Et pourtant la force d'âme de nos philosophes est impuissante contre la douleur physique devant laquelle souvent l'ignorant demeure impassible.—Il faut triompher de cette sotte vanité et saper hardiment et énergiquement les fondements ridicules sur lesquels s'élèvent ces opinions erronées. Tant que l'homme s'imaginera avoir quelque moyen d'action et quelque force par lui-même, jamais il ne reconnaîtra ce qu'il doit à son maître; il fera toujours ses œufs poules, comme dit le proverbe, prenant le germe pour la réalité; aussi faut-il le réduire à l'indigence absolue, ne lui laissant que sa chemise.—Voyons quelques exemples particulièrement instructifs de ce qu'a produit sa philosophie. Posidonius, torturé par une si cruelle maladie que ses bras se tordaient et ses mâchoires se contractaient, pensait témoigner bien du mépris pour la douleur, en l'invectivant ainsi: «Tu as beau faire, je ne conviendrai pas quand même que tu es un mal.» Il éprouvait les mêmes souffrances que mon laquais et se croyait brave parce qu'il en arrivait à tenir un langage conforme aux préceptes de la secte à laquelle il appartenait: «Il n'eût pas dû faire le brave en paroles, alors que, de fait, il succombait (Cicéron).»—Carnéades étant venu rendre visite à Arcésilas qui était malade de la goutte, se retirait très affecté de le voir en cet état; celui-ci le rappela et, lui montrant ses pieds et sa poitrine, lui dit: «Rien ne se sent ici de ce que j'éprouve là.» C'était avoir meilleure grâce que le précédent: il reconnaissait qu'il souffrait et eût voulu être débarrassé de son mal; néanmoins son courage n'en était ni abattu, ni affaibli, tandis que Posidonius, je le crains, se raidissait plus en paroles qu'en réalité contre la souffrance.—Denys d'Héraclée, souffrant cruellement des yeux, en arriva à se départir de ses résolutions stoïques.
Les effets de l'ignorance sont préférables à ceux de la science.—Alors même que la science pourrait produire les effets que ces philosophes lui attribuent, qu'elle émousserait et atténuerait la violence des maux auxquels nous sommes exposés, que ferait-elle de plus que ce que fait tout naturellement l'ignorance et d'une façon plus sensible encore? Le philosophe Pyrrhon, courant en mer les dangers d'une très forte tempête, ne trouvait rien de mieux pour raffermir le courage de ses compagnons d'infortune, que de les inviter à imiter la tranquillité d'un pourceau qui était du voyage et regardait la tempête sans en être effrayé.—Quand la philosophie est à bout d'arguments, elle nous renvoie à l'exemple que nous donnent l'athlète et le muletier qui témoignent généralement beaucoup moins de sensibilité vis-à-vis de la mort, de la douleur et des autres misères de ce monde, et font preuve de plus de fermeté que n'arrive à en procurer la science à quiconque n'est pas préparé à les affronter par les habitudes de la vie courante, ou n'est pas né avec cette disposition naturelle.—N'est-ce pas l'ignorance qui fait qu'à inciser et tailler les membres délicats d'un enfant, ceux d'un cheval, on éprouve moins de résistance que lorsqu'il s'agit de nous? Combien de gens sont devenus malades uniquement par l'effet de leur imagination? Nous en voyons tous les jours qui se font saigner, purger, médicamenter pour soigner des maux qu'ils ne ressentent que parce qu'ils se figurent les avoir. Quand les maux véritables nous font défaut, la science nous en suppose: Par la couleur de votre teint, vous paraissez sous la menace de quelque affection catarrhale; les chaleurs de la saison vous prédisposent à un accès de fièvre; la ligne de vie de votre main gauche présente une section qui vous présage une assez sérieuse et prochaine indisposition. La science s'en prend même effrontément à la santé: Vous avez une expansion, une force de jeunesse qui ne peuvent se continuer ainsi; il faut vous tirer du sang et vous affaiblir de peur que cet état si florissant ne tourne contre vous.—Comparez l'existence d'un homme asservi à ces idées imaginaires avec celle d'un laboureur qui s'abandonne au courant naturel de la vie, ne tenant compte des choses que selon l'impression qu'il en reçoit au moment où elles se produisent, sans se préoccuper de ce qu'en peut dire la science, sans s'attacher aux conjectures; qui n'a de mal que lorsque le mal survient, alors que l'autre a souvent la maladie de la pierre dans l'âme avant qu'elle ne se porte sur les reins, anticipant, par un effet de son imagination, sur les souffrances qu'il aura à endurer, courant au-devant, comme s'il n'était pas suffisamment temps de souffrir, quand le moment en vient.
