Nous avons fait Dieu à notre image parce que nous nous imaginons être la perfection.—Notons que chaque être n'a rien de plus cher ni qu'il estime davantage que lui-même: le lion, l'aigle, le dauphin ne prisent rien au-dessus de leur espèce, et chacun juge des qualités qu'il constate en toutes choses d'après les siennes. Ces qualités que nous possédons, nous pouvons les supposer plus ou moins grandes, mais c'est tout; et, en dehors de cette possibilité, étant donné que nous ne pouvons en imaginer qui ne sont point et dont nous puissions doter la divinité, il n'y a pas à sortir de là et à passer outre; d'où ces conclusions qu'ont émises les anciens: «De toutes les formes, la plus belle est celle de l'homme; Dieu doit donc avoir cette forme.—Nul ne peut être heureux, s'il est vertueux; être vertueux, s'il n'est doué de raison; et la raison ne pouvant avoir son siège que dans une tête organisée comme celle de l'homme, Dieu par suite doit également avoir même visage que nous: «C'est une habitude et un préjugé de notre esprit, qui fait que nous ne pouvons penser à Dieu, sans nous le représenter sous la forme humaine (Cicéron).»—A cela Xénophane objectait plaisamment que si les animaux se forgent des dieux, comme il est à croire qu'ils le font, ils doivent certainement, eux aussi, les concevoir semblables à eux, devant s'estimer, comme nous le faisons nous-mêmes, les chefs-d'œuvre de la création. Car pourquoi un oison ne dirait-il pas: «Tout ce dont se compose l'univers est à mon usage: la terre me sert à marcher, le soleil à m'éclairer, les étoiles président à ma destinée; je tire tel avantage des vents, tel autre des eaux; il n'est rien que la voûte céleste ne considère plus favorablement que moi, je suis le favori de la nature! L'homme ne me soigne-t-il pas? il me loge, il est mon serviteur; c'est pour moi qu'il sème et fait ses moutures; s'il me mange, ne mange-t-il pas aussi l'homme son semblable, et moi-même est-ce que je ne mange pas les vers qui le tuent et le mangent lui aussi?» Une grue est en droit d'en dire autant et même plus encore, car elle a la liberté de voler, et par elle la possession de cette belle et haute région des airs, «tant la nature est une douce médiatrice et porte les êtres à s'aimer eux-mêmes (Cicéron)».
De même, nous estimons que tout en ce monde n'existe que pour nous; ce qui avait conduit à doter chaque dieu d'attributions en rapport avec ceux de nos besoins auxquels il avait charge de satisfaire.—De ce train, nous en arrivons à ce que le destin n'a que nous en vue, quand il rend ses arrêts; c'est pour nous que le monde existe, que l'éclair brille, que la foudre tonne; le créateur, les créatures, tout est à notre intention; nous sommes le but, l'objectif de l'universalité des choses.—Examinez le compte tenu par la philosophie, depuis deux mille ans et plus, de ce qui se passe au ciel: les dieux n'ont agi, n'ont parlé que pour l'homme; aucune consultation, aucune vacation pour un autre objet n'y sont enregistrées. Les voilà en guerre contre nous: «Les enfants de la terre firent trembler l'auguste palais du vieux Saturne et tombèrent enfin sous les coups d'Hercule (Horace).» Les voici prenant part à nos troubles, pour nous rendre ce que si souvent nous avons fait nous-mêmes à leur égard quand ils étaient divisés: «Neptune, de son trident redoutable, ébranle les murs de Troie et renverse de fond en comble cette cité superbe; de son côté, l'impitoyable Junon se tient aux portes Scées (Virgile).»