Les Muses sont le délassement de l’esprit. Dans sa jeunesse, Montaigne étudiait pour briller; depuis l’âge mûr, pour devenir plus sage; devenu vieux, il étudie pour se distraire.—Quelqu’un qui me dirait que c’est avilir les Muses que de ne s’en servir que comme jouet et comme passe-temps, ignorerait ce que valent ce plaisir, ce jeu, ce passe-temps que j’apprécie si bien, que peu s’en faut que je ne dise qu’il est ridicule de s’en proposer autre chose. Je vis au jour le jour, et, ne vous en déplaise, ne vis que pour moi et n’aspire à rien de plus. Quand j’étais jeune, j’étudiais pour briller; plus tard, un peu pour gagner en sagesse; maintenant, je le fais pour me distraire; jamais cela n’a été pour en retirer profit. Cédant à un sentiment bien frivole, j’ai beaucoup dépensé pour mes livres, non seulement pour pourvoir à mes besoins, mais, par surcroît, pour satisfaire ma vanité et me donner le luxe d’augmenter les volumes de ma bibliothèque; il y a longtemps que cela ne m’est plus arrivé.
Le commerce des livres a, lui aussi, ses inconvénients; il n’exerce pas le corps et, de ce fait, est, dans la vieillesse surtout, préjudiciable à la santé.—Les livres sont, sous bien des rapports, d’un bien grand agrément pour qui sait les choisir; mais il n’est pas de bien sans peine, et le plaisir qu’ils procurent n’est pas plus que les autres net et pur. Il a ses inconvénients et des inconvénients très sérieux: l’âme s’y exerce, mais, pendant ce temps, le corps, dont il ne faut pas oublier les soins qu’il réclame, demeure inactif, ce qui amène en lui de l’abattement et de la tristesse. Je ne connais pas d’excès qui, au déclin de la vie, me soit plus préjudiciable et que je doive plus éviter.
Ce sont là mes trois occupations favorites, d’entre celles que je pratique le plus, indépendamment des obligations que me créent vis-à-vis du monde mes devoirs civiques et de société.
CHAPITRE IV. [(ORIGINAL LIV. III, CH. IIII.)]
De la diversion.
C’est par la diversion que l’on peut arriver à calmer les plus vives douleurs; on console mal par le raisonnement.—J’ai été autrefois chargé de consoler une dame qui était dans une réelle affliction; * car la plupart des deuils chez les personnes de ce sexe ne sont pas naturels, c’est surtout affaire de cérémonie: «Une femme a toujours des larmes toutes prêtes qui, sur commande, coulent en abondance (Juvénal).» On ne s’y prend pas bien en cherchant à les arrêter dans ces manifestations, car toute opposition les excite et les porte davantage encore à la tristesse; on exaspère le mal par la jalousie qu’il ressent d’être contrecarré. Chaque jour, dans nos conversations, lorsque ce que nous avons dit sans y mettre d’importance vient à être contesté, ne nous arrive-t-il pas de nous en formaliser et de nous y attacher alors souvent beaucoup plus qu’à ce qui serait pour nous d’un réel intérêt? Et puis, en allant ainsi directement au but, en vous opposant franchement à leur tristesse, votre entrée en matière est brutale, tandis que les premiers rapports du médecin avec son patient doivent être gracieux, gais, agréables; jamais docteur laid et rechigné n’a réussi. Il faut, au contraire, dès l’abord, aider et provoquer leurs épanchements, témoigner qu’on approuve leur douleur et qu’on l’excuse. Cette complicité vous fait gagner qu’on vous accorde de passer outre et, par trahison facile et insensible, vous arrivez à faire entendre des paroles plus fermes, propres à amener à guérison.