La présomption est chez nous une maladie naturelle et innée. De toutes les créatures, la plus misérable et la plus fragile c'est l'homme, qui en est en même temps, * dit Pline, la plus orgueilleuse; il en a la sensation, il se voit relégué dans la fange et la fiente du monde, attaché, cloué à la partie de l'univers qui est la pire, à celle qui est la plus morte, la plus croupissante, logé au dernier étage de l'édifice, celui qui est le plus éloigné de la voûte céleste, pêle-mêle avec les animaux qui rampent sur la terre, de pire condition que ceux qui vivent dans les airs ou dans l'eau; et le voilà qui, en imagination, se place au-dessus de l'orbite de la lune et ramène le ciel sous ses pieds!

En quoi notre supériorité vis-à-vis des animaux consiste-t-elle; est-il sûr que les bêtes n'ont pas comme nous des idées et un langage?—C'est par un effet de cette même vanité de son imagination que l'homme se fait l'égal de Dieu; qu'il s'attribue ce qui est le propre de la divinité; se classe de lui-même comme un être d'essence particulière, se mettant en dehors de la foule des autres créatures; fait la part aux animaux ses confrères et ses compagnons, assignant à chacun d'eux les parcelles de facultés physiques et intellectuelles qu'il juge à propos. Pour faire cette répartition, son intelligence lui a-t-elle révélé les mobiles intimes et cachés auxquels les animaux obéissent, et est-ce en les comparant à nous qu'il en est arrivé à conclure à la bêtise qu'il leur prête? Quand je joue avec ma chatte, qui sait si ce n'est pas elle qui, plus que moi-même, se distrait de la sorte? nous nous amusons l'un et l'autre et, suivant comme je me trouve disposé, je la caresse ou la repousse, elle en agit de même au gré de son caprice.—Dans la description que nous donne Platon de l'âge d'or qui, sous Saturne, régna sur la terre, il considère comme un des principaux avantages de l'homme de cette époque, qu'il était en communication avec les bêtes. Il pouvait de la sorte, en les questionnant et les étudiant, connaître exactement les qualités de chacune d'elles et en quoi elles différaient les unes des autres, ce qui affinait son intelligence et sa prudence, et lui donnait le moyen de se conduire dans la vie incomparablement mieux que nous ne pouvons le faire. N'est-ce pas là la meilleure preuve que l'on puisse donner de l'impudence de l'homme à l'égard des animaux? Quant à la forme extérieure qu'ils tiennent de la nature, ce grand philosophe pense que, pour la plupart, celle-ci, en la leur donnant, s'est uniquement préoccupée de faire que cette forme pût servir aux pronostics qu'on en tirait au temps où il vivait.

Les bêtes se comprennent entre elles; si nous ne les comprenons pas, est-ce à elles ou à nous que cela est imputable?—Si les hommes et les animaux ne se comprennent plus, à qui la faute; pourquoi serait-ce la leur, plutôt que la nôtre? c'est là un point qui est encore à deviner. Puisque nous ne les comprenons pas plus qu'ils ne nous comprennent, ils peuvent en conclure que c'est nous qui sommes des bêtes, par la même raison qui fait que nous estimons que ce sont eux qui le sont. Il n'y a rien d'étonnant à ce que nous ne les comprenions pas; n'en est-il pas ainsi des Basques et des Troglodytes? Cependant certains: Apollonius de Tyane, Melampus, Tirésias, Thalès et autres, ont prétendu les comprendre, et, puisque ceux qui s'occupent de la description du monde, nous disent qu'il existe des peuples qui ont un chien pour roi, il faut bien que ses sujets aient quelque compréhension de ses sons de voix et de ses mouvements.—Remarquons quelles ressemblances il y a entre eux: nous avons, d'une façon générale, quelque intelligence de leurs sens; les bêtes l'ont vis-à-vis de nous, à peu près dans la même mesure, elles nous flattent, nous menacent, nous demandent ce qu'elles veulent comme nous faisons d'elles. Du reste, nous reconnaissons que, bien évidemment, elles s'entendent entre elles, complètement et en tout; et cela, non seulement celles de même espèce, mais encore celles d'espèces différentes. «Les animaux domestiques, comme les bêtes féroces, font entendre des cris différents selon que la crainte, la douleur ou la joie les agite (Lucrèce).»—Par certains aboiements du chien, le cheval sait qu'il est en colère; il n'a pas de crainte, quand sa voix a d'autres inflexions.

