L'âme perd, en certaines circonstances, l'usage de la constance et de la fermeté que les Stoïciens tiennent pour le souverain bien; force alors est à notre belle sagesse de capituler et de rendre les armes. A cet égard, la vanité, qui est le propre de la raison humaine, avait porté à ne pas admettre comme supposables le mélange et la coexistence de deux conditions aussi opposées, de ce qui est mortel avec ce qui est immortel: «C'est folie d'unir le mortel à l'immortel, de les croire d'intelligence, et en communauté de fonctions. Que doit-on en effet imaginer de plus différent, de plus distinct, de plus contraire que ces deux substances, l'une périssable, l'autre indestructible, que vous prétendez réunir pour les exposer ensemble aux plus terribles désastres (Lucrèce)?»

On contestait moins le passage de vie à trépas de l'âme et du corps: «elle s'affaisse avec lui sous le poids des ans (Lucrèce)», dont, selon Zénon, le sommeil, qui «est une défaillance et une chute de l'âme, aussi bien que du corps», nous donne assez l'image. Si l'on voit chez quelques-uns l'âme conserver sa force et sa vigueur au déclin de la vie, cela, disait-on, tient à la diversité des maladies; de même que l'on voit, sur la fin de leurs jours, des hommes conserver intacts, qui un sens, qui un autre: l'un, l'ouïe; l'autre, l'odorat; l'affaiblissement n'est d'ordinaire pas si général, que certaines parties de l'organisme ne demeurent entières et sans rien perdre de leur vigueur: «de la même manière que les pieds peuvent être malades, sans que la tête ressente aucune douleur (Lucrèce)».

Les plus hardis dogmatistes eux-mêmes ne soutiennent que faiblement le dogme de l'immortalité de l'âme.—Le regard que notre jugement porte sur la vérité peut se comparer, comme le dit Aristote, à celui du chat-huant contemplant la splendeur du soleil. Nous n'avons rien de mieux que cette grossière cécité pour pénétrer cette si éclatante lumière; car l'opinion contraire qui préconise l'immortalité de l'âme, laquelle, au dire de Cicéron, a été introduite pour la première fois, du moins d'après ce qu'on trouve dans les livres, par Phérécyde de Syros contemporain de Tullus, que d'autres attribuent à Thalès et d'autres à d'autres, est le point de la science humaine qui a été traité avec le plus de réserve et sur lequel plane le plus de doute. Les dogmatistes les plus intransigeants sont, à cet égard principalement, obligés de se ranger à l'opinion qui avait cours sous les ombrages de l'Académie. Nul ne sait ce qu'Aristote admettait à ce sujet, non plus qu'en général tous les philosophes anciens qui, là-dessus, n'avaient pas de croyance bien ferme: «promesse, éminemment agréable, d'un bien dont ils ne nous prouvent guère la certitude (Sénèque)»; il dissimule ce qu'il en pense sous un nuage de paroles dont le sens est obscur et qui sont peu intelligibles, laissant à ses sectateurs à disputer autant sur le jugement qu'il en porte, que sur la matière elle-même.

