Caton le censeur et Caton d'Utique; la vertu de celui-ci l'emporte de beaucoup sur celle du premier.—Ceux qui mettent sur le même rang Caton le censeur et Caton d'Utique, celui qui s'est lui-même donné la mort, assimilent l'une à l'autre deux belles natures qui ont bien des points communs. Caton le censeur montra son beau naturel sous plus d'aspects différents, il l'emporte par ses succès militaires et les services rendus dans les charges publiques qu'il a occupées; mais la vertu de Caton d'Utique, outre que ce serait un blasphème d'estimer qu'une autre puisse lui être comparée sous le rapport de l'énergie, a été beaucoup plus pure. Qui oserait en effet décharger celle de Caton le censeur du reproche d'envie et d'ambition, lui qui alla jusqu'à attaquer l'honneur de Scipion qui, en bonté et à tous autres égards, était de beaucoup meilleur que lui et que tout autre de son siècle?
Dans sa vieillesse Caton le censeur s'avisa d'apprendre le grec, c'est un ridicule; toutes choses doivent être faites en leur temps.—On dit entre autres de Caton le censeur que, dans son extrême vieillesse, il se mit à apprendre la langue grecque, y apportant beaucoup d'application, comme s'il voulait satisfaire un désir inné depuis longtemps; je ne tiens pas cela comme si digne d'admiration, c'est à proprement parler ce que j'appellerais retomber en enfance. Chaque chose a son temps, les bonnes comme le reste; et il peut fort bien arriver qu'une prière soit dite à un moment inopportun, ainsi que cela fut reproché à Q. Flaminius, que, général en chef, on avait vu, lors d'une bataille qu'il gagna, se mettre à l'écart, au moment de s'engager, et s'amuser à prier Dieu: «Le sage lui-même met des bornes à sa vertu (Juvénal).»
Eudémonidas voyant Xénocrate, à un âge avancé, s'empresser aux leçons de son école, dit: «Quand donc celui-ci saura-t-il, s'il apprend encore?»—Philopœmen, entendant prodiguer les éloges au roi Ptolémée, parce que chaque jour il s'endurcissait en faisant des armes, disait: «Un roi de son âge n'est pas à louer de ce qu'il se livre à de semblables exercices, qu'il ne devrait plus qu'appliquer quand l'occasion s'en présente.»—L'homme jeune, disent les sages, doit se préparer, le vieillard jouir du fruit de sa préparation; et le plus grand défaut qu'ils relèvent en nous, c'est que nos désirs se rajeunissent sans cesse, que sans cesse nous recommençons notre vie.
Nos désirs devraient être amortis par l'âge, mais nos goûts et nos passions survivent à la perte de nos facultés.—Nos études et nos goûts devraient quelquefois être ceux qui conviennent à la vieillesse; déjà nous avons un pied dans la fosse, et nos aspirations, ce que nous poursuivons, viennent à peine de naître: «Tu fais tailler des marbres à la veille de mourir, élever des maisons, quand tu ne devrais songer qu'à un tombeau (Horace).» Le plus long des desseins que je conçois, ne demande pas un an pour sa réalisation; je ne pense qu'à ma fin et me défais de toutes nouvelles espérances et entreprises; j'adresse un adieu définitif à tous les lieux que je quitte et aliène chaque jour quelque chose de ce que je possède: «Depuis longtemps je ne perds, ni ne gagne..., il me reste plus de provisions que je n'ai de chemin à faire (Sénèque)»; «J'ai vécu, j'ai fourni la carrière que m'avait assignée la fortune (Virgile).»
Finalement, la vieillesse m'apporte du soulagement en toutes choses; elle amortit en moi des désirs et des préoccupations qui, dans la vie, sont une cause d'inquiétude: préoccupations des affaires de ce monde, de richesse, de grandeur, de science, de santé, de moi-même. Caton le censeur apprenait à parler, quand il lui fallait apprendre à se taire pour jamais. Jusqu'à la fin, l'étude peut se poursuivre, mais non le temps passé à l'école; quelle sotte chose qu'un vieillard qui apprend à épeler! «A qui se trouvent dans des conditions différentes, conviennent des choses diverses; chaque âge a ses appétits qui lui sont propres (Pseudo Gallus).»
