Ces plaintes là sont fauces: il y a en la police du monde, vne
egalité plus grande, et vne relation plus vniforme. Nostre peau est
pourueue aussi suffisamment que la leur, de fermeté contre les
iniures du temps, tesmoing plusieurs nations, qui n'ont encores•
essayé nul vsage de vestemens. Nos anciens Gaulois n'estoient
gueres vestus, ne sont pas les Irlandois noz voisins, soubs vn ciel si
froid. Mais nous le iugeons mieux par nous mesmes: car tous les
endroits de la personne, qu'il nous plaist descouurir au vent et à
l'air, se trouuent propres à le souffrir. S'il y a partie en nous foible,4
et qui semble deuoir craindre la froidure, ce deuroit estre l'estomach,
où se fait la digestion: noz peres le portoyent descouuert, et
noz Dames, ainsi molles et delicates qu'elles sont, elles s'en vont
tantost entr'ouuertes iusques au nombril. Les liaisons et emmaillottemens
des enfants ne sont non plus necessaires: et les meres Lacedemoniennes
esleuoient les leurs en toute liberté de mouuements•
de membres, sans les attacher ne plier. Nostre pleurer est commun
à la plus part des autres animaux, et n'en est guere qu'on ne voye
se plaindre et gemir long temps apres leur naissance: d'autant que
c'est vne contenance bien sortable à la foiblesse, en quoy ils se sentent.
Quant à l'vsage du manger, il est en nous, comme en eux,1
naturel et sans instruction.
Sentit enim vim quisque suam quam possit abuti.
Qui fait doute qu'vn enfant arriué à la force de se nourrir, ne sçeut
quester sa nourriture? et la terre en produit, et luy en offre assez
pour sa necessité, sans autre culture et artifice. Et sinon en tout•
temps, aussi ne fait elle pas aux bestes, tesmoing les prouisions,
que nous voyons faire aux fourmis et autres, pour les saisons steriles
de l'année. Ces nations, que nous venons de descouurir, si
abondamment fournies de viande et de breuuage naturel, sans soing
et sans façon, nous viennent d'apprendre que le pain n'est pas nostre2
seule nourriture: et que sans labourage, nostre mere Nature
nous auoit munis à planté de tout ce qu'il nous falloit: voire,
comme il est vray-semblable, plus plainement et plus richement
qu'elle ne fait à present, que nous y auons meslé nostre artifice:
Et tellus nitidas fruges, vinetáque læta
Sponte sua primùm mortalibus ipsa creauit;
Ipsa dedit dulces fœtus, et pabula læta;
Quæ nunc vix nostro grandescunt aucta labore,
Conterimúsque boues et vires agricolarum;
le débordement et desreglement de nostre appetit deuançant toutes3
les inuentions, que nous cherchons de l'assouuir. Quant aux
armes, nous en auons plus de naturelles que la plus part des autres
animaux, plus de diuers mouuemens de membres, et en tirons plus
de seruice naturellement et sans leçon: ceux qui sont duicts à combatre
nuds, on les void se ietter aux hazards pareils aux nostres. Si•
quelques bestes nous surpassent en cet auantage, nous en surpassons
plusieurs autres. Et l'industrie de fortifier le corps et le couurir
par moyens acquis, nous l'auons par vn instinct et precepte naturel.
Qu'il soit ainsi, l'elephant aiguise et esmoult ses dents, desquelles
il se sert à la guerre (car il en a de particulieres pour cet vsage,
lesquelles il espargne, et ne les employe aucunement à ses autres
seruices). Quand les taureaux vont au combat, ils respandent et
iettent la poussiere à l'entour d'eux: les sangliers affinent leurs•
deffences: et l'ichneumon, quand il doit venir aux prises auec le
crocodile, munit son corps, l'enduit et le crouste tout à l'entour, de
limon bien serré et bien paistry, comme d'vne cuirasse. Pourquoy
ne dirons nous qu'il est aussi naturel de nous armer de bois et de
fer? Quant au parler, il est certain, que s'il n'est pas naturel, il1
n'est pas necessaire. Toutesfois ie croy qu'vn enfant, qu'on auroit
nourry en pleine solitude, esloigné de tout commerce (qui seroit vn
essay malaisé à faire) auroit quelque espece de parolle pour exprimer
ses conceptions: et n'est pas croyable, que Nature nous ait
refusé ce moyen qu'elle a donné à plusieurs autres animaux. Car•
qu'est-ce autre chose que parler, cette faculté, que nous leur voyons
de se plaindre, de se resiouyr, de s'entr'appeller au secours, se
conuier à l'amour, comme ils font par l'vsage de leur voix? Comment
ne parleroient elles entr'elles? elles parlent bien à nous, et
nous à elles. En combien de sortes parlons nous à nos chiens, et ils2
nous respondent? D'autre langage, d'autres appellations, deuisons
nous auec eux, qu'auec les oyseaux, auec les pourceaux, les beufs,
les cheuaux: et changeons d'idiome selon l'espece.
Cosi per entro loro schiera bruna
S'ammusa l'vna con l'altra formica,
Forse à spiar lor via, et lor fortuna.
Il me semble que Lactance attribuë aux bestes, non le parler seulement,
mais le rire encore. Et la difference de langage, qui se voit
entre nous, selon la difference des contrées, elle se treuue aussi aux
animaux de mesme espece. Aristote allegue à ce propos le chant3
diuers des perdrix, selon la situation des lieux:
Variæque volucres
Longè alias alio iaciunt in tempore voces,
Et partim mutant cum tempestatibus vna
Raucisonos cantus.
Mais cela est à sçauoir, quel langage parleroit cet enfant: et ce
qui s'en dit par diuination, n'a pas beaucoup d'apparence. Si on
m'allegue contre cette opinion, que les sourds naturels ne parlent
point: ie respons que ce n'est pas seulement pour n'auoir peu receuoir
l'instruction de la parolle par les oreilles, mais plustost4
pource que le sens de l'ouye, duquel ils sont priuez, se rapporte à
celuy du parler, et se tiennent ensemble d'vne cousture naturelle.
En façon, que ce que nous parlons, il faut que nous le parlions
premierement à nous, et que nous le facions sonner au dedans à nos
oreilles, auant que de l'enuoyer aux estrangeres. I'ay dict tout
cecy, pour maintenir cette ressemblance, qu'il y a aux choses humaines:
et pour nous ramener et ioindre à la presse. Nous ne
sommes ny au dessus, ny au dessous du reste: tout ce qui est sous•
le ciel, dit le sage, court vne loy et fortune pareille.
Indupedita suis fatalibus omnia vinclis.
Il y a quelque difference, il y a des ordres et des degrez: mais c'est
soubs le visage d'vne mesme nature:
Res quæque suo ritu procedit, et omnes1
Fœdere naturæ certo discrimina seruant.

Il faut contraindre l'homme, et le renger dans les barrieres de
cette police. Le miserable n'a garde d'eniamber par effect au delà:
il est entraué et engagé, il est assubiecty de pareille obligation que
les autres creatures de son ordre, et d'vne condition fort moyenne,•
sans aucune prerogatiue, præexcellence vraye et essentielle. Celle
qu'il se donne par opinion, et par fantasie, n'a ny corps ny goust.
Et s'il est ainsi, que luy seul de tous les animaux, ayt cette liberté
de l'imagination, et ce desreglement de pensées, luy representant
ce qui est, ce qui n'est pas; et ce qu'il veut; le faulx et le veritable2
c'est vn aduantage qui luy est bien cher vendu, et duquel il
a bien peu à se glorifier: car de là naist la source principale des
maux qui le pressent, peché, maladie, irresolution, trouble, desespoir.
Ie dy donc, pour reuenir à mon propos, qu'il n'y a point
d'apparence d'estimer, que les bestes facent par inclination naturelle•
et forcée, les mesmes choses que nous faisons par nostre
choix et industrie. Nous deuons conclurre de pareils effects, pareilles
facultez, et de plus riches effects des facultez plus riches: et
confesser par consequent, que ce mesme discours, cette mesme
voye, que nous tenons à œuurer, aussi la tiennent les animaux, ou3
quelque autre meilleure. Pourquoy imaginons nous en eux cette
contrainte naturelle, nous qui n'en esprouuons aucun pareil effect?