—En la circonstance, désireux de surprendre, par mon savoir-faire, l’assistance qui avait les yeux sur moi, je m’avisai de combattre le mal à visage découvert. Je reconnus bientôt, par l’effet produit, que je m’y étais mal pris et que je n’arriverais pas à persuader; mes raisonnements sont d’habitude trop incisifs et pas assez insinuants, j’agis ou trop brusquement ou avec pas assez d’énergie. Aussi, après quelques moments employés à calmer sa peine, je n’essayai pas de l’en guérir par de fortes et impressionnantes raisons, parce que je n’en trouvais pas et que je pensais produire plus sûrement mon effet d’autre façon. Ce ne fut pas non plus en faisant un choix parmi les moyens divers de consolation que la philosophie met à notre disposition, tels que: «Ce dont on gémit n’est pas un mal», comme dit Cléanthe; ou selon les Péripatéticiens, «n’est qu’un mal léger»; ou encore, d’après Chrysippe: «La plainte n’est chose ni juste, ni légitime». Je ne suivis pas davantage le conseil d’Épicure consistant à reporter sa pensée des choses attristantes sur d’autres qui vous distraient, ce qui pourtant rentre assez dans ma manière de faire. Laissant de côté ces divers procédés que Cicéron recommande de mettre en jeu à propos, je fis dévier insensiblement la conversation, l’infléchissant peu à peu vers des sujets qui s’y rattachaient, puis, au fur et à mesure que mon interlocutrice se confiait davantage en moi, sur d’autres qui avaient de moins en moins de rapport avec son chagrin, je l’arrachai sans qu’elle s’en doutât à ses pensées douloureuses et l’amenai à retrouver du calme et à faire bonne contenance tout le temps que je demeurai; en un mot, je créai une diversion. Ceux qui, après moi, s’employèrent à consoler cette dame, n’en furent pas plus avancés parce que ce n’était pas à la racine du mal que j’avais porté la cognée.
A la guerre, les diversions se pratiquent utilement pour éloigner d’un pays un ennemi qui l’a envahi et pour gagner du temps.—Ailleurs, dans le cours de mon livre, j’ai eu occasion de citer des diversions intervenues dans des affaires publiques; il en est fait fréquemment usage à la guerre, ainsi que le relate l’histoire, à l’instar de Périclès dans la guerre du Péloponèse et de mille autres, pour éloigner d’un pays les forces ennemies qui l’ont envahi.—Ce fut un ingénieux artifice que celui auquel eut recours, à Liège, le sieur d’Himbercourt qui lui dut son salut, lui et quelques autres envoyés avec lui dans cette ville, qu’assiégeait le duc de Bourgogne, pour veiller à l’exécution des conditions de capitulation de la place qui s’était rendue. Le peuple, convoqué durant la nuit pour cette mise à exécution, commença à s’ameuter contre les conventions passées, et plusieurs proposèrent de courir sus aux négociateurs qu’ils tenaient en leur pouvoir. Au premier avis qu’il eut de l’approche des premières bandes de ces gens se ruant sur son logis, le sieur d’Himbercourt leur dépêcha immédiatement deux habitants de la ville (il en avait quelques-uns près de lui), chargés de faire au conseil qui représentait la population, de nouvelles offres moins rigoureuses, qu’il avait sur-le-champ imaginées pour parer à la difficulté de la situation. Ces deux messagers arrêtèrent le flot des manifestants malgré leur exaspération, et les ramenèrent à l’hôtel de ville pour entendre les propositions qu’ils apportaient et en délibérer. La délibération fut courte, et une foule tumultueuse, aussi animée que la première fois, se porta derechef sur la demeure de l’envoyé du duc. D’Himbercourt lui détacha aussitôt quatre nouveaux entremetteurs qui, protestant auprès de ceux qui tenaient la tête du mouvement que, pour le coup, ils sont porteurs de propositions beaucoup plus avantageuses qui leur donneront pleine et entière satisfaction, parviennent, par leurs assurances, à leur faire rebrousser chemin et à se reporter où les meneurs tenaient conseil; de la sorte, amusant le peuple par ces temporisations, variant, par ces vaines consultations auxquelles il le conviait, le cours de sa furie, le négociateur parvint à l’endormir et à gagner le jour, ce qui était pour lui le point capital.
