rang, sa puissance entre les mains de son fils, lorsqu'il sentit faiblir en lui la fermeté et la force qui lui étaient nécessaires pour conduire les affaires publiques avec la gloire qu'il y avait acquise: «Il n'est que temps de lâcher la bride à ton cheval devenu vieux, si tu ne veux pas qu'il devienne poussif, butte au bout de la carrière et soit un objet de risée (Horace).»
Mais peu de gens savent se retirer de la vie active quand l'âge les gagne.—Cette faute de ne pas savoir reconnaître en temps opportun l'affaiblissement et l'altération profonde que l'âge apporte naturellement à nos facultés physiques et morales, où, à mon sens, le corps et l'âme sont aussi éprouvés l'un que l'autre, si même l'âme ne l'est davantage, et de n'en pas convenir, a nui à la réputation de la plupart des grands hommes de tous les siècles et de tous les pays. J'ai vu, en ces temps-ci, et connu particulièrement des personnages de haut rang, chez lesquels on constatait aisément un amoindrissement considérable de leurs capacités d'autrefois que je connaissais par la réputation qu'ils s'étaient faite, quand ils étaient à un âge plus fortuné; j'eusse bien vivement souhaité, pour leur honneur, les voir retirés chez eux, jouissant en paix du passé, dégagés de toute fonction publique ou militaire qu'ils n'étaient plus de taille à remplir.—J'ai vécu jadis sur un pied de familiarité assez grande avec un gentilhomme veuf et fort âgé, supportant cependant assez allègrement sa vieillesse. Il avait plusieurs filles en état d'être mariées, et un fils à même de tenir sa place dans le monde; cela était pour lui une source de dépenses assez lourdes et faisait qu'il recevait beaucoup. Il y prenait peu de plaisir non seulement parce que ses goûts pour l'épargne s'en trouvaient contrariés, mais surtout parce qu'en raison de son âge, il menait un genre de vie fort différent du nôtre. Je lui dis un jour (c'était un peu hardi de ma part, mais cette liberté de langage était dans mes habitudes) que, puisque à cause de ses enfants il ne pouvait éviter la gêne que nous lui causions, il ferait bien mieux de nous céder la place, de laisser à son fils sa maison principale, la seule qui fût bien aménagée et où l'on pût loger commodément, et de se retirer dans une de ses terres, où personne ne troublerait son repos. Depuis, il m'a cru et s'en est bien trouvé.
En faisant abandon de l'usufruit de son superflu à ses enfants, un père doit se réserver la possibilité, si besoin était, de revenir sur sa décision.—Cela ne veut pas dire qu'on doive s'engager irrévocablement vis-à-vis de ses enfants, sans pouvoir se dédire par la suite. Moi, qui puis me trouver dans ce cas, je leur laisserais la jouissance de ma maison et de mes biens, mais sous réserve de revenir sur cette disposition, s'ils m'en donnaient sujet. Je leur en abandonnerais l'usufruit, parce que cela me serait plus commode; et, en ce qui touche la direction générale de mes intérêts, je n'en conserverais que ce qui me plairait. J'ai toujours estimé que ce doit être une grande satisfaction pour un père, dans sa vieillesse, d'avoir initié ses enfants à la gestion de ses affaires et de pouvoir, de la sorte, pendant sa vie, juger de leur manière de faire tout en les aidant des conseils et des avis que son expérience lui suggère; remettant lui-même entre les mains de ses successeurs, avec les traditions du passé, l'honneur et la conduite de sa maison, il est à même de se confirmer par là dans les espérances qu'il a pu concevoir pour l'avenir. Aussi, je ne fuirais pas leur compagnie, afin de pouvoir les suivre de près et jouir, dans la mesure de mon âge, de leurs joies et de leurs fêtes. Si je ne vivais avec eux, ce que je ne pourrais sans les troubler par mon caractère morose conséquence de mon âge, par la gêne résultant de mes infirmités, et aussi afin de ne rien changer au genre de vie et au régime qu'à ce moment je devrais mener, je voudrais au moins vivre près d'eux, dans une partie de ma maison, non la plus en vue, mais la plus commode.—Je ne ferais pas comme ce doyen de Saint-Hilaire de Poitiers que j'ai vu, il y a quelques années, confiné dans une telle solitude par la mélancolie dont il était atteint que, lorsque j'entrai dans sa chambre, il y avait vingt-deux ans qu'il n'en était sorti et n'avait mis un pied dehors; et cependant, il avait tous ses mouvements libres et faciles, et n'était affligé que d'un rhume qui lui était tombé sur l'estomac. Il se tenait toujours seul, enfermé dans sa chambre; à peine une fois la semaine, permettait-il qu'on y entrât pour le voir; un domestique lui apportait à manger une fois par jour et ne devait faire qu'entrer et sortir. Il passait son temps à se promener et à lire, car il était quelque peu versé dans l'étude des lettres; du reste, absolument résolu à vivre de la sorte jusqu'à sa mort, qui arriva peu après.—Par mes bons procédés, j'essaierais d'entretenir chez mes enfants, à mon égard, une affection sincère, empreinte de bienveillance, ce à quoi on arrive aisément avec des natures ayant de bons sentiments; si, au contraire, on avait affaire à des bêtes furieuses, comme notre siècle en produit par milliers, il faudrait les haïr et les fuir.