Celles qui n'ont pas de voix se font comprendre par les mouvements du corps, que de choses n'exprimons-nous pas nous-mêmes par gestes.—Chez les bêtes mêmes qui n'ont pas de voix, certains services qu'elles se rendent mutuellement nous prouvent clairement qu'elles ont d'autres moyens de communiquer; leurs mouvements ont des significations qu'elles saisissent fort bien: «C'est par la même raison que nous voyons les enfants suppléer par des gestes à la parole qui leur manque (Lucrèce).»—Peut-on prétendre le contraire? n'est-ce pas ainsi, par signes, que nos muets discutent, s'entretiennent, content des histoires? J'en ai vu de si souples, de si bien dressés à cet exercice que, vraiment, ils se faisaient comprendre dans la perfection.—Les amoureux se disputent, se réconcilient, se prient, se remercient, se donnent des rendez-vous, se disent tout enfin avec les yeux: «Le silence même a son langage, il sait prier et se faire entendre (Le Tasse).»

Et avec les mains, que ne faisons-nous pas? Nous demandons, nous promettons, appelons, congédions, menaçons, prions, supplions, nions, refusons, interrogeons, admirons, comptons, confessons nos fautes, manifestons notre repentir, nos craintes, notre honte, nos doutes; nous nous informons, commandons, incitons, encourageons, jurons, portons témoignage, accusons, condamnons, absolvons, injurions, exprimons notre mépris, notre dépit; défions, flattons, applaudissons, bénissons, humilions; nous nous moquons, nous nous réconcilions, nous recommandons, exaltons, festoyons; nous nous réjouissons, nous nous plaignons, nous nous attristons; nous marquons notre découragement, notre désespoir, notre étonnement; nous nous écrions, nous nous taisons; que ne faisons-nous pas encore par ce moyen, variant et multipliant ce que nous exprimons, aussi bien qu'avec la parole?—Et de la tête: nous invitons, congédions, avouons, désavouons, démentons, souhaitons la bienvenue, honorons, vénérons, exprimons notre dédain, demandons, éconduisons, marquons notre gaîté, nous lamentons, caressons, adressons des reproches, faisons acte de soumission, bravons, exhortons, menaçons, donnons une assurance, demandons un renseignement!—Que ne disons-nous pas en fronçant les sourcils, en haussant les épaules?—Il n'est aucun de nos mouvements qui ne parle, et ne parle un langage intelligible, que tout le monde comprend, bien qu'il ne nous ait pas été enseigné; tout cela fait que lorsqu'on la compare à la variété des langues et au travail qu'elles demandent pour les posséder, cette communication par signes semble être plutôt le langage propre de la nature humaine.—Je laisse de côté ce que, dans cet ordre d'idées, la nécessité apprend, à un moment donné, à qui en a besoin; et aussi les lettres de l'alphabet exprimées avec les doigts, la grammaire inculquée par gestes, les sciences apprises et traduites par le même procédé; il est des nations chez lesquelles, au dire de Pline, on ne parle pas autrement.—Un ambassadeur de la ville d'Abdère, après avoir longuement entretenu Agis roi de Sparte, lui demanda quelle réponse il voulait qu'il rapportât à ses concitoyens: «Que je t'ai laissé dire tout ce que tu as voulu, répondit le roi, tant que tu as voulu, sans jamais dire un mot.» N'est-ce pas là parler tout en se taisant, et d'une manière fort compréhensible?