Ce que je dis des effets néfastes de la médecine, les faits montrent qu'on peut le dire également de toute autre science; de là est venue cette opinion de certains philosophes du temps jadis, qui faisaient consister la félicité suprême à avoir conscience de la faiblesse de notre jugement. Quant à moi, mon ignorance me porte autant à espérer qu'à craindre; pour gouverner ma santé, je me règle sur les exemples qui me viennent d'autrui et sur ce que je vois se produire ailleurs dans les conditions où je me trouve moi-même; ces constatations sont de toutes sortes, je me détermine d'après la comparaison que j'établis entre elles, choisissant ce qui me paraît le mieux convenir. Je fais à la santé l'accueil le plus cordial, la tenant comme chose essentielle qui nous fait libre; je lui subordonne tout le reste et m'applique à en jouir d'autant, qu'à présent elle m'est moins ordinaire et se fait plus rare; aussi je me garde de troubler son repos et sa douceur par les ennuis d'un nouveau genre de vie, où je me verrai obligé de me contraindre.
Les maladies du corps et de l'esprit sont souvent causées par l'agitation de l'âme.—Les bêtes qui doivent à leur quiétude une santé bien plus robuste que la nôtre, nous donnent assez la preuve combien l'agitation de notre esprit est une cause de maladie. On dit qu'au Brésil, les gens ne meurent que de vieillesse, ce qu'on attribue à la pureté et au calme de l'air qu'on y respire et qui, selon moi, est plutôt un effet de la sérénité et de la tranquillité de leur âme exempte des passions, des peines, des occupations qui surexcitent et sont une source de contrariétés; ignorants, ne connaissant rien des lettres, sans lois, sans roi, sans religion aucune, leur vie s'écoule dans une simplicité qui fait mon admiration.
D'où vient ce fait d'expérience que les gens les plus grossiers, d'esprit peu ouvert, sont les plus fermes, les plus désirables dans les exécutions amoureuses, et que l'amour d'un muletier se rende souvent plus acceptable que celui d'un galant homme? sinon que chez ce dernier, l'agitation de l'âme influe sur ses moyens physiques, les rompt, les lasse, comme elle lasse et trouble ordinairement l'âme elle-même. Qu'est-ce qui la rend déraisonnable, l'amène le plus communément à la manie, si ce n'est sa promptitude, ses saillies, son agilité, ce qui enfin constitue sa puissance d'action? Qu'est-ce qui différencie la plus subtile folie de la plus subtile sagesse? Des grandes amitiés naissent les grandes inimitiés, les santés vigoureuses sont le point de départ de maladies mortelles; de même les plus remarquables et les plus belles intelligences peuvent conduire aux plus sublimes folies, comme aux plus extravagantes: des unes aux autres il n'y a qu'un pas. Par ce dont sont capables les fous, nous pouvons juger combien en réalité la folie tient de près aux élans les plus généreux de notre âme. Qui ne sait combien est imperceptible la ligne de démarcation entre la folie et les inspirations les plus hardies d'un esprit complètement libre de lui-même, ou les résolutions que peut prendre, dans des circonstances extraordinaires, une vertu qui est au-dessus de tout! Platon dit que les gens mélancoliques sont les plus capables de se soumettre à la discipline et les meilleurs, aussi n'y en a-t-il pas qui aient plus de propension à la folie; ce sont des esprits infinis que consument leur propre force et leur propre souplesse.—Quelle chute, par exemple, que celle dont nous venons d'être témoin, causée par la brillante surexcitation de ce poète si judicieux, si ingénieux, imprégné autant que, depuis longtemps, pas un autre d'entre les poètes italiens, des saines traditions de l'antique et pure poésie! Combien vraiment il a eu lieu d'être satisfait de cette vivacité d'esprit sous laquelle il a succombé! de cette clarté qui l'illuminait et qui l'a aveuglé! de cette exacte et si fine compréhension qu'il possédait et qui lui a fait perdre la raison! de ses recherches si curieuses et si ardues ayant la science pour objet, qui l'ont conduit à la bêtise! de cette aptitude si exceptionnelle aux travaux de l'esprit, à laquelle il doit de l'avoir perdu et de ne plus pouvoir travailler! En le voyant à Ferrare en si piteux état, se survivant à lui-même, ne reconnaissant ni lui, ni ses œuvres qu'on a publiées sans qu'il ait pu les revoir et y mettre la dernière main, bien que cette publication ait été faite de son vivant, j'éprouvais encore plus de dépit pour la fragilité de la nature humaine, que de compassion pour le malheur dont il était frappé.