Appeler les parents des noms de père et de mère ne devrait pas être interdit aux enfants.—Je suis ennemi de cette coutume d'interdire aux enfants d'appeler leurs parents père et mère, et de leur imposer, comme plus respectueuse, une dénomination ne rappelant en rien cette parenté, comme si la nature n'avait pas assez bien pourvu à notre autorité. Nous donnons ce nom de Père à Dieu tout-puissant, et dédaignons que nos enfants l'emploient vis-à-vis de nous; c'est là une erreur que j'ai réformée dans ma famille.—C'est aussi folie et injustice que de ne pas traiter nos enfants, quand ils sont en âge, avec une certaine familiarité et vouloir conserver à leur égard une morgue austère et dédaigneuse dans l'idée de les tenir de la sorte dans la crainte et l'obéissance; c'est là une mascarade bien inutile, qui rend les pères ennuyeux pour leurs enfants, et en même temps ridicules, ce qui est pire. Les enfants ont pour eux la jeunesse et toutes les forces, par suite le vent et la faveur du monde; les mines fières et tyranniques d'un homme qui n'a plus de sang ni au cœur ni dans les veines les font sourire; ce ne sont là que des épouvantails pour éloigner les oiseaux des jardins. Alors même que je pourrais me faire craindre, je préférerais encore me faire aimer; il y a tant de défauts dans la vieillesse, tant d'impuissance, elle prête si fort au mépris, que ce qu'elle peut avoir de mieux à son actif, c'est l'affection et l'amour des siens; le commandement et la crainte ont cessé d'être des armes en ses mains.
Exemple d'un vieillard qui, voulant se faire craindre, était le jouet de tout son entourage.—J'ai connu quelqu'un qui avait été très autoritaire dans sa jeunesse; l'âge l'a atteint, mais il se maintient dans un aussi bon état que possible: il frappe, il mord, il jure, se montre le maître le plus difficile à servir qui soit en France; il s'épuise en soins et vigilance. Tout cela est comédie: autour de lui, c'est un complot dans lequel entre sa famille elle-même; la meilleure part de tout ce qui est dans le grenier, dans la cave, voire même dans sa bourse, est pour les autres, bien qu'il en ait les clefs dans son aumônière et y veille plus que sur ses yeux. Pendant qu'il se contente de vivre sur ses économies et d'une table chichement servie, dans tous les réduits de sa maison c'est une débauche continue; on s'amuse, on dépense, on raille les chimères que se forgent sa vaine colère et sa prévoyance. Chacun est en sentinelle contre lui; si par hasard quelque serviteur de petite importance s'attache à lui, on excite aussitôt contre ce fâcheux les soupçons du maître: chose facile, la vieillesse méfiante y étant naturellement portée. Bien souvent il s'est vanté à moi de la fermeté avec laquelle il tient les siens en bride, de l'obéissance absolue et du respect qu'il en obtient; il voit vraiment bien peu clair dans ses affaires! «Lui seul ignore ce qui se passe chez lui (Térence)!» Je ne connais pas d'homme qui, pour conserver la direction de sa maison, ait recours à plus de moyens naturels ou indiqués par l'expérience, et cela pour être joué comme un enfant; c'est ce qui me l'a fait choisir comme un exemple des plus typiques, parmi plusieurs situations de ce genre au courant desquelles je suis. «En est-il mieux ainsi ou vaudrait-il mieux qu'il en fût autrement?» c'est une question sur laquelle on peut ergoter. En apparence on lui cède toujours, mais c'est là une concession sans portée faite à son autorité; on ne lui résiste jamais, on l'écoute, on le craint, on le respecte autant qu'il peut le souhaiter. Donne-t-il congé à un domestique? celui-ci fait son paquet et le voilà parti, mais seulement