Bien que certaines considérations portent à le concevoir, ils n'ont rencontré juste que par hasard, et il nous faut, à ce sujet, nous en rapporter uniquement à ce que nous enseigne la révélation.—Deux choses militaient en faveur de cette opinion: l'une, c'est que sans l'immortalité de l'âme il n'y aurait plus sur quoi faire reposer les vaines espérances de gloire, qui sont un stimulant d'une merveilleuse puissance en ce monde; l'autre, que c'est une très salutaire croyance, comme le dit Platon, que les vices qui échappent à la vue et à la connaissance de la justice humaine, ne cessent pas d'être sous le coup de la justice divine qui les poursuit même après la mort des coupables. L'homme a un soin extrême de prolonger son être; il y a pourvu de toutes façons: pour la conservation de son corps, par la sépulture; pour celle de son nom, par la gloire; préoccupé de ce qu'il deviendra, il a mis en œuvre tout ce qui lui est venu à l'idée pour se reconstruire, et s'est ingénié à consolider sa mémoire.—L'âme ne pouvant, en raison de son trouble et de sa faiblesse, trouver le calme, va cherchant partout des consolations, des espérances, des appuis; elle s'attache à des circonstances étrangères et ne s'en départit plus; si légères, si fantastiques qu'elles soient, elle s'y loge, s'y reposant plus volontiers et avec plus de confiance qu'en elle-même.—Il est merveilleux combien les partisans les plus convaincus de cette idée si juste, si claire de l'immortalité de nos âmes, se sont trouvés à court et impuissants à l'établir avec les seules forces de leur raison humaine: «ce sont là les rêves d'un homme qui désire, mais qui ne trouve pas (Cicéron)», disait un ancien. Par là, l'homme peut reconnaître que c'est à la fortune, au hasard d'une rencontre, qu'il doit d'avoir pénétré la vérité quand il la découvre de lui même, puisque alors qu'elle lui tombe dans les mains, il n'est pas encore à même de la saisir et de la conserver, et que sa raison est hors d'état d'en tirer avantage. Tout ce que produisent notre raison seule et notre intelligence, aussi bien ce qui est vrai que ce qui est faux, est sujet à l'incertitude et à la discussion. C'est pour nous punir de notre orgueil et nous faire sentir notre misère et notre impuissance que Dieu a suscité le trouble et la confusion de l'ancienne tour de Babel; tout ce que nous entreprenons sans son assistance, tout ce que nous voyons sans que sa grâce nous éclaire, n'est que vanité et folie; il n'est pas jusqu'à l'essence même de la vérité, qui cependant est uniforme et constante, que nous ne corrompions et qui ne dégénère par notre faiblesse quand la fortune nous en donne la possession. De quelque façon que l'homme s'y prenne, Dieu permet qu'il arrive toujours à cette même confusion dont il nous a donné une si saisissante image, par le juste châtiment dont il punit l'outrecuidance de Nemrod, en réduisant à néant ses folles tentatives pour mener à bien la construction de sa pyramide: «Je confondrai la sagesse des sages et réprouverai la prudence des prudents (S. Paul).» La diversité dans les idiomes et les langues que parlaient les ouvriers employés à élever cet édifice et qui le fit avorter, qu'est-ce, si ce n'est cet infini et perpétuel conflit et désaccord d'opinions et de raisonnements, inséparables de la science humaine si vaine, que cette diversité embrouille; ce qui du reste a son utilité, car qui nous retiendrait si nous possédions un atome de science. C'est une grande satisfaction pour moi, de voir un saint s'exprimer ainsi: «Les ténèbres dans lesquelles s'enveloppe la vérité, sont un exercice pour l'humilité et un frein pour l'orgueil (S. Augustin)»; à quel degré de présomption et d'insolence n'atteignent pas notre aveuglement et notre bêtise!

Poursuivons notre sujet. C'est vraiment bien conforme à la raison que nous ne tenions que de Dieu, et uniquement par sa grâce, de connaître la vérité sur cette croyance d'ordre si élevé, puisque c'est de sa seule libéralité que nous recevons ce que l'immortalité nous procure d'heureux, la jouissance de la béatitude éternelle. Confessons en toute simplicité que c'est Dieu seul qui nous l'a dit, et la foi qui nous l'enseigne; la nature et la raison n'y sont pour rien, et quiconque, abandonné à ses propres forces, entreprendra de se sonder en dedans et en dehors de lui-même, sans tenir compte de la révélation divine, et étudiera l'homme sans le flatter, ne verra en lui rien de sûr, rien de probable, aboutissant à autre chose, comme fin dernière, qu'à la mort et à la terre. Plus nous donnons, plus nous devons et plus nous rendons à Dieu, plus nous nous conduisons en vrais chrétiens. Ce que ce philosophe stoïcien dit tenir du sentiment fortuit qui s'est formé dans l'esprit de tous, n'eût-il pas mieux valu qu'il le tînt de Dieu: «Lorsque nous traitons de l'immortalité de l'âme, nous cherchons surtout appui auprès des hommes qui craignent les dieux infernaux ou qui les honorent; je profite de cette croyance généralement répandue (Sénèque).»