Sans doute un vieillard peut encore étudier, mais ses études doivent être conformes à son âge et le préparer à quitter ce monde.—S'il nous faut étudier, livrons-nous à une étude appropriée à notre condition, de manière à pouvoir répondre comme celui à qui on demandait à quoi aboutissaient celles qu'il pratiquait, alors qu'il était en pleine décrépitude: «A partir meilleur et plus à mon aise.» Ce fut le cas de celle à laquelle s'adonnait Caton d'Utique sentant sa fin prochaine, étude qui se trouva être l'entretien de Platon sur l'éternité de l'âme. Non, comme on pourrait le croire, que depuis longtemps il ne fût prêt, sous tous rapports, à ce départ: certitude de ce qui allait arriver, volonté arrêtée qu'il en soit ainsi, connaissance de tout ce qui peut se savoir de ce qui nous attend au delà de la vie, de tout cela il avait plus que Platon n'en a mis dans ses écrits; sa science et son courage étaient, à cet égard, au-dessus de ce que prône la philosophie elle-même; et cet ouvrage, il ne l'avait pas choisi en vue de sa mort; mais, comme quelqu'un dont une telle résolution, malgré son importance, n'interrompt même pas le sommeil, il poursuivait ses études sans en modifier le cours, pas plus qu'il n'apporta de changement aux autres occupations habituelles de son existence. La nuit où échoua sa candidature à la préture, il la passa à jouer; celle où il devait mourir, il la passa à lire; la perte de sa vie, celle de sa charge, n'eurent pas sur lui plus d'effet l'une que l'autre.
CHAPITRE XXIX. [(ORIGINAL LIV. II, CH. XXIX.)]
De la vertu.
Par le mot vertu, il faut entendre ici la force d'âme; ce n'est pas en des élans impétueux, mais passagers, qu'elle consiste; elle demande de la constance et se rencontre rarement.—L'expérience me montre qu'il y a une très grande différence entre les boutades et les saillies de l'âme et ce qu'elle est dans le courant habituel de la vie. Je vois bien que rien ne nous est impossible, pas même de faire plus que la divinité elle-même, dit quelqu'un; il y a plus de mérite, par exemple, à demeurer impassible par la force de notre volonté, que d'être tel parce que l'impassibilité serait dans nos attributs. Nous en arrivons à pouvoir joindre à la faiblesse humaine, la résolution et la fermeté de Dieu lui-même, mais ce n'est que par à-coups. Dans la vie de ces héros des temps passés il y a quelquefois des actes prodigieux, qui semblent excéder de beaucoup les forces que nous avons reçues de la nature; mais ce ne sont à la vérité que des actes passagers, et on se persuadera difficilement que leurs âmes aient pu s'imprégner et se pénétrer de ces idées élevées au point qu'elles leur soient devenues d'application constante et pour ainsi dire naturelles. Il nous arrive bien à nous-mêmes, qui ne sommes que des avortons d'hommes, que parfois notre âme, éveillée par les discours ou les exemples d'autrui, s'élève beaucoup au-dessus de ce qui lui est habituel, mais elle est alors comme emportée par une sorte de passion qui la pousse, l'agite, la ravit en quelque sorte hors d'elle-même; et, ce tourbillon franchi, nous la voyons, sans y penser, se détendre, se relâcher d'elle-même, sinon peut-être jusqu'à sa dernière limite, au moins dans une mesure qui fait qu'elle n'est plus ce qu'elle était devenue; si bien qu'il suffit alors de la moindre occasion, d'un oiseau perdu, d'un verre cassé, pour nous émotionner à peu près autant qu'il peut advenir chez un homme du commun. Sauf l'ordre, la modération et la constance, j'estime tout possible à un homme même défectueux, qui d'ordinaire est au-dessous de ce qu'il devrait être; c'est pour cela que les sages posent que, pour juger sainement d'un homme, il est essentiel d'examiner surtout ses actions privées et de le surprendre dans ce qui est sa vie de tous les jours.