Ioint qu'il est plus honorable d'estre acheminé et obligé à reglément
agir par naturelle et ineuitable condition, et plus approchant
de la diuinité, que d'agir reglément par liberté temeraire et fortuite;•
et plus seur de laisser à Nature, qu'à nous les resnes de nostre
conduitte. La vanité de nostre presomption faict, que nous
aymons mieux deuoir à noz forces, qu'à sa liberalité, nostre suffisance:
et enrichissons les autres animaux des biens naturels, et
les leur renonçons, pour nous honorer et annoblir des biens acquis:•
par vne humeur bien simple, ce me semble: car ie priseroy
bien autant des graces toutes miennes et naïfues, que celles que
i'aurois esté mendier et quester de l'apprentissage. Il n'est pas en
nostre puissance d'acquerir vne plus belle recommendation que
d'estre fauorisé de Dieu et de Nature. Par ainsi le renard, dequoy1
se seruent les habitans de la Thrace, quand ils veulent entreprendre
de passer par dessus la glace de quelque riuiere gelée, et
le laschent deuant eux pour cet effect, quand nous le verrions au
bord de l'eau approcher son oreille bien pres de la glace, pour
sentir s'il orra d'vne longue ou d'vne voisine distance, bruire l'eau•
courant au dessoubs, et selon qu'il trouue par là, qu'il y a plus ou
moins d'espesseur en la glace, se reculer, ou s'auancer, n'aurions
nous pas raison de iuger qu'il luy passe par la teste ce mesme discours,
qu'il feroit en la nostre: que c'est vne ratiocination et consequence
tirée du sens naturel: Ce qui fait bruit, se remue; ce qui2
se remue, n'est pas gelé; ce qui n'est pas gelé est liquide, et ce qui
est liquide plie soubs le faix? Car d'attribuer cela seulement à vne
viuacité du sens de l'ouye, sans discours et sans consequence, c'est
vne chimere, et ne peut entrer en nostre imagination. De mesme
faut-il estimer de tant de sortes de ruses et d'inuentions, dequoy•
les bestes se couurent des entreprises que nous faisons sur elles.

Et si nous voulons prendre quelque aduantage de cela mesme,
qu'il est en nous de les saisir, de nous en seruir, et d'en vser à
nostre volonté, ce n'est que ce mesme aduantage, que nous auons
les vns sur les autres. Nous auons à cette condition noz esclaues, et3
les Climacides estoient ce pas des femmes en Syrie qui seruoyent
couchées à quatre pattes, de marchepied et d'eschelle aux dames
à monter en coche? Et la plus part des personnes libres, abandonnent
pour bien legeres commoditez, leur vie, et leur estre à la
puissance d'autruy. Les femmes et concubines des Thraces plaident•
à qui sera choisie pour estre tuée au tumbeau de son mary. Les
tyrans ont-ils iamais failly de trouuer assez d'hommes vouez à leur
deuotion: aucuns d'eux adioustans d'auantage cette necessité de
les accompagner à la mort, comme en la vie? Des armées entieres
se sont ainsin obligées à leurs Capitaines. La formule du serment4
en cette rude escole des escrimeurs à outrance, portoit ces promesses:
Nous iurons de nous laisser enchainer, brusler, battre, et
tuer de glaiue, et souffrir tout ce que les gladiateurs legitimes
souffrent de leur maistre; engageant tresreligieusement et le corps
et l'ame à son seruice:•
Vre meum, si vis, flamma caput, et pete ferro
Corpus, et intorto verbere terga seca.
C'estoit vne obligation veritable, et si il s'en trouuoit dix mille telle
année, qui y entroyent et s'y perdoyent. Quand les Scythes enterroyent
leur Roy, ils estrangloyent sur son corps, la plus fauorie de1
ses concubines, son eschanson, escuyer d'escuirie, chambellan,
huissier de chambre et cuisinier. Et en son anniuersaire ils tuoyent
cinquante cheuaux montez de cinquante pages, qu'ils auoyent empalé
par l'espine du dos iusques au gozier, et les laissoyent ainsi
plantez en parade autour de la tombe. Les hommes qui nous seruent,•
le font à meilleur marché, et pour vn traictement moins curieux
et moins fauorable, que celuy que nous faisons aux oyseaux,
aux cheuaux, et aux chiens. A quel soucy ne nous demettons nous
pour leur commodité? Il ne me semble point, que les plus abiects
seruiteurs facent volontiers pour leurs maistres, ce que les Princes2
s'honorent de faire pour ces bestes. Diogenes voyant ses parents en
peine de le rachetter de seruitude: Ils sont fols, disoit-il, c'est
celuy qui me traitte et nourrit, qui me sert; et ceux qui entretiennent
les bestes, se doiuent dire plustost les seruir, qu'en estre seruis.
Et si elles ont cela de plus genereux, que iamais lyon ne s'asseruit•
à vn autre lyon, ny vn cheual à vn autre cheual par faute
de cœur. Comme nous allons à la chasse des bestes, ainsi vont les
tigres et les lyons à la chasse des hommes: et ont vn pareil exercice
les vnes sur les autres: les chiens sur les lieures, les brochets
sur les tanches, les arondeles sur les cigales, les esperuiers sur les3
merles et sur les allouettes:
Serpente ciconia pullos
Nutrit, et inuenta per deuia rura lacerta,
Et leporem aut capream famulæ Iouis et generosæ
In saltu venantur aues.
Nous partons le fruict de nostre chasse auec noz chiens et oyseaux,
comme la peine et l'industrie. Et au dessus d'Amphipolis
en Thrace, les chasseurs et les faucons sauuages, partent iustement
le butin par moitié: comme le long des palus Mæotides, si le pescheur
ne laisse aux loups de bonne foy, vne part esgale de sa4
prise, ils vont incontinent deschirer ses rets. Et comme nous auons
vne chasse, qui se conduit plus par subtilité, que par force, comme
celle des colliers de noz lignes et de l'hameçon, il s'en void aussi
de pareilles entre les bestes. Aristote dit, que la Seche iette de son
col vn boyau long comme vne ligne, qu'elle estand au loing en le•
laschant, et le retire à soy quand elle veut: à mesure qu'elle apperçoit
quelque petit poisson s'approcher, elle luy laisse mordre le
bout de ce boyau, estant cachée dans le sable, ou dans la vase, et
petit à petit le retire iusques à ce que ce petit poisson soit si prés
d'elle, que d'vn sault elle puisse l'attraper. Quant à la force, il•
n'est animal au monde en butte de tant d'offences, que l'homme:
il ne nous faut point vne balaine, vn elephant, et vn crocodile, ny
tels autres animaux, desquels vn seul est capable de deffaire vn
grand nombre d'hommes: les poulx sont suffisans pour faire vacquer
la dictature de Sylla: c'est le desieuner d'vn petit ver, que le1
cœur et la vie d'vn grand et triomphant Empereur. Pourquoy disons
nous, que c'est à l'homme science et cognoissance bastie par
art et par discours, de discerner les choses vtiles à son viure, et au
secours de ses maladies, de celles qui ne le sont pas, de cognoistre
la force de la rubarbe et du polypode; et quand nous voyons les•
cheures de Candie, si elles ont receu vn coup de traict, aller entre
vn million d'herbes choisir le dictame pour leur guerison, et la
tortue quand elle a mangé de la vipere, chercher incontinent de
l'origanum pour se purger, le dragon fourbir et esclairer ses yeux
auecques du fenoil, les cigongnes se donner elles mesmes des2
clysteres à tout de l'eau de marine, les elephans arracher non seulement
de leur corps et de leurs compagnons, mais des corps aussi
de leurs maistres, tesmoin celuy du Roy Porus qu'Alexandre deffit,
les iauelots et les dardz qu'on leur a iettez au combat, et les arracher
si dextrement, que nous ne le sçaurions faire auec si peu de•
douleur: pourquoy ne disons nous de mesmes, que c'est science et
prudence? Car d'alleguer, pour les deprimer, que c'est par la
seule instruction et maistrise de Nature, qu'elles le sçauent, ce
n'est pas leur oster le tiltre de science et de prudence: c'est la leur
attribuer à plus forte raison qu'à nous, pour l'honneur d'vne si3
certaine maistresse d'escole. Chrysippus, bien qu'en toutes autres
choses autant desdaigneux iuge de la condition des animaux,
que nul autre Philosophe, considerant les mouuements du chien,
qui se rencontrant en vn carrefour à trois chemins, ou à la queste
de son maistre qu'il a esgaré, ou à la poursuitte de quelque proye•
qui fuit deuant luy, va essayant vn chemin apres l'autre, et apres
s'estre asseuré des deux, et n'y auoir trouué la trace de ce qu'il
cherche, s'eslance dans le troisiesme sans marchander: il est contraint
de confesser, qu'en ce chien là, vn tel discours se passe:
I'ay suiuy iusques à ce carre-four mon maistre à la trace, il faut
necessairement qu'il passe par l'vn de ces trois chemins: ce n'est
ny par cettuy-cy, ny par celuy-là, il faut donc infailliblement qu'il•
passe par cet autre: et que s'asseurant par cette conclusion et discours,
il ne se sert plus de son sentiment au troisiesme chemin,
ny ne le sonde plus, ains s'y laisse emporter par la force de la
raison. Ce traict purement dialecticien, et cet vsage de propositions
diuisées et conioinctes, et de la suffisante enumeration des1
parties, vaut-il pas autant que le chien le sçache de soy que de
Trapezonce? Si ne sont pas les bestes incapables d'estre encore
instruites à nostre mode. Les merles, les corbeaux, les pies, les
perroquets, nous leur apprenons à parler: et cette facilité, que
nous recognoissons à nous fournir leur voix et haleine si souple et•
si maniable, pour la former et l'astreindre à certain nombre de
lettres et de syllabes, tesmoigne qu'ils ont vn discours au dedans,
qui les rend ainsi disciplinables et volontaires à apprendre. Chacun
est saoul, ce croy-ie, de voir tant de sortes de cingeries que les
batteleurs apprennent à leurs chiens: les dances, où ils ne faillent2
vne seule cadence du son qu'ils oyent; plusieurs diuers mouuemens
et saults qu'ils leur font faire par le commandement de leur
parolle: mais ie remerque auec plus d'admiration cet effect, qui
est toutes-fois assez vulgaire, des chiens dequoy se seruent les
aueugles, et aux champs et aux villes: ie me suis pris garde•
comme ils s'arrestent à certaines portes, d'où ils ont accoustumé
de tirer l'aumosne, comme ils euitent le choc des coches et des
charrettes, lors mesme que pour leur regard, ils ont assez de place
pour leur passage: i'en ay veu le long d'vn fossé de ville, laisser
vn sentier plain et vni, et en prendre vn pire, pour esloigner son3
maistre du fossé. Comment pouuoit-on auoir faict conceuoir à ce
chien, que c'estoit sa charge de regarder seulement à la seureté de
son maistre, et mespriser ses propres commoditez pour le seruir?