Ce qui, suivant différents philosophes, constitue l'immortalité de l'âme; défectuosité de tous ces systèmes.—La faiblesse des arguments humains sur ce point se révèle singulièrement par les circonstances, empruntées à la fable, qui ont été mises à l'appui de cette opinion pour déterminer dans quelles conditions nous sommes appelés à jouir de l'immortalité. Laissons de côté les Stoïciens «qui disent que nos âmes vivent comme les corneilles, longtemps, mais pas toujours (Cicéron)», qui lui donnent une vie au delà de celle-ci, mais néanmoins limitée. L'idée la plus généralement reçue et qui * en divers lieux s'est continuée jusqu'à nous, a été celle dont Pythagore serait l'auteur; non que l'invention soit de lui, mais parce que l'autorité de son approbation lui a donné un grand poids et l'a mise en crédit; cette idée est la suivante: «Les âmes, quand elles nous quittent, ne font que passer d'un corps dans un autre; de celui d'un lion, dans celui d'un cheval; d'un cheval, chez un roi; promenées sans cesse d'une demeure dans une autre.» Pythagore disait même, à son propos, se souvenir avoir été Éthalide; postérieurement, Euphorbe; puis, Hermotinus; enfin, de Pyrrhus être passé en Pythagore, conservant la mémoire de ce que, durant deux cent six ans, il était devenu.—Il y en avait qui ajoutaient que parfois ces mêmes âmes remontaient au ciel pour, après, en redescendre encore: «O mon père, est-il vrai que des âmes retournent d'ici sur terre et revêtent de nouveau une enveloppe corporelle? Qui peut inspirer à ces malheureuses un aussi cruel désir de la vie (Virgile)?»

Origène les fait aller et venir éternellement d'un état heureux à un mauvais. Varron expose qu'après une évolution d'une durée de quatre cent quarante ans, elles s'unissent à nouveau à leur premier corps. Chrysippe, qu'il doit en arriver ainsi après une époque déterminée dont la durée est inconnue et qu'il n'indique pas. Platon (qui dit tenir de Pindare et des poètes anciens cette croyance), de ce que l'âme est soumise à une infinie multitude des migrations, et de ce qu'elle n'a à attendre en l'autre monde que des peines et des récompenses temporelles, ainsi que l'est déjà sa vie en celui-ci, conclut qu'elle acquiert une connaissance particulière des choses du ciel, des enfers comme de celles de la terre, et aussi des endroits où elle a passé, repassé et séjourné durant ses nombreuses pérégrinations dont elle a possibilité de conserver quelque vague souvenir et dont voici la progression: «Si l'âme a vécu dans le bien, elle rejoint l'astre qui lui est assigné; celle qui a mal vécu, passe dans un corps de femme; si, en cet état, elle ne s'amende pas, elle passe dans celui d'un animal de mœurs en rapport avec les vices dont elle est entachée; et elle ne voit la fin de ses peines qu'alors qu'elle est revenue à son état de pureté primitif après s'être, à force de raisonnement, défaite des qualités grossières, stupides qui chez elle étaient en germe.»—Je n'aurai garde d'omettre cette plaisante objection faite par les Épicuriens à cette transmigration d'un corps à un autre: «Qu'adviendrait-il, demandent-ils, si le nombre des mourants excédait le nombre de ceux qui naissent? les âmes délogées de leur gîte, en arriveraient à se fouler les unes les autres, pour se trouver des premières à prendre place dans ces nouvelles enveloppes»; et aussi: «A quoi passeraient leur temps, celles obligées d'attendre que leurs nouveaux logis soient prêts? Et inversement, s'il naissait plus d'animaux qu'il n'en meurt, en quelle fâcheuse situation, ajoutent-ils, seraient ceux auxquels il n'aurait pas été infusé d'âme? il s'en trouverait parmi eux qui mourraient avant d'avoir vécu.» «Il est ridicule de supposer que les âmes se trouvent là toutes prêtes au moment précis de l'accouplement des animaux ou de leur naissance et que, substances immortelles, elles s'empressent en foule autour d'un corps mortel, se disputant entre elles à qui y sera introduite la première (Lucrèce).»—D'autres s'emparent de l'âme au moment du trépas, pour en animer les serpents, les vers et autres animalcules qui se produisent, dit-on, lorsque le corps entre en décomposition et même lorsqu'il est réduit en cendres; d'autres la composent de deux parties, l'une mortelle, l'autre immortelle; d'autres la supposent matérielle et quand même immortelle; quelques-uns admettent son immortalité, tout en la tenant comme incapable de science et de connaissance.—Il y en a encore qui sont d'avis que les âmes des condamnés s'incarnent dans les démons; et parmi les chrétiens, certains en jugent ainsi. Par analogie, Plutarque pense que les âmes qui ont obtenu leur salut deviennent dieux; il est peu de sujets sur lesquels cet auteur se prononce avec autant de netteté que sur celui-ci, alors que sur tous autres il s'exprime d'une manière dubitative et ambiguë: «Il faut estimer, dit-il, et croire fermement, en ce qui concerne les âmes des gens vertueux, qu'ainsi que cela est naturel et conforme à la justice divine, ces âmes, au sortir de cet état, transmigrent chez des saints; celles des saints, chez des demi-dieux; et celles des demi-dieux, après qu'elles se sont complètement dégagées de toute souillure et purifiées par des sacrifices expiatoires par exemple, n'ayant plus à payer tribut ni à la souffrance ni à la mort, et sans qu'à cet effet il soit besoin d'ordonnance civile et cependant bien réellement ainsi que le raisonnement le rend vraisemblable, deviennent des dieux entiers et parfaits, ce qui leur constitue une fin très heureuse et très glorieuse.» Celui qui serait désireux de voir Plutarque, pourtant l'un des auteurs anciens des plus retenus et des plus modérés, se faire l'un des plus hardis champions de cette thèse et conter des miracles à ce propos, peut se reporter à ses écrits sur la lune et sur le démon de Socrate; il y verra d'une manière aussi évidente que n'importe où, combien les mystères de la philosophie offrent de bizarreries qui lui sont communes avec la poésie. L'entendement humain se perd à vouloir sonder et contrôler tout à fond; c'est absolument ce qui nous arrive: harassés par le travail accompli dans le cours d'une longue vie, nous retombons en enfance.—Tels sont les beaux enseignements si empreints de certitude que la science humaine nous fournit touchant notre âme!