—Les Cauniens, jaloux de maintenir la suprématie de leurs dieux, prennent les armes le jour qui leur est consacré et vont, courant dans toute la banlieue, frappant l'air de ci, de là, à coups redoublés avec leurs glaives, pourchassant ainsi à outrance et jetant hors de leur territoire les dieux étrangers.—La puissance des dieux est répartie suivant nos besoins: il en est qui guérissent les chevaux, d'autres les hommes; qui de la peste, qui de la teigne, qui de la toux, qui d'une sorte de gale, qui d'une affection autre, «tant la superstition introduit les dieux, même dans les plus petites choses (Tite-Live)!» Celui-ci fait pousser les raisins, celui-là les aulx. L'un est préposé à la débauche, cet autre au commerce. Chaque corps de métier a son dieu; chaque divinité a sa province où elle est plus particulièrement en crédit, l'une à l'Orient, l'autre à l'Occident: «Là sont les armes de Junon, là son char (Virgile)»... «O saint Apollon, toi qui habites le centre du monde (Tite-Live)!»... «La ville de Cécrops honore Pallas; l'île de Crète, Diane; Lemnos, Vulcain; dans le Péloponèse, Sparte et Mycènes adorent Junon; Pan est le dieu du Ménale et Mars est vénéré dans le Latium (Ovide)». Il en est qui n'ont d'action que sur un bourg, sur une famille; qui logent seuls, tandis que d'autres sont en compagnie, soit parce qu'ils le veulent bien, soit parce qu'ils s'y trouvent obligés: «Le temple du petit-fils est réuni à celui de son divin aïeul (Ovide).» Il en est de si chétifs et de si infimes (car leur nombre s'en élève jusqu'à trente-six mille), qu'il faut les mettre à cinq ou six pour qu'ils arrivent à produire un épi de blé, et chacun prend le nom de sa fonction dans cette œuvre commune; ils sont trois pour une porte, chargés respectivement des vantaux, des gonds, du seuil; pour un enfant, ils sont quatre et veillent à son emmaillotement, à ce qu'il boit, à ce qu'il mange, au sein de sa nourrice. Il en est qui sont authentiques; d'autres qui ne le sont pas et sur lesquels plane le doute; certains ne sont pas encore admis en paradis: «Puisque nous ne les jugeons pas encore dignes de l'honneur du ciel, permettons-leur d'habiter les terres que nous leur avons accordées (Ovide).»—Nous en trouvons qui sont physiciens, poètes, d'autres qui n'ont pas d'attributions; certains tiennent de la nature divine et de la nature humaine; ils intercèdent pour nous, sont nos médiateurs auprès de la divinité; le culte de nombre d'entre eux était restreint et d'ordre secondaire; d'autres avaient à l'infini des titres et des charges; les uns étaient bons, les autres mauvais: il y en avait de vieux et cassés, de mortels; Chrysippe estimait qu'au dernier cataclysme devant produire la fin du monde, tous, sauf Jupiter, cesseraient d'être. Enfin, l'homme forge mille rapports, souvent plaisants, entre Dieu et lui; ne vont-ils pas jusqu'à être compatriotes: «L'île de Crète, berceau de Jupiter (Ovide).»