hors de sa présence; la vieillesse a de si lentes allures, ses sens sont si troublés, que le dit valet vivra et continuera son service dans la maison pendant un an, sans qu'il l'aperçoive; puis, au bout d'un laps de temps convenable, on fait arriver des lettres qui viennent de loin, excitant la compassion, pleines de supplications et de promesses de bien faire, et il obtient de rentrer en grâce. Monsieur passe-t-il quelque marché, écrit-il quelque lettre qui déplaisent, on les supprime, et, quelque temps après, on invente des raisons pour justifier le défaut d'exécution ou une réponse non arrivée. Nulle lettre du dehors ne lui est remise de prime abord, il ne voit que celles dont il n'est pas à craindre qu'il ait connaissance; si par hasard il met la main sur une qu'on avait intérêt à lui cacher, comme il a l'habitude de s'en remettre à certaine personne pour les lui lire, on leur fait toujours dire ce qu'on veut; c'est ainsi que fréquemment tel est présenté comme lui demandant pardon, alors qu'il l'injurie. Finalement, il ne voit ses affaires que sous un jour autre que ce qui est arrangé à dessein et lui donnant satisfaction au mieux de ce qui se peut, pour n'éveiller ni sa mauvaise humeur, ni son courroux. Sous des formes différentes, j'ai vu dans bien des maisons les affaires domestiques se régler longtemps et d'une façon continue de même sorte, c'est-à-dire tout autrement en réalité qu'en apparence.
Quand les vieillards sont chagrins, grondeurs, avares, femme, enfants, domestiques se liguent contre eux pour les tromper.—Les femmes ont toujours un penchant naturel à contrarier la volonté de leurs maris; elles saisissent avec empressement toutes les occasions de faire le contraire de ce qu'ils voudraient, et la première excuse venue suffit pour les justifier pleinement à leurs propres yeux. J'en ai connu une qui volait de grosses sommes à son mari pour, disait-elle à son confesseur, faire des aumônes plus abondantes; fiez-vous donc à cet emploi en œuvres pies! Nulle jouissance ne leur paraît digne, si c'est du consentement du mari; il faut, pour qu'elle leur soit agréable et qu'elles en fassent cas, qu'elles s'en soient emparées, soit par adresse, soit par autorité et toujours autrement que ce ne devrait être. Quand il arrive, comme dans le cas que je viens de citer, que la femme a affaire à un pauvre vieillard et qu'elle agit pour ses enfants, forte de ce prétexte, cela devient chez elle une passion dont elle se fait gloire; et pour s'affranchir, eux et elle, de cet esclavage commun, elle en arrive facilement à conspirer contre sa domination et son administration. Si les enfants sont déjà grands et en plein développement, ils ont vite fait aussi de suborner, soit en les intimidant, soit en les corrompant, le maître d'hôtel, l'homme d'affaires et tout le reste. Celui qui n'a ni femme ni fils est davantage à l'abri de semblable disgrâce; mais quand elle lui survient, elle est plus cruelle encore et moins honorable. Caton disait de son temps: «Autant de domestiques, autant d'ennemis»; ne pensez-vous pas qu'étant donnée la pureté relative de son siècle par rapport au nôtre, il dirait aujourd'hui: «Femme, enfants, domestiques sont autant d'ennemis, que nous avons.» Il est heureux que la décrépitude apporte avec elle un défaut de clairvoyance, une ignorance de ce qui se passe autour de nous, une facilité à nous laisser tromper, qui sont autant de bienfaits. S'il en était autrement et que nous voulions regimber, que deviendrions-nous en ce temps où les juges qui ont à intervenir dans nos débats, sont eux-mêmes d'ordinaire portés à donner raison aux enfants et intéressés dans la question?