La manière dont se forme le corps humain est aussi inconnue que la nature de l'âme; tout est mystère dans la génération.—En ce qui se rapporte à la partie matérielle de notre être, la science est tout aussi téméraire dans ses conjectures. Choisissons-en un ou deux exemples seulement, parce qu'à tout relever, nous nous perdrions dans cet océan si vaste et si trouble des erreurs commises par les médecins. Voyons si, au moins, l'accord règne sur la manière dont les hommes se reproduisent les uns par les autres, car pour ce qui est de leur création initiale, le fait remonte si haut dans l'antiquité qu'il n'est pas étonnant que l'esprit humain ne soit pas fixé sur ce qui en est et ne puisse se prononcer.—Le physicien Archélaüs, dont Socrate fut le disciple et le mignon, au dire d'Aristoxène, pensait que les hommes et les animaux sont engendrés par un limon laiteux, produit sous l'action du feu intérieur de la terre; Pythagore, que la semence dont nous provenons est l'écume du meilleur de notre sang; Platon, un écoulement de la moelle de la colonne vertébrale, et il en donne comme preuve que c'est là que se ressent, en premier lieu, la fatigue résultant de ce travail; Alcméon, une partie de la substance dont est formé le cerveau et que ce qui indique qu'il doit en être ainsi, c'est que la vue se trouble chez ceux qui se livrent outre mesure à cet exercice; Démocrite, que c'est une substance extraite de tout ce qui entre dans la composition du corps pris en masse; Épicure, qu'elle est extraite de l'âme et du corps; Aristote, que c'est une sécrétion qui provient du sang, et qu'elle est la dernière à s'épandre dans nos membres; d'autres la tiennent pour du sang cuit et transformé par la chaleur des organes générateurs, ainsi qu'on peut en juger par le fait que les efforts poussés à l'extrême dans l'accomplissement de cet acte, amènent des gouttes de sang pur, hypothèse qui semble la plus vraisemblable, si on peut démêler une probabilité dans cette infinité si confuse d'opinions.—Et combien d'avis divers sur la manière dont cette semence produit son effet! Aristote et Démocrite estiment que la femme ne sécrète pas de sperme, mais seulement une sueur résultant de la chaleur que développent en elle le plaisir et l'action, et qui ne joue aucun rôle dans la génération. Au contraire, Galien et ses disciples pensent qu'elle n'a lieu qu'autant que les semences émanant de l'homme et de la femme se mêlent.—Enfin, quelle est la durée de la gestation? Sur cette question, les médecins, les philosophes, les jurisconsultes et les théologiens sont pêle-mêle aux prises avec les femmes; par mon propre cas, je puis venir en aide à ceux qui maintiennent que le temps de la grossesse est de onze mois. Ainsi c'est là-dessus que le monde repose, ce sont là des sujets sur lesquels il n'est si simple femmelette qui ne puisse dire son avis, et cependant ce sont autant de contestations sur lesquelles nous ne pouvons être d'accord!