L'esprit qui veut pénétrer les mystères de la nature, s'y perd; à combien d'idées diverses n'a pas donné lieu la matière dont est formé le soleil!—Le grand pontife Scévola et Varron, le grand théologien de son époque, nous donnent à cela l'excuse suivante: «Il est nécessaire que beaucoup de vérités soient ignorées du peuple, et qu'il croie beaucoup d'assertions qui ne sont pas»; «comme il ne cherche la vérité que pour s'affranchir, soyons certains qu'il est de son intérêt d'être trompé (S. Augustin)». L'œil de l'homme ne peut se rendre compte des choses que sous les formes dont il a notion. Vous souvient-il du saut que fit ce malheureux Phaéton pour avoir voulu, lui, simple mortel, prendre en main les rênes des chevaux de son père? notre esprit s'émeut, s'égare et s'expose à une chute semblable, quand sa témérité lui fait affronter pareilles impossibilités. Demandez à la philosophie de quoi est composé le soleil; que vous répond-elle, sinon qu'il est composé de fer, de pierre ou de telle autre matière dont nous faisons usage.—Demandez à Zénon ce que c'est que la nature: «C'est, vous dira-t-il, un feu qui est une sorte d'artisan ayant la faculté d'engendrer et procédant d'après des règles invariables».—Archimède, ce maître en cette science qui se décerne la préséance sur toutes les autres comme ne connaissant que du vrai et du certain, vous dit: «Le soleil est un dieu de fer en ignition.» Voilà vraiment une belle définition, résultat de ces soi-disant irréfutables conclusions auxquelles aboutissent les démonstrations de la géométrie, science dont la nécessité et l'utilité ne sont cependant pas tellement incontestables, que Socrate n'ait estimé qu'il suffisait d'en savoir assez pour arpenter la terre que l'on acquiert ou dont on se défait; et que Polynæus, qui en avait été un des maîtres les plus fameux et les plus illustres, ne l'ait prise en mépris, comme pleine d'erreurs et de vanité apparente, après avoir goûté les doux fruits des jardins d'Épicure, si chers aux timides.—A ce propos, Socrate, dans Xénophon, parlant d'Anaxagore que l'antiquité considérait comme plus entendu que personne autre aux choses célestes et divines, dit que son cerveau s'altéra, ainsi que cela arrive chez tous ceux qui scrutent avec excès les questions qui excèdent leur compétence. Faisant du soleil une pierre ardente, il ne réfléchissait pas qu'une pierre ne devient pas lumineuse sous l'action du feu, et, qui plus est, qu'elle se consume. Considérant le soleil et le feu comme ne faisant qu'un, il oubliait que le feu ne noircit pas les êtres qui s'y trouvent exposés, qu'il nous est possible de le regarder fixement et qu'il tue les plantes et les herbes. De l'avis de Socrate et aussi du mien, le jugement le plus sage qu'on puisse porter sur le ciel, c'est de n'en point juger. Platon, parlant des démons dans Timée, dit: «C'est une entreprise qui surpasse ce dont nous sommes capables, que de traiter ce sujet; il faut à cet égard nous en rapporter aux anciens qui se prétendent descendre des dieux; il n'est pas raisonnable de nous refuser à croire ce qu'ils nous en disent, eux qui sont leurs fils, lors même qu'ils ne mettent à l'appui de leur dire aucune raison péremptoire ou vraisemblable, puisqu'ils nous affirment que ce qu'ils nous rapportent sont des traditions de famille qui leur sont bien connues.»
N'a-t-on pas imaginé que le mouvement des corps célestes fonctionne à l'aide des mêmes procédés que les machines de notre invention!—Voyons si nous en savons davantage sur les choses du domaine de la nature dont nous nous occupons. Pour celles auxquelles, de notre propre aveu, notre science ne peut atteindre, n'est-il pas ridicule de leur forger de toutes pièces un corps, et de leur prêter des formes autres que les leurs, qui soient entièrement de notre invention, comme il arrive à propos du mouvement des planètes? Notre esprit ne pouvant arriver à déterminer ni à concevoir comment ce mouvement s'effectue, nous imaginons des ressorts matériels, lourds, de modèles déterminés: «Le timon était d'or, les jantes des roues de même métal et leurs rayons d'argent (Ovide).» On dirait que nous avons eu des cochers, des charpentiers, des peintres qui sont allés là-haut dresser les engins nécessaires pour ces mouvements, agencer les rouages et l'enchevêtrement des corps célestes aux couleurs variées, suivant ce que, d'après Platon, commandaient les nécessités du but à atteindre: «Le monde est un édifice immense, entouré de cinq zones, traversé obliquement par une bordure enrichie de douze signes rayonnants d'étoiles, où ont accès le char de la Lune et ses deux coursiers (Varron)»; ce ne sont là que songes et fantastiques folies. Que ne plaît-il à la nature de nous entr'ouvrir un jour son sein, pour nous laisser voir à découvert ce qui produit et règle ses mouvements, et nous ouvrir les yeux. Dieu! que d'abus, que de mécomptes venant de notre pauvre science, nous constaterions! Je serais bien trompé, si nous trouvions une seule de ces assertions qui soit juste, et si nous n'en acquérions la conviction que ce dont nous sommes le plus ignorants, c'est de notre ignorance.