et comment auoit-il la cognoissance que tel chemin luy estoit bien
assez large, qui ne le seroit pas pour vn aueugle? Tout cela se•
peut-il comprendre sans ratiocination? Il ne faut pas oublier ce
que Plutarque dit auoir veu à Rome d'vn chien, auec l'Empereur
Vespasian le pere au Theatre de Marcellus. Ce chien seruoit à
vn batteleur qui ioüoit vne fiction à plusieurs mines et à plusieurs
personnages, et y auoit son rolle. Il falloit entre autres choses4
qu'il contrefist pour vn temps le mort, pour auoir mangé de certaine
drogue: apres auoir auallé le pain qu'on feignoit estre cette
drogue, il commença tantost à trembler et branler, comme s'il
eust esté estourdy: finalement s'estendant et se roidissant, comme
mort, il se laissa tirer et trainer d'vn lieu à autre, ainsi que portoit•
le subject du ieu, et puis quand il cogneut qu'il estoit temps, il
commença premierement à se remuer tout bellement, ainsi que s'il
se fust reuenu d'vn profond sommeil, et leuant la teste regarda çà
et là d'vne façon qui estonnoit tous les assistans. Les bœufs qui
seruoyent aux iardins Royaux de Suse, pour les arrouser et tourner1
certaines grandes rouës à puiser de l'eau, ausquelles il y a des
baquets attachez, comme il s'en voit plusieurs en Languedoc, on
leur auoit ordonné d'en tirer par iour iusques à cent tours chacun,
ils estoient si accoustumez à ce nombre, qu'il estoit impossible par
aucune force de leur en faire tirer vn tour dauantage, et ayans•
faict leur tasche ils s'arrestoient tout court. Nous sommes en l'adolescence
auant que nous sçachions compter iusques à cent, et venons
de descouurir des nations qui n'ont aucune cognoissance des
nombres. Il y a encore plus de discours à instruire autruy qu'à
estre instruit. Or laissant à part ce que Democritus iugeoit et2
prouuoit, que la plus part des arts, les bestes nous les ont apprises:
comme l'araignée à tistre et à coudre, l'arondelle à bastir, le
cigne et le rossignol la musique, et plusieurs animaux par leur imitation
à faire la medecine: Aristote tient que les rossignols instruisent
leurs petits à chanter, et y employent du temps et du•
soing: d'où il aduient que ceux que nous nourrissons en cage, qui
n'ont point eu loisir d'aller à l'escole soubs leurs parens, perdent
beaucoup de la grace de leur chant. Nous pouuons iuger par là,
qu'il reçoit de l'amendement par discipline et par estude. Et entre
les libres mesme, il n'est pas vng et pareil; chacun en a pris selon3
sa capacité. Et sur la ialousie de leur apprentissage, ils se debattent
à l'enuy, d'vne contention si courageuse, que par fois le vaincu
y demeure mort, l'aleine luy faillant plustost que la voix. Les plus
ieunes ruminent pensifs, et prennent à imiter certains couplets de
chanson: le disciple escoute la leçon de son precepteur, et en rend•
compte auec grand soing: ils se taisent l'vn tantost, tantost l'autre:
on oyt corriger les fautes, et sent-on aucunes reprehensions
du precepteur. I'ay veu, dit Arrius, autresfois vn elephant ayant
à chacune cuisse vn cymbale pendu, et vn autre attaché à sa
trompe, au son desquels tous les autres dançoyent en rond, s'esleuans4
et s'inclinans à certaines cadences, selon que l'instrument
les guidoit, et y auoit plaisir à ouyr cette harmonie. Aux spectacles
de Rome, il se voyoit ordinairement des elephans dressez à se mouuoir
et dancer au son de la voix, des dances à plusieurs entrelasseures,
coupeures et diuerses cadances tres-difficiles à apprendre.
Il s'en est veu, qui en leur priué rememoroient leur leçon, et•
s'exerçoyent par soing et par estude pour n'estre tancez et battuz
de leurs maistres. Mais cett'autre histoire de la pie, de laquelle
nous auons Plutarque mesme pour respondant, est estrange. Elle
estoit en la boutique d'vn barbier à Rome, et faisoit merueilles de
contrefaire auec la voix tout ce qu'elle oyoit. Vn iour il aduint que1
certaines trompettes s'arresterent à sonner long temps deuant cette
boutique: depuis cela et tout le lendemain, voyla cette pie pensiue,
muette et melancholique; dequoy tout le monde estoit esmerueillé,
et pensoit-on que le son des trompettes l'eust ainsin estourdie
et estonnée; et qu'auec l'ouye, la voix se fust quant et quant•
esteinte. Mais on trouua en fin, que c'estoit vne estude profonde, et
vne retraicte en soy-mesmes, son esprit s'exercitant et preparant
sa voix, à representer le son de ces trompettes: de maniere que
sa premiere voix ce fut celle là, d'exprimer parfaictement leurs reprises,
leurs poses, et leurs nuances; ayant quicté par ce nouuel2
apprentissage, et pris à desdain tout ce qu'elle sçauoit dire
auparauant. Ie ne veux pas obmettre d'alleguer aussi cet autre exemple
d'vn chien, que ce mesme Plutarque dit auoir veu (car quant à
l'ordre, ie sens bien que ie le trouble, mais ie n'en obserue non
plus à renger ces exemples, qu'au reste de toute ma besongne) luy•
estant dans vn nauire, ce chien estant en peine d'auoir l'huyle qui
estoit dans le fond d'vne cruche, où il ne pouuoit arriuer de la
langue, pour l'estroite emboucheure du vaisseau, alla querir des
cailloux, et en mit dans cette cruche iusques à ce qu'il eust faict
hausser l'huyle plus pres du bord, où il la peust atteindre. Cela3
qu'est-ce, si ce n'est l'effect d'vn esprit bien subtil? On dit que les
corbeaux de Barbarie en font de mesme, quand l'eau qu'ils veulent
boire est trop basse. Cette action est aucunement voisine de ce
que recitoit des elephans, vn Roy de leur nation, Iuba; que quand
par la finesse de ceux qui les chassent, l'vn d'entre eux se trouue•
pris dans certaines fosses profondes qu'on leur prepare, et les recouure
lon de menues brossailles pour les tromper, ses compagnons
y apportent en diligence force pierres, et pieces de bois, afin
que cela l'ayde à s'en mettre hors. Mais cet animal rapporte en
tant d'autres effects à l'humaine suffisance, que si ie vouloy suiure4
par le menu ce que l'experience en a appris, ie gaignerois aisément
ce que ie maintiens ordinairement, qu'il se trouue plus de difference
de tel homme à tel homme, que de tel animal à tel homme.