Leur habileté surpasse celle de l'homme, si bien qu'il semblerait que la nature les a plus favorablement traitées que nous.—Du reste, quelle faculté avons-nous, dont nous ne retrouvions pas l'application dans ce que font les animaux? Est-il une organisation mieux ordonnée que celle des mouches à miel, où les diverses charges et offices soient plus diversifiés et mieux remplis? La répartition du travail et des emplois y est tellement bien réglée, que nous ne pouvons supposer qu'elle puisse être faite sans raison, ni réflexion! «A ces signes et à cette police admirable, des sages ont jugé que les abeilles renfermaient une parcelle de la divine intelligence et avaient une âme (Virgile).»—Les hirondelles que nous voyons, au retour du printemps, fureter tous les coins de nos maisons, exécutent-elles leurs recherches sans y apporter de jugement; et est-ce sans discernement que, sur mille places qu'elles pourraient occuper, elles choisissent celle qui leur est le plus commode?—Quand ils construisent leurs nids, de si belle et admirable contexture, les oiseaux font-ils choix d'un endroit à forme carrée, ronde, d'un angle droit ou d'un angle obtus, sans s'être rendu compte des conditions où ils se trouvent et de ce qui en résultera? Lorsqu'ils prennent tantôt de l'eau, tantôt de l'argile, ignorent-ils que celle-ci s'amollit en l'humectant? En tapissant leurs palais de mousse ou de duvet, ne prévoient-ils pas que les membres délicats de leurs petits s'y trouveront plus mollement et plus à l'aise? S'abritent-ils contre le vent qui apporte la pluie, et s'installent-ils regardant l'orient, sans connaître les conditions dans lesquelles soufflent les différents vents, ni considérer que l'un vaut mieux que l'autre?—Pourquoi l'araignée épaissit-elle sa toile en certains points et la fait-elle plus lâche en d'autres; pourquoi, à un moment donné, la tisse-t-elle d'une façon, et à un autre moment d'une autre, si elle n'y a, au préalable, pensé, réfléchi et pris parti?

Nous constatons assez combien, dans la plupart de leurs ouvrages, les animaux nous sont supérieurs, et combien notre art demeure au-dessous dans les imitations que nous en faisons, et cependant pour nos œuvres, qui sont bien plus grossières que les leurs, nous mettons en jeu de nombreuses facultés et notre âme s'y applique de toutes ses forces; pourquoi n'estimons-nous pas qu'il en est de même chez eux? Quelle raison nous fait attribuer à je ne sais quel instinct naturel et servile, des ouvrages qui surpassent tout ce que nous pouvons faire, tant naturellement qu'avec le secours de l'art? En cela, sans y penser, nous leur donnons un très grand avantage sur nous puisque la nature, par une tendresse toute maternelle, les accompagne et les guide, comme avec la main, dans les actions et les situations de leur vie, tandis qu'elle nous abandonne au hasard et à la fortune, qu'il nous faut recourir aux ressources de l'art pour nous procurer les choses nécessaires à notre conservation et qu'elle nous refuse en même temps, malgré une instruction préalable et tout en y apportant une grande contention d'esprit, la possibilité d'arriver à ce à quoi les bêtes parviennent spontanément; de telle sorte que la stupidité de ces brutes, chaque fois qu'il s'agit de nos commodités réciproques, surpasserait notre divine intelligence! Vraiment, s'il en était ainsi, nous serions bien fondés à dire qu'elle est pour nous une bien injuste marâtre; mais il n'en est rien, notre organisation n'est si difforme ni si déréglée.

Il n'en est rien; elle a donné à l'homme tout ce qui est nécessaire à sa conservation.—La nature a pour toutes ses créatures même sollicitude; il n'en est aucune qu'elle n'ait abondamment pourvue de tous les moyens nécessaires à la conservation de son être; et ces plaintes que j'entends émettre (car la licence de nos opinions tantôt nous élève au-dessus des nues, tantôt nous ravale aux antipodes) ne sont pas fondées.—Elles portent sur ce que l'homme est le seul animal ainsi abandonné tout nu sur la terre dénudée; qu'il y arrive lié, garrotté et que, pour s'armer et se garantir, il est dans l'obligation de recourir aux dépouilles d'autrui; que la nature a revêtu toutes les autres créatures de coquilles, de gousses, d'écorce, de poils, de laine, de piquants, de cuir, de bourre, de plumes, d'écailles, de toison, de soie, suivant les besoins de chacune; qu'elle les a armées de griffes, de dents, de cornes pour attaquer et se défendre, leur enseignant même ce qui leur est particulier comme nager, courir, voler, chanter, alors que l'homme ne peut, sans apprentissage, ni marcher, ni parler, ni manger et qu'il ne sait que pleurer: «Semblable au nautonier que la tempête a jeté sur le rivage, l'enfant gît à terre, nu, sans parole, dénué de tous les secours de la vie, au moment où la nature vient de l'arracher avec effort du sein maternel pour le produire à la lumière. Il remplit l'air de ses vagissements, et il a raison, tant de maux l'attendent à son passage ici-bas! Au contraire, les animaux domestiques et les bêtes féroces croissent sans peine; ils n'ont besoin ni de hochets, ni des caresses et du langage enfantin d'une nourrice; la différence des saisons ne les oblige pas à changer de vêtements; enfin, il ne leur faut ni armes, ni hautes murailles pour se mettre en sûreté, parce que la nature, de son sein fécond, a largement pourvu à tous leurs besoins (Lucrèce).»