En somme, la philosophie nous présente toutes choses sous forme d'énigme comme font les poètes.—N'ai-je pas lu dans Platon ce mot divin, que «la nature n'est rien qu'une poésie énigmatique», comme, dirait-on, une peinture voilée et ténébreuse, éclairée de ci, de là, par de faux jours en nombre infini, sur lesquels s'exercent nos suppositions: «Toutes ces choses sont enveloppées des plus épaisses ténèbres, et il n'y a pas d'esprit assez perçant pour pénétrer le ciel ou les profondeurs de la terre (Cicéron).»—Cela est vrai, la philosophie n'est qu'une poésie sophistiquée. D'où ceux qui dans l'antiquité s'y sont adonnés, tirent-ils leur autorité, si ce n'est des poètes? Les premiers d'entre eux l'étaient et ont philosophé comme ils versifiaient. Platon est poète à ses heures; * Timon l'appelle, par ironie, grand inventeur de miracles. Toutes les sciences traitant de questions dépassant l'intelligence de l'homme s'affublent des licences de la poésie. Les femmes emploient des dents en ivoire, quand les leurs viennent à leur faire défaut; elles modifient leur teint naturel avec des ingrédients étrangers; elles se font de faux mollets avec du drap et du feutre, se donnent de l'embonpoint avec du coton; au su et au vu de tout le monde, elles s'embellissent d'une beauté qu'elles n'ont pas et qu'elles empruntent; ainsi en agit la science (on dit même que celle du droit admet des fictions qui sont la base de ce que la justice tient pour être la vérité); elle nous offre en paiement, nous demandant de les supposer véritables, des choses qu'elle-même nous déclare être de son invention. Ces épicycles, ces cercles excentriques, concentriques, dont l'astronomie s'aide pour expliquer le mouvement des étoiles, elle ne nous les donne en effet que comme ce qu'elle a pu trouver de mieux à cet égard, ainsi du reste que fait également la philosophie, qui nous présente non ce qui est ou ce qu'elle croit être, mais ce qu'elle a imaginé comme la solution la plus élégante et la plus conforme aux apparences. Platon traitant de l'état de notre corps et de celui des animaux, s'exprime ainsi: «Nous affirmerions que ce que nous avons dit est exact, si un oracle nous en avait donné la confirmation; nous nous bornons à assurer que c'est ce que nous avons trouvé de plus vraisemblable à avancer.»