Le gouuerneur d'vn elephant en vne maison priuée de Syrie, desroboit
à tous les repas, la moitié de la pension qu'on luy auoit ordonnée:•
vn iour le maistre voulut luy-mesme le penser, versa dans
sa mangeoire la iuste mesure d'orge, qu'il luy auoit prescrite, pour
sa nourriture: l'elephant regardant de mauuais œil ce gouuerneur,
separa auec la trompe, et en mit à part la moitié, declarant
par là le tort qu'on luy faisoit. Et vn autre, ayant vn gouuerneur1
qui mesloit dans sa mangeaille des pierres pour en croistre la mesure,
s'approcha du pot où il faisoit cuyre sa chair pour son disner,
et le luy remplit de cendre. Cela ce sont des effects particuliers:
mais ce que tout le monde a veu, et que tout le monde sçait, qu'en
toutes les armées qui se conduisoyent du pays de Leuant, l'vne des•
plus grandes forces consistoit aux elephans, desquels on tiroit des
effects sans comparaison plus grands que nous ne faisons à present
de nostre artillerie, qui tient à peu pres leur place en vne battaille
ordonnée (cela est aisé à iuger à ceux qui cognoissent les histoires
anciennes)2
Si quidem Tyrio seruire solebant
Annibali, et nostris ducibus, regique Molosso,
Horum maiores, et dorso ferre cohortes,
Partem aliquam belli, et euntem in prælia turrim.
Il falloit bien qu'on se respondist à bon escient de la creance de•
ces bestes et de leur discours, leur abandonnant la teste d'vne battaille;
là où le moindre arrest qu'elles eussent sçeu faire, pour la
grandeur et pesanteur de leur corps, le moindre effroy qui leur
eust faict tourner la teste sur leurs gens, estoit suffisant pour tout
perdre. Et s'est veu peu d'exemples, où cela soit aduenu, qu'ils se3
reiectassent sur leurs trouppes, au lieu que nous mesmes nous reiectons
les vns sur les autres, et nous rompons. On leur donnoit
charge non d'vn mouuement simple, mais de plusieurs diuerses
parties au combat: comme faisoient aux chiens les Espagnols à la
nouuelle conqueste des Indes; ausquels ils payoient solde, et faisoient•
partage au butin. Et montroient ces animaux, autant d'addresse
et de iugement à poursuiure et arrester leur victoire, à
charger ou à reculer, selon les occasions, à distinguer les amis des
ennemis, comme ils faisoient d'ardeur et d'aspreté. Nous admirons
et poisons mieux les choses estrangeres que les ordinaires: et sans4
cela ie ne me fusse pas amusé à ce long registre. Car selon mon
opinion, qui contrerollera de pres ce que nous voyons ordinairement
es animaux, qui viuent parmy nous, il y a dequoy y trouuer
des effects autant admirables, que ceux qu'on va recueillant és
pays et siecles estrangers. C'est vne mesme nature qui roule son
cours. Qui en auroit suffisamment iugé le present estat, en pourroit
seurement conclurre et tout l'aduenir et tout le passé. I'ay
veu autresfois parmy nous, des hommes amenez par mer de loingtain
pays, desquels par ce que nous n'entendions aucunement le•
langage, et que leur façon au demeurant et leur contenance, et
leurs vestemens, estoient du tout esloignez des nostres, qui de
nous ne les estimoit et sauuages et brutes? qui n'attribuoit à stupidité
et à bestise, de les voir muets, ignorans la langue Françoise,
ignorans nos baise-mains, et nos inclinations serpentées; nostre1
port et nostre maintien, sur lequel sans faillir, doit prendre son
patron la nature humaine? Tout ce qui nous semble estrange, nous
le condamnons, et ce que nous n'entendons pas. Il nous aduient
ainsin au iugement que nous faisons des bestes. Elles ont plusieurs
conditions, qui se rapportent aux nostres: de celles-là par comparaison•
nous pouuons tirer quelque coniecture: mais de ce qu'elles
ont particulier, que sçauons nous que c'est? Les cheuaux, les
chiens, les bœufs, les brebis, les oyseaux, et la pluspart des animaux,
qui viuent auec nous, recognoissent nostre voix, et se laissent
conduire par elle: si faisoit bien encore la murene de Crassus,2
et venoit à luy quand il l'appelloit: et le font aussi les anguilles,
qui se trouuent en la fontaine d'Arethuse: et i'ay veu des gardoirs
assez, où les poissons accourent, pour manger, à certain cry de
ceux qui les traictent.
Nomen habent, et ad magistri
Vocem quisque sui venit citatus.
Nous pouuons iuger de cela. Nous pouuons aussi dire, que les
elephans ont quelque participation de religion, d'autant qu'apres
plusieurs ablutions et purifications, on les voit haussans leur
trompe, comme des bras; et tenans les yeux fichez vers le soleil3
leuant, se planter long temps en meditation et contemplation, à certaines
heures du iour; de leur propre inclination, sans instruction
et sans precepte. Mais pour ne voir aucune telle apparence és autres
animaux, nous ne pouuons pourtant establir qu'ils soient sans
religion, et ne pouuons prendre en aucune part ce qui nous est•
caché. Comme nous voyons quelque chose en cette action que le
philosophe Cleanthes remerqua, par ce qu'elle retire aux nostres:
Il vid, dit-il, des fourmis partir de leur fourmiliere, portans le
corps d'vn fourmis mort, vers vne autre fourmiliere, de laquelle
plusieurs autres fourmis leur vindrent au deuant, comme pour parler
à eux, et apres auoir esté ensemble quelque piece, ceux-cy s'en
retournerent, pour consulter, pensez, auec leurs concitoyens, et
firent ainsi deux ou trois voyages pour la difficulté de la capitulation.
En fin ces derniers venus, apporterent aux premiers vn ver•
de leur taniere comme pour la rançon du mort, lequel ver les premiers
chargerent sur leur dos, et emporterent chez eux, laissans
aux autres le corps du trespassé. Voila l'interpretation que Cleanthes
y donna: tesmoignant par là que celles qui n'ont point de
voix, ne laissent pas d'auoir pratique et communication mutuelle;1
de laquelle c'est nostre deffaut que nous ne soyons participans; et
nous meslons à cette cause sottement d'en opiner. Or elles produisent
encores d'autres effects, qui surpassent de bien loing nostre
capacité, ausquels il s'en faut tant que nous puissions arriuer
par imitation, que par imagination mesme nous ne les pouuons•
conceuoir. Plusieurs tiennent qu'en cette grande et derniere battaille
nauale qu'Antonius perdit contre Auguste, sa galere capitainesse
fut arrestée au milieu de sa course, par ce petit poisson, que
les Latins nomment remora, à cause de cette sienne proprieté d'arrester
toute sorte de vaisseaux, ausquels il s'attache. Et l'Empereur2
Caligula vogant auec vne grande flotte en la coste de la Romanie,
sa seule galere fut arrestée tout court, par ce mesme
poisson; lequel il fit prendre attaché comme il estoit au bas de son
vaisseau, tout despit dequoy vn si petit animal pouuoit forcer et la
mer et les vents, et la violence de tous ses auirons, pour estre seulement•
attaché par le bec à sa galere, car c'est vn poisson à coquille,
et s'estonna encore non sans grande raison, de ce que luy
estant apporté dans le batteau, il n'auoit plus cette force, qu'il
auoit au dehors. Vn citoyen de Cyzique acquit iadis reputation de
bon mathematicien, pour auoir appris la condition de l'herisson. Il3
a sa taniere ouuerte à diuers endroits et à diuers vents; et preuoyant
le vent aduenir, il va boucher le trou du costé de ce vent-là;
ce que remerquant ce citoyen, apportoit en sa ville certaines
predictions du vent, qui auoit à tirer. Le cameleon prend la couleur
du lieu, où il est assis: mais le poulpe se donne luy-mesme la couleur•
qu'il luy plaist, selon les occasions, pour se cacher de ce qu'il
craint, et attrapper ce qu'il cherche. Au cameleon c'est changement
de passion, mais au poulpe c'est changement d'action. Nous auons
quelques mutations de couleur, à la frayeur, la cholere, la honte,
et autres passions, qui alterent le teint de nostre visage: mais c'est4
par l'effect de la souffrance, comme au cameleon. Il est bien en la
iaunisse de nous faire iaunir, mais il n'est pas en la disposition de
nostre volonté. Or ces effects que nous recognoissons aux autres
animaux, plus grands que les nostres, tesmoignent en eux quelque
faculté plus excellente, qui nous est occulte; comme il est vraysemblable
que sont plusieurs autres de leurs conditions et puissances,•
desquelles nulles apparances ne viennent iusques à nous.