D'où cette conclusion que l'homme, ne se connaissant pas lui-même, ne peut par lui-même arriver à la connaissance de quoi que ce soit.—En voilà assez pour constater que l'homme n'en sait pas plus sur la partie corporelle de son être, que sur la partie spirituelle. Nous l'avons soumis lui-même à son propre examen, et avons fait sa raison juge d'elle-même, pour voir où cela conduirait; il me semble avoir suffisamment montré par cette mise en demeure combien elle s'entend peu sur elle-même; et qui ne s'entend pas sur soi-même, en quoi peut-il être compétent? «Comme si celui qui ignore sa propre mesure, pouvait entreprendre de mesurer quelque chose (Pline)!» En vérité Protagoras nous la contait belle, quand il prenait pour mesure de toutes choses l'homme, qui n'a seulement jamais connu la sienne, et auquel sa dignité ne permet pas d'admettre qu'à son défaut, une autre créature ait cet avantage. Puisqu'il est en contradiction permanente avec lui-même, que sans cesse chez lui une appréciation détruit l'autre, nous proposer, comme nous l'avons fait, de nous en rapporter à lui, ne pouvait être qu'une plaisanterie, qui devait nécessairement nous amener à conclure à l'impuissance du compas et de celui qui le manie. Thalès, en estimant que la connaissance de l'homme est très difficile pour l'homme, lui apprend par cela même que la connaissance de toute autre chose lui est impossible.

Les arguments qui précèdent ne sont pas eux-mêmes sans danger et peuvent se retourner contre nous.—Vous, pour qui j'ai pris la peine de m'étendre si longuement contre mon habitude, vous ne reculerez pas à défendre les propositions de Sebond, avec la seule aide des argumentations qui s'emploient d'ordinaire et qui se retrouvent dans les instructions qui vous sont faites chaque jour; cela exercera votre esprit et sera pour vous un sujet d'étude intéressant. Car pour ce qui est de ce mode de discussion que je viens moi-même d'employer, il ne faut y avoir recours qu'à la dernière extrémité; c'est un coup de désespoir où l'on abandonne ses propres armes pour enlever à l'adversaire les siennes; c'est une botte secrète, dont il ne faut user que rarement et avec réserve. Se perdre pour en perdre un autre, est un acte des plus téméraires; il ne faut pas vouloir mourir pour assurer sa vengeance, comme fit Gobrias qui, aux prises avec un seigneur de Perse et ne faisant qu'un avec lui, voyant Darius, survenu l'épée à la main, arrêté par la crainte de l'atteindre, lui Gobrias, lui cria de frapper hardiment, dût-il les transpercer tous deux. J'ai vu blâmer, comme iniques, des combats singuliers dans lesquels les armes dont il était fait usage et les conditions étaient telles que l'issue devait en être forcément fatale, et la perte des deux adversaires, celle du provocateur aussi bien que celle de celui qui lui était opposé, inévitable.—Les Portugais avaient, dans la mer des Indes, fait prisonniers plusieurs Turcs; ceux-ci, impatients de leur captivité, résolurent, pour s'en délivrer, de mettre le feu et de détruire le navire et, avec lui, leurs maîtres et eux-mêmes, dessein qu'ils accomplirent au moyen de deux clous provenant du navire, qu'ils frottèrent l'un contre l'autre jusqu'à ce qu'une étincelle se produisant, vint à tomber dans les barils de poudre qui se trouvaient dans l'endroit où ils étaient enfermés.—Nous atteignons ici les confins de la science, ses dernières limites; tout comme la vertu, elle est en défaut en ses points extrêmes. Tenez-vous dans la voie commune, il n'est pas bon d'être si subtil et si fin; souvenez-vous à cet égard du proverbe toscan: «Qui trop se subtilise, se pulvérise (Pétrarque).» Je vous conseille la modération et la réserve dans les opinions que vous émettez, dans les raisonnements que vous tenez aussi bien que dans vos mœurs et en toutes autres choses; évitez ce qui est nouveau et étrange; tout ce qui est extravagant, me fâche. Vous qui, par l'autorité du rang que vous occupez et, ce qui vaut mieux encore, par les avantages que vous donnent vos qualités personnelles, pouvez d'un clin d'œil commander à qui vous plaît, vous auriez dû confier la charge que je remplis à quelqu'un faisant de la littérature son occupation habituelle; il vous eût, bien autrement que moi, renseigné et documenté sur ce sujet. Quoi qu'il en soit, en voilà assez, pour ce que vous avez à en faire.