Cet autre conte est du même genre: Atalante, demoiselle d’une beauté parfaite et d’une merveilleuse légèreté à la course, consentit, pour se défaire des nombreux prétendants qui la demandaient en mariage, à épouser celui qui l’égalerait en vitesse, sous condition que ceux qui seraient vaincus, perdraient la vie. Il s’en trouva quelques-uns qui, jugeant que le prix valait d’en courir les risques, furent victimes de ce cruel marché. Quand, après eux, vint pour Hippomène le moment de tenter l’épreuve, il s’adressa à la déesse qui lui inspirait cet ardent amour, l’appelant à son secours; celle-ci, exauçant sa prière, lui remit trois pommes d’or en lui faisant connaître l’usage à en faire. Une fois en lice, quand Hippomène sent sa maîtresse sur le point de l’atteindre, il laisse, comme par mégarde, échapper une de ses pommes; Atalante, intéressée par la beauté de ce fruit, ne manque pas de se détourner de sa course pour le ramasser: «Surprise, charmée par la beauté de cette pomme, la vierge ralentit son allure pour saisir cet or qui roule à ses pieds (Ovide).» Il agit de même au moment opportun avec la seconde, puis avec la troisième, si bien que par ce subterfuge et cette diversion, l’avantage de la course lui demeure.
C’est aussi un excellent remède contre les maladies de l’âme; par elle, on rend moins amers nos derniers moments. Socrate est le seul qui, dans l’attente de la mort, sans cesser de s’en entretenir, ait constamment, durant un long espace de temps, conservé la plus parfaite sérénité.—Quand les médecins ne peuvent nous débarrasser d’un catarrhe, ils le font dévier et se porter sur une partie de notre être où son action soit moins dangereuse. Je constate que c’est également le remède le plus communément appliqué aux maladies de l’âme: «Il est bon parfois de détourner l’âme vers d’autres goûts, d’autres soins, d’autres occupations; souvent il faut essayer de la guérir par un changement de lieu, comme les malades qui ne sauraient autrement recouvrer la santé (Cicéron).» On arrive rarement à triompher des maux auxquels elle est en proie, en les attaquant directement; on ne parvient ainsi ni à aider sa force de résistance ni à diminuer celle du mal, mais on peut le faire dévier et le transformer.
Socrate nous donne sur la manière d’envisager les accidents de la vie, une autre leçon, mais si haute, d’application si difficile, qu’il n’appartient qu’aux esprits les plus éminents d’avoir possibilité d’y arrêter leur pensée, de la méditer et de l’apprécier. Il est le seul chez lequel l’attente de la mort n’altère en rien l’humeur ordinaire; il se familiarise avec cette idée et s’en fait un jeu; il ne cherche pas de consolation en dehors d’elle: mourir lui apparaît un accident naturel qui le laisse indifférent; il y arrête sa pensée et s’y résout sans autre préoccupation.—Les disciples d’Hégésias, exaltés par les beaux raisonnements qu’il leur inculque, se donnent la mort en se laissant mourir de faim; et ils sont si nombreux ceux qui agissent ainsi, que le roi Ptolémée fait défendre à leur maître de prôner désormais dans son école un enseignement qui pousse au suicide. Ces gens-là ne considéraient pas la mort en elle-même, ils ne s’en occupaient pas; ce n’est pas sur elle que leur pensée se reportait: ils rêvaient une transformation de leur être, et avaient hâte qu’elle se réalisât.
Chez les condamnés à mort la dévotion devient une diversion à leur terreur.—Ces malheureux, près d’être exécutés, qu’on voit sur l’échafaud, pénétrés d’une ardente dévotion qui s’est emparée de tous leurs sens et à laquelle ils apportent toute la ferveur possible, prêtant l’oreille aux instructions qu’on leur donne, les yeux levés et les mains tendues vers le ciel, récitant des prières à haute voix avec une émotion vive et continue, font là une chose certainement digne d’éloge et appropriée aux circonstances; ils sont à louer au point de vue de la religion, mais non, à proprement parler, sous celui de la fermeté. Ils fuient la lutte, évitent de regarder la mort en face, comme les enfants qu’on distrait quand on veut leur donner un coup de lancette. J’en ai vu qui, lorsque leur vue tombait sur les horribles apprêts de leur supplice, en étaient terrifiés et reportaient, en quelque sorte avec furie, leur pensée vers autre chose. Ne recommande-t-on pas à ceux qui ont à franchir un vide, de profondeur telle qu’on peut en éprouver de l’effroi, de fermer et de détourner les yeux?