De toutes les predictions du temps passé, les plus anciennes et
plus certaines estoyent celles qui se tiroient du vol des oyseaux.
Nous n'auons rien de pareil ny de si admirable. Cette regle, cet
ordre du bransler de leur aisle, par lequel on tire des consequences1
des choses à venir, il faut bien qu'il soit conduit par quelque excellent
moyen à vne si noble operation; car c'est prester à la lettre,
d'aller attribuant ce grand effect, à quelque ordonnance naturelle,
sans l'intelligence, consentement, et discours, de qui le
produit: et est vne opinion euidemment faulse. Qu'il soit ainsi: la•
torpille a cette condition, non seulement d'endormir les membres
qui la touchent, mais au trauers des filets, et de la scene, elle
transmet vne pesanteur endormie aux mains de ceux qui la remuent
et manient: voire dit-on d'auantage, que si on verse de
l'eau dessus, on sent cette passion qui gaigne contremont iusques2
à la main, et endort l'attouchement au trauers de l'eau. Cette force
est merueilleuse: mais elle n'est pas inutile à la torpille: elle la
sent et s'en sert; de maniere que pour attraper la proye qu'elle
queste, on la void se tapir soubs le limon, afin que les autres poissons
se coulans par dessus, frappez et endormis de cette sienne•
froideur, tombent en sa puissance. Les gruës, les arondeles, et autres
oyseaux passagers, changeans de demeure selon les saisons de
l'an, montrent assez la cognoissance qu'elles ont de leur faculté
diuinatrice, et la mettent en vsage. Les chasseurs nous asseurent,
que pour choisir d'vn nombre de petits chiens, celuy qu'on3
doit conseruer pour le meilleur, il ne faut que mettre la mere au
propre de le choisir elle mesme; comme si on les emporte hors de
leur giste, le premier qu'elle y rapportera, sera tousiours le meilleur:
ou bien si on fait semblant d'entourner de feu le giste, de
toutes parts, celuy des petits, au secours duquel elle courra premierement.•
Par où il appert qu'elles ont vn vsage de prognostique
que nous n'auons pas: ou qu'elles ont quelque vertu à iuger de
leurs petits, autre et plus viue que la nostre. La maniere de
naistre, d'engendrer, nourrir, agir, mouuoir, viure et mourir des
bestes, estant si voisine de la nostre, tout ce que nous retranchons4
de leurs causes motrices, et que nous adioustons à nostre condition
au dessus de la leur, cela ne peut aucunement partir du discours
de nostre raison. Pour reglement de nostre santé, les medecins
nous proposent l'exemple du viure des bestes, et leur façon:
car ce mot est de tout temps en la bouche du peuple:
Tenez chaults les pieds et la teste,
Au demeurant viuez en beste.
La generation est la principale des actions naturelles: nous auons
quelque disposition de membres, qui nous est plus propre à cela:
toutesfois ils nous ordonnent de nous ranger à l'assiette et disposition
brutale, comme plus effectuelle:1
More ferarum,
Quadrupedúmque magis ritu, plerumque putantur
Concipere vxores: quia sic loca sumere possunt,
Pectoribus positis, sublatis semina lumbis.
Et reiettent comme nuisibles ces mouuements indiscrets, et insolents,•
que les femmes y ont meslé de leur creu; les ramenant à
l'exemple et vsage des bestes de leur sexe, plus modeste et rassis.
Nam mulier prohibet se concipere atque repugnat,
Clunibus ipse viri Venerem si læta retractet,
Atque exossato ciet omni pectore fluctus.2
Eijcit enim sulci recta regione viáque
Vomerem, atque locis auertit seminis ictum.

Si c'est iustice de rendre à chacun ce qui luy est deu, les bestes
qui seruent, ayment et deffendent leurs bien-faicteurs, et qui
poursuyuent et outragent les estrangers et ceux qui les offencent,•
elles representent en cela quelque air de nostre iustice: comme
aussi en conseruant vne equalité tres-equitable en la dispensation
de leurs biens à leurs petits. Quant à l'amitié, elles l'ont sans comparaison
plus viue et plus constante, que n'ont pas les hommes.
Hyrcanus le chien du Roy Lysimachus, son maistre mort, demeura3
obstiné sus son lict, sans vouloir boire ne manger: et le iour qu'on
en brusla le corps, il print sa course, et se ietta dans le feu, où il
fut bruslé. Comme fit aussi le chien d'vn nommé Pyrrhus; car il
ne bougea de dessus le lict de son maistre, depuis qu'il fut mort:
et quand on l'emporta, il se laissa enleuer quant et luy, et finalement•
se lança dans le buscher où on brusloit le corps de son maistre.
Il y a certaines inclinations d'affection, qui naissent quelquefois
en nous, sans le conseil de la raison, qui viennent d'vne temerité,
fortuite, que d'autres nomment sympathie: les bestes en sont
capables comme nous. Nous voyons les cheuaux prendre certaine4
accointance des vns aux autres, iusques à nous mettre en peine
pour les faire viure ou voyager separément. On les void appliquer
leur affection à certain poil de leurs compagnons, comme à certain
visage: et où ils le rencontrent, s'y ioindre incontinent auec feste
et demonstration de bienueillance; et prendre quelque autre
forme à contre-cœur et en haine. Les animaux ont choix comme
nous, en leurs amours, et font quelque triage de leur femelles. Ils•
ne sont pas exempts de nos ialousies et d'enuies extremes et
irreconciliables. Les cupiditez sont ou naturelles et necessaires,
comme le boire et le manger; ou naturelles et non necessaires,
comme l'accointance des femelles; ou elles ne sont ny naturelles
ny necessaires: de cette derniere sorte sont quasi toutes celles des1
hommes: elles sont toutes superfluës et artificielles. Car c'est merueille
combien peu il faut à Nature pour se contenter, combien peu
elle nous a laissé à desirer. Les apprests à nos cuisines ne touchent
pas son ordonnance. Les Stoiciens disent qu'vn homme auroit
dequoy se substanter d'vne oliue par iour. La delicatesse de•
nos vins, n'est pas de sa leçon, ny la recharge que nous adioustons
aux appetits amoureux:
Neque illa
Magno prognatum deposcit consule cunnum.

Ces cupiditez estrangeres, que l'ignorance du bien, et vne fauce2
opinion ont coulées en nous, sont en si grand nombre, qu'elles
chassent presque toutes les naturelles. Ny plus ny moins que si en
vne cité, il y auoit si grand nombre d'estrangers, qu'ils en missent
hors les naturels habitans, ou esteignissent leur authorité et puissance
ancienne, l'vsurpant entierement, et s'en saisissant. Les•
animaux sont beaucoup plus reglez que nous ne sommes, et se
contiennent auec plus de moderation soubs les limites que Nature
nous a prescripts. Mais non pas si exactement, qu'ils n'ayent encore
quelque conuenance à nostre desbauche. Et tout ainsi comme
il s'est trouué des desirs furieux, qui ont poussé les hommes à l'amour3
des bestes, elles se trouuent aussi par fois esprises de nostre
amour, et reçoiuent des affections monstrueuses d'vne espece à autre.
Tesmoin l'elephant corriual d'Aristophanes le grammairien, en
l'amour d'vne ieune bouquetiere en la ville d'Alexandrie, qui ne
luy cedoit en rien aux offices d'vn poursuyuant bien passionné:•
car se promenant par le marché, où lon vendoit des fruicts, il en
prenoit auec sa trompe, et les luy portoit: il ne la perdoit de veuë,
que le moins qu'il luy estoit possible; et luy mettoit quelquefois la
trompe dans le sein par dessoubs son collet, et luy tastoit les tettins.
Ils recitent aussi d'vn dragon amoureux d'vne fille; et d'vne
oye esprise de l'amour d'vn enfant, en la ville d'Asope; et d'vn belier
seruiteur de la menestriere Glaucia: et il se void tous les iours
des magots furieusement espris de l'amour des femmes. On void•
aussi certains animaux s'addonner à l'amour des masles de leur
sexe. Oppianus et autres recitent quelques exemples, pour montrer
la reuerence que les bestes en leurs mariages portent à la parenté;
mais l'experience nous fait bien souuent voir le contraire;
Nec habetur turpe iuuencæ1
Ferre patrem tergo; fit equo sua filia coniux;
Quásque creauit, init pecudes caper; ipsáque cuius
Semine concepta est, ex illo concipit ales.