Sur lui-même, l'homme n'a également que des idées confuses.—Ce n'est pas seulement le ciel que la philosophie fournit de cordages, d'engins et de roues; considérons ce qu'elle dit de nous-mêmes et de notre contexture; il n'y a pas dans le système planétaire et les autres corps célestes plus de rétrogradations, de trépidations, d'ascensions, de reculements et de ravissements que les philosophes n'en ont imaginé dans ce pauvre petit corps humain. En cela il mérite bien le nom de petit Monde qu'ils lui ont donné, tant ils emploient, pour le maçonner et le bâtir, de pièces aux formes les plus variées. Pour expliquer les mouvements qu'ils relèvent chez l'homme, les diverses fonctions et facultés qui sont en nous, en combien de fragments n'ont-ils pas fractionné l'âme? en combien de cases ne l'ont-ils pas répartie? combien de divisions et de subdivisions n'établissent-ils pas en ce pauvre être, en dehors de celles que la nature a faites et qui nous sautent aux yeux? de combien d'emplois et d'occupations ne le chargent-ils pas? Ils en font une sorte de république imaginaire; c'est un sujet qu'ils détiennent et dont ils ont le maniement exclusif; on leur a laissé toute latitude de le démonter, de le classifier, de le remonter, de le présenter sous tel jour qui leur convient; chacun a été laissé libre d'en user à sa fantaisie, et cependant ils ne sont pas encore fixés. Ils n'arrivent pas à établir sur ce point, non des règles positives, mais même de simples hypothèses, qu'il ne se rencontre quelque disposition mal prise, quelque son qui sonne faux et qui échappe, si énorme que soit la machine qu'ils ont construite et en dépit des mille rapiéçages mal appropriés et fantastiques dont elle a été l'objet.—Et à cela il n'est pas d'excuse; quand les peintres peignent le ciel, la terre, les mers, les montagnes, les îles lointaines, nous tolérons qu'ils ne nous en donnent que de vagues ébauches; c'est admissible pour des choses que nous ne connaissons pas et nous nous contentons dans ce cas d'esquisses plus ou moins fantaisistes; mais s'ils peignent d'après nature, ou que le sujet qu'ils ont entrepris nous soit connu et familier, alors nous exigeons d'eux une exacte et parfaite reproduction des lignes et des couleurs; et s'il n'en est pas ainsi, nous ne faisons pas cas de leur œuvre.
J'approuve cette servante de Milet qui, voyant le philosophe Thalès continuellement occupé à contempler la voûte céleste et tenir toujours ses regards en l'air, mit quelque chose sur son chemin pour le faire trébucher, l'avertissant par là qu'avant de s'amuser à penser à ce qui pouvait se passer dans les nues, il devait se préoccuper d'abord de ce qui se passait à ses pieds. C'est avec raison qu'elle lui conseillait de s'examiner, lui, plutôt que le ciel, car ainsi que Cicéron le fait dire à Démocrite: «Nous nous mettons à scruter les cieux, alors que nous ne voyons pas ce qui est à nos pieds.» Nous sommes ainsi faits, que la connaissance de ce qui est sous notre main, est aussi loin de nous se perdant dans les nues, que celle des astres. Ce même reproche que cette femme adressait à Thalès de ne rien voir de ce qui était devant lui, Socrate, au dire de Platon, l'adressait à quiconque se mêlait de philosophie, car tout philosophe ignore ce que fait son voisin, et même ce que lui-même fait, ne sachant même pas ce qu'ils sont tous deux, s'ils sont bêtes ou hommes.
Les gens qui actuellement trouvent trop faibles les raisons de Sebond, ceux qui n'ignorent rien, qui gouvernent le monde, qui savent tout: «Ce qui maîtrise la mer, ce qui règle les saisons; si les astres ont un mouvement propre ou obéissent à une loi étrangère; pourquoi le disque de la lune croît et décroît régulièrement; enfin comment l'harmonie de l'univers résulte de la discorde de ses éléments (Horace)», ont-ils quelquefois, dans leurs livres, prêté attention aux difficultés que présente la connaissance de notre être? Nous voyons bien que nos doigts se meuvent, que nos pieds se déplacent, que certaines parties de notre corps s'ébranlent d'elles-mêmes sans que nous y mettions du nôtre, tandis que d'autres n'entrent en mouvement que sur notre volonté; que certaines émotions nous font rougir, d'autres pâlir; que les idées qui surgissent en nous agissent, les