L'indolence de l'esprit produit la vigueur corporelle et la santé.—Voulez-vous un homme qui soit sain, pondéré dans ses actes, dont vous puissiez être certain et qui offre toute garantie? faites-le vivre dans un milieu où règnent les ténèbres, qu'il demeure dans l'oisiveté et ne fasse pas travailler son intelligence. Pour nous rendre sages, il faut nous abêtir; pour nous mener, il faut nous aveugler. On me dira que cet avantage d'avoir l'appétit froid et d'offrir peu de prise à la douleur et au mal, a pour conséquence l'inconvénient de nous rendre moins friands de la jouissance des biens et des plaisirs et fait que nous les ressentons moins vivement; j'en conviens, mais la misère de notre condition fait que nous avons moins à jouir qu'à fuir, et que l'extrême volupté nous touche moins que la plus légère douleur: «Les hommes sont moins sensibles au plaisir qu'à la douleur (Tite Live)»; nous prêtons moins attention à la santé la plus parfaite qu'à la moindre des maladies: «Nous sommes sensibles à la moindre égratignure, et néanmoins la plénitude de la santé nous laisse indifférents. Nous nous réjouissons de n'être ni pleurétiques ni podagres, et à peine mettons-nous en compte d'être sains et vigoureux (La Boétie).» Notre bien-être consiste à ne pas avoir mal, et c'est pourquoi les philosophes qui se sont le plus attachés à exalter la volupté, l'ont fait uniquement résider dans l'insensibilité. Ne pas avoir de mal, c'est en fait de bien ce que l'homme peut espérer de mieux, comme dit Ennius.
Ce chatouillement, cette excitation que nous causent certains plaisirs, semblent tout à la fois excès de santé et malaise; cette volupté qui nous attire, à laquelle il nous faut céder malgré ce je ne sais quoi qu'elle a de cuisant, de mordant, n'a-t-elle pas finalement pour objet d'éteindre en nous la sensation? Le ravissement que nous recherchons dans nos accointances avec la femme, naît du besoin que nous éprouvons de nous soustraire au tourment que nous cause un désir ardent et excessif que nous cherchons à assouvir pour retrouver le calme et nous débarrasser de la fièvre qui nous agite; et de même de tous les autres plaisirs. J'en conclus que si la simplicité d'esprit restreint les maux auxquels nous sommes exposés, elle nous ménage, dans l'état où nous sommes, une amélioration très appréciable de notre sort.—Il ne faudrait cependant pas la supposer accentuée au point qu'elle soit dépourvue de toute sensibilité, et Crantor avait raison de combattre cette indifférence préconisée par Épicure, quand on venait à l'exagérer au point de ne même pas convenir des maux qui nous frappent, quand déjà nous en sommes atteints: «Je n'approuve pas une insensibilité portée à ce degré qui, de fait, n'existe pas et n'est pas à désirer. Je suis content de n'être pas malade, mais si je le suis, je veux le savoir; et si on me cautérise ou me fait une incision, je veux le sentir.» Et, en effet, qui nous enlèverait la sensation du mal, nous priverait du même coup du sentiment de la volupté; ce serait en somme l'anéantissement de l'homme: «Cette indifférence ne s'acquiert pas sans une grande fermeté de l'esprit et un anéantissement du corps (Cicéron).» Le mal et le bien nous viennent tour à tour; la douleur ne nous poursuit pas sans cesse, et nous ne courons pas sans cesse après la volupté.
La science nous renvoie souvent à l'ignorance pour nous adoucir les maux présents.—C'est un très grand avantage à l'honneur de l'ignorance, que la science elle-même nous rejette dans ses bras, quand elle devient impuissante à nous endurcir contre nos maux devenus plus intenses; que celle-ci soit contrainte d'entrer en composition, de nous lâcher la bride, de nous laisser la latitude de nous réfugier au sein de sa rivale pour y chercher un abri contre les coups et les injures de la fortune. Ce n'est pas autre chose en effet que nous dit la science, quand elle nous prêche de dégager notre pensée des maux que nous endurons et de la reporter vers les voluptés qui ne sont plus; de nous consoler des maux présents par le souvenir des biens passés; d'appeler à notre secours les satisfactions que nous avons éprouvées jadis, pour les opposer à ce qui nous oppresse aujourd'hui: «Épicure dit qu'il faut faire diversion aux pensées tristes, en se reportant aux pensées riantes (Cicéron).» Manquant de force, la science a recours à la ruse; elle cherche par la souplesse et en usant des jambes, à remédier à la vigueur et à l'action des bras qui lui font défaut. Mais rappeler les douceurs des vins de la Grèce, non pas seulement à un philosophe, mais simplement à un homme de sens rassis aux prises avec un accès de fièvre chaude qui altère son entendement, c'est là vraiment un singulier remède, plutôt capable d'empirer son état: «Le souvenir du bien passé double le mal présent (Le Tasse).»