De subtilité malitieuse, en est-il vne plus expresse que celle du
mulet du philosophe Thales? lequel passant au trauers d'vne riuiere•
chargé de sel, et de fortune y estant bronché, si que les sacs
qu'il portoit en furent tous mouillez, s'estant apperçeu que le
sel fondu par ce moyen, luy auoit rendu sa charge plus legere, ne
failloit iamais aussi tost qu'il rencontroit quelque ruisseau, de se
plonger dedans auec sa charge, iusques à ce que son maistre descouurant2
sa malice, ordonna qu'on le chargeast de laine, à quoy
se trouuant mesconté, il cessa de plus vser de cette finesse. Il y
en a plusieurs qui representent naïfuement le visage de nostre auarice;
car on leur void vn soin extreme de surprendre tout ce
qu'elles peuuent, et de le curieusement cacher, quoy qu'elles n'en•
tirent point vsage. Quant à la mesnagerie, elles nous surpassent
non seulement en cette preuoyance d'amasser et espargner pour le
temps à venir, mais elles ont encore beaucoup de parties de la
science, qui y est necessaire. Les fourmis estandent au dehors de
l'aire leurs grains et semences pour les esuenter, refreschir et secher,3
quand ils voyent qu'ils commencent à se moisir et à sentir le
rance, de peur qu'ils ne se corrompent et pourrissent. Mais la
caution et preuention dont ils vsent à ronger le grain de froment,
surpasse toute imagination de prudence humaine. Par ce que le
froment ne demeure pas tousiours sec ny sain, ains s'amolit, se resoult•
et destrempe comme en laict, s'acheminant à germer et produire:
de peur qu'il ne deuienne semence, et perde sa nature et
proprieté de magasin pour leur nourriture, ils rongent le bout, par
où le germe a coustume de sortir. Quant à la guerre, qui est la
plus grande et pompeuse des actions humaines, ie sçaurois volontiers,4
si nous nous en voulons seruir pour argument de quelque
prerogatiue, ou au rebours pour tesmoignage de nostre imbecillité
et imperfection: comme de vray, la science de nous entre-deffaire
et entretuer, de ruiner et perdre nostre propre espece, il semble
qu'elle n'a pas beaucoup dequoy se faire desirer aux bestes qui ne•
l'ont pas.
Quando leoni
Fortior eripuit vitam leo? quo nemore vnquam
Expirauit aper maioris dentibus apri?
Mais elles n'en sont pas vniuersellement exemptes pourtant: tesmoin1
les furieuses rencontres des mouches à miel, et les entreprinses
des Princes des deux armées contraires:
Sæpe duobus
Regibus incessit magno discordia motu;
Continuóque animos vulgi et trepidantia bello
Corda licet longé præsciscere.
Ie ne voy iamais cette diuine description, qu'il ne m'y semble lire
peinte l'ineptie et vanité humaine. Car ces mouuemens guerriers,
qui nous rauissent de leur horreur et espouuantement, cette tempeste2
de sons et de cris:
Fulgur ibi ad cælum se tollit, totáque circum
Ære renidescit tellus, subtèrque virûm vi
Excitur pedibus sonitus, clamoréque montes
Icti reiectant voces ad sidera mundi.
cette effroyable ordonnance de tant de milliers d'hommes armez,
tant de fureur, d'ardeur, et de courage, il est plaisant à considerer
par combien vaines occasions elle est agitée, et par combien legeres
occasions esteinte.
Paridis propter narratur amorem3
Græcia Barbariæ diro collisa duello.
Toute l'Asie se perdit et se consomma en guerres pour le macquerellage
de Paris. L'enuie d'vn seul homme, vn despit, vn plaisir,
vne ialousie domestique, causes qui ne deuroient pas esmouuoir
deux harangeres à s'esgratigner, c'est l'ame et le mouuement de•
tout ce grand trouble. Voulons nous en croire ceux mesmes qui en
sont les principaux autheurs et motifs? Oyons le plus grand, le
plus victorieux Empereur, et le plus puissant qui fust onques, se
iouant et mettant en risée tres-plaisamment et tres-ingenieusement,
plusieurs batailles hazardées et par mer et par terre, le sang4
et la vie de cinq cens mille hommes qui suiuirent sa fortune, et les
forces et richesses des deux parties du monde espuisées pour le
seruice de ses entreprinses:
Quòd futuit Glaphyran Antonius, hanc mihi pœnam
Fuluia constituit, se quoque vti futuam.
Fuluiam ego vt futuam! quid si me Manius oret
Pædicem, faciam? non puto, si sapiam.
Aut futue, aut pugnemus, ait: quid si mihi vita
Charior est ipsa mentula? signa canant.
I'vse en liberté de conscience de mon Latin, auecq le congé, que5
vous m'en auez donné. Or ce grand corps à tant de visages et de
mouuemens, qui semblent menasser le ciel et la terre:
Quàm multi Lybico voluuntur marmore fluctus,
Sæuus vbi Orion hybernis conditur vndis,
Vel cùm sole nouo densæ torrentur aristæ,
Aut Hermi campo, aut Lyciæ flauentibus aruis,
Scuta sonant, pulsùque pedum tremit excita tellus:
ce furieux monstre, à tant de bras et à tant de testes, c'est tousiours
l'homme foyble, calamiteux, et miserable. Ce n'est qu'vne
formilliere esmeuë et eschaufée,1
It nigrum campis agmen:
vn souffle de vent contraire, le croassement d'vn vol de corbeaux,
le faux pas d'vn cheual, le passage fortuite d'vn aigle, vn songe,
vne voix, vn signe, vne brouée matiniere, suffisent à le renuerser
et porter par terre. Donnez luy seulement d'vn rayon de soleil par•
le visage, le voyla fondu et esuanouy: qu'on luy esuente seulement
vn peu de poussiere aux yeux, comme aux mouches à miel de nostre
Poëte, voyla toutes nos enseignes, nos legions, et le grand Pompeius
mesmes à leur teste, rompu et fracassé: car ce fut luy, ce
me semble, que Sertorius battit en Espaigne à tout ces belles armes,2
qui ont aussi seruy à Eumenes contre Antigonus, à Surena
contre Crassus:
Hi motus animorum, atque hæc certamina tanta
Pulueris exigui iactu compressa quiescent.
Qu'on descouple mesmes de noz mouches apres, elles auront et la•
force et le courage de le dissiper. De fresche memoire, les Portugais
assiegeans la ville de Tamly, au territoire de Xiatine, les habitans
d'icelle porterent sur la muraille quantité de ruches, dequoy
ils sont riches. Et auec du feu chasserent les abeilles si viuement
sur leurs ennemis, qu'ils abandonnerent leur entreprinse, ne pouuans3
soustenir leurs assauts et piqueures. Ainsi demeura la victoire
et liberté de leur ville, à ce nouueau secours: auec telle fortune,
qu'au retour du combat, il ne s'en trouua vne seule à dire. Les
ames des Empereurs et des sauatiers sont iettées à mesme moule.
Considerant l'importance des actions des Princes et leur poix, nous•
nous persuadons qu'elles soyent produictes par quelques causes
aussi poisantes et importantes. Nous nous trompons: ils sont menez
et ramenez en leurs mouuemens, par les mesmes ressors, que
nous sommes aux nostres. La mesme raison qui nous fait tanser
auec vn voisin, dresse entre les Princes vne guerre: la mesme4
raison qui nous fait fouëtter vn laquais, tombant en vn Roy, luy
fait ruiner vne prouince. Ils veulent aussi legerement que nous,
mais ils peuuent plus. Pareils appetits agitent vn ciron et vn elephant.