unes sur la rate seulement, d'autres sur le cerveau; il y en a qui nous font rire, d'autres nous font pleurer; d'autres nous frappent dans tous nos sens de peur et d'étonnement et nous immobilisent; si notre pensée vient à s'arrêter sur tel objet, notre estomac se soulève; sur tel autre, certaine partie qui se trouve plus en bas de nous-mêmes en est surexcitée; mais jamais personne n'a su comment ces impressions de l'esprit peuvent arriver à produire une pareille intensité d'action sur un corps qui présente une masse solide, ni quelle est la nature des rapports qui font fonctionner à l'unisson ces admirables ressorts: «Toutes ces choses sont impénétrables à la raison humaine et restent cachées dans la majesté de la nature», écrit Pline; saint Augustin dit de son côté: «Le lien par lequel l'esprit adhère au corps... est admirable et ne saurait être compris de l'homme; cette union, c'est l'homme même»; et, bien que ne se l'expliquant pas, personne ne le met en doute, parce que les opinions des hommes sur ce point résultent de ce que croyaient les anciens, croyances qui font autorité, auxquelles on ajoute foi, comme si elles faisaient partie intégrante de la religion et des lois. Ce qui peut s'en dire d'ordinaire, on n'y prête pas plus attention que si on parlait patois; c'est une vérité acceptée telle que, avec tout ce qui s'y rattache, tous les arguments, toutes les preuves à l'appui, tel un bloc ferme et solide qu'on n'ébranle plus, qu'on ne discute plus. Bien au contraire, chacun, à qui mieux mieux, va replâtrant et consolidant cette croyance reçue de tout ce que peut sa raison, laquelle est un outil souple, se pliant et s'accommodant à tout ce qu'on lui demande, et c'est ainsi que le monde se remplit de niaiseries et de mensonges dans lesquels il se complaît.
Ce qui fait qu'on ne révoque pas ces théories en doute, c'est qu'on les accepte toujours sans examen sous l'autorité du nom de celui qui les a émises.—Ce qui fait qu'on ne révoque que peu de choses en doute, c'est qu'on ne soumet jamais à l'épreuve les impressions communément répandues; on n'en sonde pas le pied qui est le point faible par où elles pèchent, on ne discute que sur les rameaux qu'il produit. On ne demande pas si telle chose est vraie, mais si c'est bien de cette manière ou de telle autre qu'elle a été entendue; on ne s'enquiert pas si ce que Galien a avancé est juste, mais si c'est ainsi ou autrement qu'il l'a dit.—Il était vraiment bien naturel que cette contrainte, qui bride la liberté de nos jugements et tyrannise nos croyances, s'étendît aux écoles et aux arts. Aristote est le dieu de la science scolastique; c'est un sacrilège de discuter ses ordonnances, tout comme c'en était un, à Sparte, de discuter celles de Lycurgue; nous tenons sa doctrine pour loi fondamentale, et peut-être est-elle aussi fausse qu'une autre. Je ne sais pourquoi je n'accepterai pas soit les idées de Platon, soit les atomes d'Épicure, le plein et le vide de Leucippe et de Démocrite, l'eau de Thalès, la nature avec son infinité de formes d'Anaximandre, l'air de Diogène, les nombres et la symétrie de Pythagore, l'infini de Parménide; l'unité de Musée, l'eau et le feu d'Apollodore, les parties similaires d'Anaxagore, la répulsion et l'affinité d'Empédocle, le feu d'Héraclite, ou toute autre opinion d'entre cette infinité d'avis et de sentences qu'a émise notre belle raison humaine qui fait preuve de tant de certitude et de clairvoyance en tout ce dont elle se mêle, aussi bien que j'admets l'opinion d'Aristote sur les principes qui, d'après lui, sont l'origine de tout dans la nature; principes qui reposent sur trois éléments essentiels: la matière, la forme et le manque. Qu'y a-t-il de plus dépourvu de sens que de prétendre que toutes choses dérivent du néant? qu'est-ce que le manque, sinon un élément négatif, et quelle idée d'en avoir fait la cause et l'origine de ce qui est? C'est là cependant une assertion qu'on n'oserait combattre, si ce n'est comme exercice de logique; si on discute, ce n'est pas pour éclaircir le doute que l'on peut concevoir, mais pour défendre le chef de l'école contre les contradicteurs étrangers; en maintenir l'autorité est le but à poursuivre, il n'est pas permis de pousser ses investigations au delà.