Bien que la possédant à un haut degré, Pyrrhon essaya vainement de toujours mettre sa vie en conformité avec sa doctrine.—Pyrrhon, qui érigea l'ignorance en science de si plaisante sorte, essaya, comme tous les philosophes vraiment dignes de ce nom, de conformer sa vie à sa doctrine. Il prétendait que la faiblesse du jugement humain est si grande, qu'il est incapable de prendre un parti, ou d'incliner dans un sens plutôt que dans un autre; il le voulait continuellement en suspens, hésitant, considérant et accueillant tout comme chose indifférente. Aussi avait-il toujours, raconte-t-on, même manière de faire et même physionomie: s'il avait commencé à raconter quelque chose, il le contait jusqu'au bout, ne cessant de parler, alors même que son interlocuteur l'avait quitté; s'il marchait, il ne changeait pas de direction, quelque obstacle qui se présentât, et il fallait l'intervention de ses amis, pour le préserver des précipices, du heurt des charrettes et autres accidents; craindre ou éviter quelque chose était en effet contraire à ses principes, qui ne reconnaissaient pas nos sens capables de faire choix de quoi que ce soit, et ne tenaient rien pour certain. Il lui est arrivé quelquefois de supporter avec une telle constance des incisions et des cautérisations, qu'on ne lui voyait seulement pas ciller les yeux. C'est quelque chose de faire que l'âme accepte des idées de cette nature; c'est bien autre d'en faire application, ce n'est pourtant pas impossible. Mais les appliquer avec une persévérance, une constance telles, qu'elles deviennent notre manière d'être habituelle quand il s'agit de pratiques si éloignées de ce qui est communément, il est presque incroyable que cela se puisse. C'est ce qui explique pourquoi, aperçu chez lui, se querellant parfois très vivement avec sa sœur, et apostrophé sur ce qu'il se départissait en cela de son indifférence, il s'écria: «Eh quoi! faut-il que cette femmelette, elle aussi, vienne en témoignage à l'appui des règles de ma doctrine?» Une autre fois, ayant été vu se défendant contre un chien: «Il nous est bien difficile, dit-il, de nous dépouiller complètement de notre nature humaine; c'est d'abord par des actes qu'il faut nous défendre de ce qui nous menace, et la raison et la fatalité n'entrer en ligne que faute de mieux.»
Traits de courage amenés par une soudaine résolution.—Il y a environ sept à huit ans, qu'à deux lieues d'ici, un villageois qui vit encore, ayant depuis longtemps la tête rompue par les scènes de jalousie que lui faisait sa femme, fut, comme il revenait du travail, accueilli, en manière de bienvenue, par les criailleries habituelles de celle-ci. Là-dessus, il entra dans une fureur telle que, sur-le-champ, avec une serpe qu'il avait encore à la main, il se coupa net les parties de lui-même qui mettaient sa femme si fort en fièvre et les lui jeta au nez.—On conte aussi qu'un gentilhomme des nôtres, amoureux et très gaillard, parvenu, par sa persévérance, à attendrir le cœur d'une jolie maîtresse, s'étant trouvé, au moment d'entrer en possession d'elle, frappé d'impuissance et hors d'état de la satisfaire, «l'organe dont il attendait les services, n'ayant redressé qu'une tête défaillante (Tibulle)», dans son désespoir, rentré chez lui, sans plus attendre, il s'en priva et envoya cette cruelle et sanglante victime à sa belle, en réparation de l'offense qu'il lui avait faite. Que ne dirions-nous d'un fait de si grande originalité, s'il avait été accompli avec réflexion et sous l'effet d'un mobile religieux, comme faisaient les prêtres de Cybèle?