Quant à la fidelité, il n'est animal au monde traistre au
prix de l'homme. Nos histoires racontent la vifue poursuitte que•
certains chiens ont faict de la mort de leurs maistres. Le Roy
Pyrrhus ayant rencontré vn chien qui gardoit vn homme mort, et
ayant entendu qu'il y auoit trois iours qu'il faisoit cet office, commanda
qu'on enterrast ce corps, et mena ce chien quant et luy. Vn
iour qu'il assistoit aux montres generales de son armee, ce chien
apperceuant les meurtriers de son maistre, leur courut sus, auec•
grans aboys et aspreté de courroux, et par ce premier indice
achemina la vengeance de ce meurtre, qui en fut faicte bien tost
apres par la voye de la iustice. Autant en fit le chien du sage Hesiode,
ayant conuaincu les enfans de Ganistor Naupactien, du
meurtre commis en la personne de son maistre. Vn autre chien1
estant à la garde d'vn temple à Athenes, ayant aperçeu vn larron
sacrilege qui emportoit les plus beaux ioyaux, se mit à abbayer
contre luy tant qu'il peut: mais les marguilliers ne s'estans point
esueillez pour cela, il se mit à suyure, et le iour estant venu, se
tint vn peu plus esloigné de luy, sans le perdre iamais de veuë:•
s'il luy offroit à manger, il n'en vouloit pas, et aux autres passans
qu'il rencontroit en son chemin, il leur faisoit feste de la queuë, et
prenoit de leurs mains ce qu'ils luy donnoient à manger: si son
larron s'arrestoit pour dormir, il s'arrestoit quant et quant au lieu
mesmes. La nouuelle de ce chien estant venuë aux marguilliers de2
cette eglise, ils se mirent à le suiure à la trace, s'enquerans des
nouuelles du poil de ce chien, et en fin le rencontrerent en la ville
de Cromyon, et le larron aussi, qu'ils ramenerent en la ville d'Athenes,
où il fut puny. Et les iuges en recognoissance de ce bon office,
ordonnerent du public certaine mesure de bled pour nourrir•
le chien, et aux prestres d'en auoir soin. Plutarque tesmoigne cette
histoire, comme chose tres-aueree et aduenue en son siecle.

Quant à la gratitude, car il me semble que nous auons besoin de
mettre ce mot en credit, ce seul exemple y suffira, qu'Appion recite
comme en ayant esté luy mesme spectateur. Vn iour, dit-il, qu'on3
donnoit à Rome au peuple le plaisir du combat de plusieurs bestes
estranges, et principalement de lyons de grandeur inusitee, il y en
auoit vn entre autres, qui par son port furieux, par la force et
grosseur de ses membres, et vn rugissement hautain et espouuantable,
attiroit à soy la veuë de toute l'assistance. Entre les autres esclaues,•
qui furent presentez au peuple en ce combat des bestes, fut
vn Androdus de Dace, qui estoit à vn Seigneur Romain, de qualité
consulaire. Ce lyon l'ayant apperceu de loing, s'arresta premierement
tout court, comme estant entré en admiration, et puis s'approcha
tout doucement d'vne façon molle et paisible, comme pour4
entrer en recognoissance auec luy. Cela faict, et s'estant asseuré
de ce qu'il cherchoit, il commença à battre de la queuë à la mode
des chiens qui flattent leur maistre, et à baiser, et lescher les
mains et les cuisses de ce pauure miserable, tout transi d'effroy et
hors de soy. Androdus ayant repris ses esprits par la benignité•
de ce lyon, et r'asseuré sa veuë pour le considerer et recognoistre:
c'estoit vn singulier plaisir de voir les caresses, et les festes
qu'ils s'entrefaisoient l'vn à l'autre. Dequoy le peuple avant esleué
des cris de ioye, l'Empereur fit appeller cet esclaue, pour entendre
de luy le moyen d'vn si estrange euenement. Il luy recita vne histoire
nouuelle et admirable. Mon maistre, dict-il, estant proconsul
en Aphrique, ie fus contrainct par la cruauté et rigueur qu'il me•
tenoit, me faisant iournellement battre, me desrober de luy, et
m'en fuir. Et pour me cacher seurement d'vn personnage ayant si
grande authorité en la prouince, ie trouuay mon plus court, de
gaigner les solitudes et les contrees sablonneuses et inhabitables
de ce pays là, resolu, si le moyen de me nourrir venoit à me faillir,1
de trouuer quelque façon de me tuer moy-mesme. Le soleil estant
extremement aspre sur le midy, et les chaleurs insupportables, ie
m'embatis sur vne cauerne cachee et inaccessible, et me iettay dedans.
Bien tost apres y suruint ce lyon, ayant vne patte sanglante
et blessee, tout plaintif et gemissant des douleurs qu'il y souffroit:•
à son arriuee i'eu beaucoup de frayeur, mais luy me voyant mussé
dans vn coing de sa loge, s'approcha tout doucement de moy, me
presentant sa patte offencee, et me la montrant comme pour demander
secours: ie luy ostay lors vn grand escot qu'il y auoit, et
m'estant vn peu appriuoisé à luy, pressant sa playe en fis sortir2
l'ordure qui s'y amassoit, l'essuyay, et nettoyay le plus proprement
que ie peux. Luy se sentant allegé de son mal, et soulagé de cette
douleur, se prit à reposer, et à dormir, ayant tousiours sa patte
entre mes mains. De là en hors luy et moy vesquismes ensemble en
cette cauerne trois ans entiers de mesmes viandes: car des bestes•
qu'il tuoit à sa chasse, il m'en apportoit les meilleurs endroits, que
ie faisois cuire au soleil à faute de feu, et m'en nourrissois. A la
longue, m'estant ennuyé de cette vie brutale et sauuage, comme ce
lyon estoit allé vn iour à sa queste accoustumee, ie partis de là, et
à ma troisiesme iournee fus surpris par les soldats, qui me menerent3
d'Affrique en cette ville à mon maistre, lequel soudain me condamna
à mort, et à estre abandonné aux bestes. Or à ce que ie voy
ce lyon fut aussi pris bien tost apres, qui m'a à cette heure voulu
recompenser du bien-fait et guerison qu'il auoit reçeu de moy. Voyla
l'histoire qu'Androdus recita à l'Empereur, laquelle il fit aussi entendre•
de main à main au peuple. Parquoy à la requeste de tous
il fut mis en liberté, et absous de cette condamnation, et par ordonnance
du peuple luy fut faict present de ce lyon. Nous voyions
depuis, dit Appion, Androdus conduisant ce lyon à tout vne petite
laisse, se promenant par les tauernes à Rome, receuoir l'argent4
qu'on luy donnoit: le lyon se laisser couurir des fleurs qu'on luy
iettoit, et chacun dire en les rencontrant: Voyla le lyon hoste de
l'homme, voyla l'homme medecin du lyon. Nous pleurons souuent
la perte des bestes que nous aymons, aussi font elles la nostre.
Pòst, bellator equus, positis insignibus, Æthon
It lacrymans, guttisque humectat grandibus ora.