La philosophie agit de même, lorsqu'elle nous incite à l'oubli des maux passés.—Cet autre conseil que donne la philosophie est de même nature: «Il ne faut conserver que la mémoire du bonheur dont nous avons joui, et effacer le souvenir des chagrins dont nous avons souffert»; comme s'il était en notre pouvoir d'oublier! Un tel conseil, encore une fois, ne peut que diminuer en nous notre force de résistance: «Doux est le souvenir des maux passés (Euripide).»—Comment la philosophie, qui doit nous fournir des armes pour combattre la fortune, qui doit fortifier mon courage pour me mettre à même de fouler aux pieds toutes les adversités humaines, peut-elle en venir à ce degré d'impuissance qu'elle admette que nous ayons recours à des échappatoires telles que ces détours pusillanimes et ridicules? Ce qui nous revient à la mémoire, ce n'est pas ce que nous voudrions, c'est ce qui lui plaît. Bien plus, il n'est rien qui imprime aussi profondément quelque chose dans notre souvenir, comme le désir que nous avons de l'oublier; c'est un bon moyen de le conserver, de le graver dans notre âme, que de la convier à n'en pas garder trace. Il est faux de prétendre qu'«il dépend de nous d'ensevelir pour jamais dans l'oubli nos malheurs passés et de ne nous rappeler que ce qui nous est arrivé d'heureux (Euripide reproduit par Cicéron)»; tandis qu'il est exact de dire: «Je me souviens des choses que je voudrais oublier et oublie celles dont je ne voudrais pas perdre le souvenir (Euripide).» Et de qui est ce conseil d'ensevelir nos malheurs dans un éternel oubli? de celui «qui seul entre tous a osé se dire sage (Cicéron)»; «qui, supérieur au genre humain par son génie, a effacé tous les hommes, comme le soleil, en se levant, éteint les étoiles (Lucrèce)». Vider et démunir sa mémoire, n'est-ce pas le véritable chemin qui mène le plus directement à l'ignorance?—«L'ignorance qui admet tout sans discussion, est un remède à nos maux (Sénèque).» Plusieurs philosophes ont émis des aphorismes semblables, par lesquels ils nous permettent de nous contenter, comme le commun des mortels, d'apparences frivoles, dans le cas où, avec tous ses arguments plus ou moins probants, la raison ne peut plus rien, pourvu que nous y trouvions satisfaction et consolation; ne pouvant guérir la plaie, ils se contentent de l'endormir et de la calmer momentanément. Je crois que personne ne peut nier qu'il accepterait, même au prix d'un jugement affaibli ou malade, de mener une existence agréable et tranquille dont l'ordre et la constance lui seraient garantis: «Je commencerais par boire et par répandre des fleurs, quitte à passer pour fou (Horace).»—Il se trouverait assurément bien des philosophes de l'avis de Lycas. Ce Lycas, au demeurant, de mœurs très régulières, vivait doucement et paisiblement dans sa famille, ne manquant en rien à ses devoirs à l'égard des siens et des étrangers, sachant très bien éviter ce qui pouvait lui être préjudiciable. Par quelque altération de son bon sens, il s'était mis dans la cervelle une idée fixe, s'imaginant être toujours dans les théâtres, assistant à des passe-temps, à des spectacles, aux plus belles comédies qui fussent au monde. Les médecins l'ayant guéri de cette manie, peu s'en fallut qu'il ne leur fît un procès, pour qu'ils lui rendent les douceurs qu'il goûtait ainsi en imagination: «Ah! mes amis, qu'avez-vous fait! En me sauvant, vous m'avez tué; car c'est m'enlever toute volupté, que de m'arracher à l'erreur qui faisait le charme de ma vie (Horace).»—Thrasylas, fils de Pythodore, était atteint d'une manie analogue: il se figurait que tous les navires qui relâchaient dans le port du Pyrée et y abordaient, travaillaient pour son compte. Il se réjouissait de ce qu'ils avaient fait une bonne traversée et accueillait leur arrivée avec joie. Son frère Criton l'ayant fait remettre dans son bon sens, il regrettait son état passé dans lequel il avait vécu heureux, exempt de tout chagrin. C'est ce que rend ce vers d'un auteur grec de l'antiquité: «Il y a grand avantage à n'être pas trop avisé (Sophocle).» L'Ecclésiaste exprime la même pensée: «Beaucoup de sagesse est la source de beaucoup de déplaisir; qui acquiert la science, acquiert en même temps et travail et tourment.»