Il ne tiendrait qu'à nous de nous passer de vêtements et, sans culture, nous pourrions trouver partout notre nourriture.—Ces plaintes ne sont pas justifiées; il y a dans l'organisation du monde une plus grande égalité et plus d'uniformité. Notre peau, tout comme celle des animaux, est à même d'opposer une résistance suffisante aux injures du temps; à preuve: plusieurs peuplades qui n'ont pas encore fait usage de vêtements; nos ancêtres les Gaulois qui n'étaient guère vêtus, pas plus que ne le sont nos voisins les Irlandais dont le climat est si froid. Mais nous en jugeons encore mieux par nous-mêmes, car toutes les parties de notre corps: * le visage, les pieds, les mains, les jambes, les épaules, la tête, qu'il nous plaît, suivant ce qui est dans nos habitudes, d'exposer au vent et à l'air, les supportent bien. S'il est en nous une partie faible qui semble devoir redouter le froid, c'est bien l'estomac où se fait le travail de la digestion; nos pères l'avaient à découvert et nos dames, si molles et si délicates qu'elles soient, vont parfois leurs vêtements entr'ouverts jusqu'au nombril.—L'emmaillotement des enfants, les précautions qu'on prend pour leur soutenir le corps, ne sont pas non plus indispensables; les mères lacédémoniennes élevaient les leurs, en laissant toute liberté de mouvements à leurs membres, sans les attacher, ni les contenir.—Si nous pleurons, cela nous est commun avec la plupart des animaux; il n'en est guère qu'on ne voie se plaindre et gémir longtemps encore après leur naissance; cela convient bien à l'état de faiblesse dans lequel ils se sentent.—Pour ce qui est de manger, c'est, chez nous comme chez eux, une chose naturelle qui vient sans qu'on l'apprenne, «car chaque animal sent sa force et ses besoins (Lucrèce)», et il est douteux qu'un enfant, arrivé à avoir la force de se nourrir, ne sût trouver sa nourriture: la terre la produit et la lui offre en quantité bien suffisante sans qu'il soit besoin ni de culture, ni de préparation d'aucun genre; pas en tous temps, à la vérité, mais, sur ce point, les bêtes sont dans les mêmes conditions, ce que témoignent les provisions que nous voyons faire aux fourmis et à d'autres, pour parer aux saisons stériles de l'année.

Ces nations récemment découvertes qui vivent dans l'abondance de viande et de boisson naturelle qu'elles ont à leur portée, sans avoir à s'en préoccuper ni à s'en occuper, nous montrent que le pain n'est pas la seule nourriture de l'homme, et que, sans qu'il soit besoin de labourer, la nature, en bonne mère, avait copieusement pourvu à tout ce qu'il nous faut, probablement même avec plus de prodigalité et de richesse qu'elle ne le fait à présent que nous sommes intervenus dans ses productions: «A l'origine, la terre produisait d'elle-même et fournissait à l'homme les plus riches moissons, le raisin joyeux, les fruits mûrs et les gras pâturages. Aujourd'hui, à peine accorde-t-elle ses richesses à un travail continu; nous en sommes réduits à épuiser nos bœufs et les forces du laboureur (Lucrèce)»; mais les exigences déraisonnables de nos appétits croissent plus encore que ce que nous pouvons imaginer pour les satisfaire.