Comme aucunes de nos nations ont les femmes en commun, aucunes
à chacun la sienne: cela ne se voit-il pas aussi entre les bestes,
et des mariages mieux gardez que les nostres? Quant à la
societé et confederation qu'elles dressent entre elles pour se liguer
ensemble, et s'entresecourir, il se voit des bœufs, des porceaux, et•
autres animaux, qu'au cry de celuy que vous offencez, toute la
trouppe accourt à son aide, et se ralie pour sa deffence. L'escare,
quand il a aualé l'ameçon du pescheur, ses compagnons s'assemblent
en foule autour de luy, et rongent la ligne: et si d'auenture
il y en a vn, qui ait donné dedans la nasse, les autres luy baillent1
la queuë par dehors, et luy la serre tant qu'il peut à belles dents:
ils le tirent ainsin au dehors et l'entrainent. Les barbiers, quand
l'vn de leurs compagnons est engagé, mettent la ligne contre leur
dos, dressant vne espine qu'ils ont dentelee comme vne scie, à tout
laquelle ils la scient et coupent. Quant aux particuliers offices,•
que nous tirons l'vn de l'autre, pour le seruice de la vie, il s'en void
plusieurs pareils exemples parmy elles. Ils tiennent que la balaine
ne marche iamais qu'elle n'ait au deuant d'elle vn petit poisson
semblable au goujon de mer, qui s'appelle pour cela la guide: la
baleine le suit, se laissant mener et tourner aussi facilement, que2
le timon fait retourner la nauire: et en recompense aussi, au lieu que
toute autre chose, soit beste ou vaisseau, qui entre dans l'horrible
chaos de la bouche de ce monstre, est incontinent perdu et englouty,
ce petit poisson s'y retire en toute seureté, et y dort, et
pendant son sommeil la baleine ne bouge: mais aussi tost qu'il•
sort, elle se met à le suyure sans cesse: et si de fortune elle l'escarte,
elle va errant çà et là, et souuent se froissant contre les rochers,
comme vn vaisseau qui n'a point de gouuernail. Ce que Plutarque
tesmoigne auoir veu en l'isle d'Anticyre. Il y a vne pareille
societé entre le petit oyseau qu'on nomme le roytelet, et le crocodile:3
le roytelet sert de sentinelle à ce grand animal: et si l'ichneumon
son ennemy s'approche pour le combattre, ce petit oyseau,
de peur qu'il ne le surprenne endormy, va de son chant et à coup
de bec l'esueillant, et l'aduertissant de son danger. Il vit des demeurans
de ce monstre, qui le reçoit familierement en sa bouche,•
et luy permet de becqueter dans ses machoueres, et entre ses
dents, et y recueillir les morceaux de chair qui y sont demeurez:
et s'il veut fermer la bouche, il l'aduertit premierement d'en sortir
en la serrant peu à peu sans l'estreindre et l'offencer. Cette coquille
qu'on nomme la nacre, vit aussi ainsin auec le pinnothere,4
qui est vn petit animal de la sorte d'vn cancre, luy seruant d'huissier
et de portier assis à l'ouuerture de cette coquille, qu'il tient
continuellement entrebaaillee et ouuerte, iusques à ce qu'il y voye
entrer quelque petit poisson propre à leur prise: car lors il entre
dans la nacre, et luy va pinsant la chair viue, et la contraint de
fermer sa coquille: lors eux deux ensemble mangent la proye enfermee
dans leur fort. En la maniere de viure des tuns, on y remarque
vne singuliere science des trois parties de la mathematique.•
Quant à l'astrologie, ils l'enseignent à l'homme: car ils s'arrestent
au lieu où le solstice d'hyuer les surprend, et n'en bougent iusques
à l'equinoxe ensuyuant: voyla pourquoy Aristote mesme leur concede
volontiers cette science. Quant à la geometrie et arithmetique,
ils font tousiours leur bande de figure cubique, carree en tout1
sens, et en dressent vn corps de bataillon, solide, clos, et enuironné
tout à l'entour, à six faces toutes esgalles: puis nagent en
cette ordonnance carree, autant large derriere que deuant, de façon
que qui en void et compte vn rang, il peut aisément nombrer
toute la trouppe, d'autant que le nombre de la profondeur est esgal•
à la largeur, et la largeur, à la longueur. Quant à la magnanimité,
il est malaisé de luy donner vn visage plus apparent,
qu'en ce faict du grand chien, qui fut enuoyé des Indes au Roy
Alexandre: on luy presenta premierement vn cerf pour le combattre,
et puis vn sanglier, et puis vn ours, il n'en fit compte, et ne2
daigna se remuer de sa place: mais quand il veid vn lyon, il se
dressa incontinent sur ses pieds, montrant manifestement qu'il declaroit
celuy-là seul digne d'entrer en combat auecques luy. Touchant
la repentance et recognoissance des fautes, on recite d'vn
elephant, lequel ayant tué son gouuerneur par impetuosité de cholere,•
en print vn dueil si extreme, qu'il ne voulut onques puis
manger, et se laissa mourir. Quant à la clemence, on recite
d'vn tygre, la plus inhumaine beste de toutes, que luy ayant esté
baillé vn cheureau, il souffrit deux iours la faim auant que de le
vouloir offencer, et le troisiesme il brisa la cage où il estoit enfermé,3
pour aller chercher autre pasture, ne se voulant prendre au
cheureau, son familier et son hoste. Et quant aux droicts de la
familiarité et conuenance, qui se dresse par la conuersation, il
nous aduient ordinairement d'appriuoiser des chats, des chiens, et
des lieures ensemble. Mais ce que l'experience apprend à ceux•
qui voyagent par mer, et notamment en la mer de Sicile, de la
condition des halcyons, surpasse toute humaine cogitation. De
quelle espece d'animaux a iamais Nature tant honoré les couches,
la naissance, et l'enfantement? car les poëtes disent bien qu'vne
seule isle de Delos, estant au parauant vagante, fut affermie pour4
le seruice de l'enfantement de Latone: mais Dieu a voulu que toute
la mer fust arrestée, affermie et applanie, sans vagues, sans vents
et sans pluye, cependant que l'halcyon fait ses petits, qui est iustement
enuiron le solstice, le plus court iour de l'an: et par son
priuilege nous auons sept iours et sept nuicts, au fin cœur de•
l'hyuer, que nous pouuons nauiguer sans danger. Leurs femelles
ne recognoissent autre masle que le leur propre: l'assistent toute
leur vie sans iamais l'abandonner: s'il vient à estre debile et
cassé, elles le chargent sur leurs espaules, le portent par tout, et
le seruent iusques à la mort. Mais aucune suffisance n'a encores1
peu atteindre à la cognoissance de cette merueilleuse fabrique, dequoy
l'halcyon compose le nid pour ses petits, ny en deuiner la
matiere. Plutarque, qui en a veu et manié plusieurs, pense que ce
soit des arestes de quelque poisson qu'elle conioinct et lie ensemble,
les entrelassant les vnes de long, les autres de trauers, et•
adioustant des courbes et des arrondissemens, tellement qu'en fin
elle en forme vn vaisseau rond prest à voguer: puis quand elle a
paracheué de le construire, elle le porte au batement du flot marin,
là où la mer le battant tout doucement, luy enseigne à radouber
ce qui n'est pas bien lié, et à mieux fortifier aux endroits où2
elle void que sa structure se desmeut, et se lasche pour les coups
de mer: et au contraire ce qui est bien ioinct, le batement de la
mer le vous estreinct, et vous le serre de sorte, qu'il ne se peut
ny rompre ny dissoudre, ou endommager à coups de pierre, ny de
fer, si ce n'est à toute peine. Et ce qui plus est à admirer, c'est la•
proportion et figure de la concauité du dedans: car elle est composée
et proportionnée, de maniere qu'elle ne peut receuoir ny
admettre autre chose, que l'oiseau qui l'a bastie: car à toute autre
chose, elle est impenetrable, close, et fermée, tellement qu'il ny
peut rien entrer, non pas l'eau de la mer seulement. Voyla vne3
description bien claire de ce bastiment et empruntée de bon lieu:
toutesfois il me semble qu'elle ne nous esclaircit pas encore suffisamment
la difficulté de cette architecture. Or de quelle vanité
nous peut-il partir, de loger au dessoubs de nous, et d'interpreter
desdaigneusement les effects que nous ne pouuons imiter ny•
comprendre? Pour suyure encore vn peu plus loing cette equalité
et correspondance de nous aux bestes, le priuilege dequoy
nostre ame se glorifie, de ramener à sa condition, tout ce qu'elle
conçoit, de despouiller de qualitez mortelles, et corporelles, tout
ce qui vient à elle, de renger les choses qu'elle estime dignes de4
son accointance, à desuestir et despouiller leurs conditions corruptibles,
et leur faire laisser à part, comme vestemens superflus
et viles, l'espesseur, la longueur, la profondeur, le poids, la couleur,
l'odeur, l'aspreté, la polisseure, la dureté, la mollesse, et
tous accidents sensibles, pour les accommoder à sa condition immortelle
et spirituelle: de maniere que Rome et Paris, que i'ay
en l'ame, Paris que i'imagine, ie l'imagine et le comprens, sans
grandeur et sans lieu, sans pierre, sans plastre, et sans bois:
ce mesme priuilege, dis-ie, semble estre bien euidemment aux•
bestes. Car vn cheual accoustumé aux trompettes, aux harquebusades,
et aux combats, que nous voyons tremousser et fremir
en dormant, estendu sur sa litiere, comme s'il estoit en la meslée,
il est certain qu'il conçoit en son ame vn son de tabourin sans
bruict, vne armée sans armes et sans corps.1
Quippe videbis equos fortes, cùm membra iacebunt
In somnis, sudare tamen, spiraréque sæpe,
Et quasi de palma summas contendere vires.
Ce lieure qu'vn leurier imagine en songe, apres lequel nous le
voyons haleter en dormant, alonger la queuë, secoüer les iarrets,•
et representer parfaictement les mouuemens de sa course: c'est vn
lieure sans poil et sans os.
Venantúmque canes in molli sæpe quiete,
Iactant crura tamen subitò, vocésque repente
Mittunt, et crebras reducunt naribus auras,2
Vt vestigia si teneant inuenta ferarum:
Experge factique, sequuntur inania sæpe
Ceruorum simulacra, fugæ quasi dedita cernant;
Donec discussis redeant erroribus ad se.
Les chiens de garde, que nous voyons souuent gronder en songeant,•
et puis iapper tout à faict, et s'esueiller en sursaut, comme s'ils
apperceuoient quelque estranger arriuer; cet estranger que leur
ame void, c'est vn homme spirituel, et imperceptible, sans dimension,
sans couleur, et sans estre:
Consueta domi catulorum blanda propago3
Degere, sæpe leuem ex oculis volucrémque soporem
Discutere, et corpus de terra corripere instant,
Proinde quasi ignotas facies atque ora tuantur.