Tout autre est l’édition de 1588.—De 1580 à 1588, la guerre civile s’est étendue; ses excès se sont aggravés, Montaigne a eu personnellement à en pâtir. Simultanément, il a joué un rôle politique, a effectué un long voyage de dix-huit mois dans l’est de la France, en Allemagne et en Italie, a été maire de Bordeaux; la vivacité de ses sentiments généreux se ressent de la connaissance plus approfondie qu’il a acquise de l’homme, et c’est durant cette période qu’il compose le troisième livre des Essais qui jusqu’alors n’en avaient compris que deux. Aussi ce troisième livre reflète-t-il plus particulièrement cette phase de sa vie et l’impression qu’il conserve des événements auxquels il s’est trouvé mêlé, à quoi s’ajoutent aussi beaucoup plus de confidences personnelles que par le passé; et il en est de même des additions, déjà importantes, qu’il fait en même temps à ses deux premiers livres.

De 1588 à 1592, malade, fatigué, désabusé, confiné chez lui, il n’enfante plus, mais va polissant et repolissant (certaines de ses phrases ont été refaites jusqu’à cinq fois); il remanie son texte où il intercale citations, anecdotes, dissertations en nombre et en étendue sensiblement plus considérables que par le passé, pour aboutir de la sorte à l’édition de 1595, à laquelle la mort l’empêche de mettre la dernière main. Mais sa famille confie cette tâche à deux érudits, en communion intime d’idées avec lui: à Pierre de Brack pour la mise au point, à Mlle de Gournay pour l’impression, ce dont tous deux s’acquittent avec le plus grand scrupule et un soin tout filial.

En somme, ces trois éditions essentielles des Essais (1580, 1588 et 1595), comparées les unes aux autres, accusent de nombreuses retouches, suppressions, modifications, additions. Nonobstant, il n’est pas une suppression ou modification qui présente de l’importance; toutes ne consistent qu’en quelques mots supprimés ou changés en vue d’éviter des répétitions, donner plus de correction à la phrase et quelquefois, mais rarement, en préciser ou accentuer davantage le sens; les passages complètement remaniés sont peu fréquents. Aussi, les reproduire eût constitué un travail d’impression absolument dépourvu d’utilité et d’intérêt, où le lecteur, à moins d’y apporter une extrême attention, n’eût fait que se perdre; à très peu près, personne ne l’eût consulté. Il a paru suffisant de consigner dans les notes celles qui exceptionnellement valent d’être signalées.—Il n’en est pas de même des additions: qu’elles comprennent des pages entières ou se réduisent à un ou plusieurs mots, toutes ajoutent au sens, et par les idées nouvelles qu’elles introduisent, et par la précision qu’elles apportent, donnant ainsi possibilité de se rendre compte de l’évolution que l’âge et les événements ont amenée chez l’auteur. Dans l’édition de 1580 on le voit ayant une tendance nettement accusée au stoïcisme, alors qu’il écrit étant dans la force de l’âge et que, jusque-là, des épreuves personnelles n’ont pas encore tempéré la fougue de la jeunesse et ébranlé les illusions. Les additions de 1588 nous le montrent envahi davantage par le scepticisme, né de l’impression ressentie durant cette période si agitée de 1580 à 1588. Postérieurement, de 1588 à 1592, assoiffé de repos, convaincu par expérience du néant des choses d’ici-bas, son parti pris de s’accommoder de tout ce qui peut survenir, pour n’être troublé que le moins possible dans sa tranquillité, ressort dans les additions de 1595.

C’est ce qui nous porte à ne donner ici, en ce qui touche ces éditions de 80 et de 88, que les additions qui y ont été apportées; nous bornant pour les autres variantes, de quelque nature qu’elles soient, de ces deux éditions, à renvoyer aux notes (fascicules Fa, Fb, Fc).

Mais, par lui-même, ce relevé ne dit rien, et à qui voudra se rendre compte d’une façon effective de ces transformations successives, nous conseillons l’emploi, avec son aide, du procédé graphique ci-après, d’exécution simple, qui les fera nettement ressortir:

Le volume est indiqué au titre courant;—les nombres en caractères gras marquent la page;—ceux en caractères ordinaires, la ligne.

Les indications affectées de la lettre C s’appliquent aux additions faisant défaut dans l’édition de 1580;—celles affectées de la lettre B aux additions faisant défaut à la fois à 1580 et à 1588;—enfin, celles réduites à des nombres, renvoient aux notes où il est question des variantes autres.

Ceci étant, on marquera longitudinalement en marge du texte, d’un trait au crayon, les variantes affectées d’un C, et on doublera ce trait pour celles affectées d’un B, en même temps que pour les unes et les autres des parenthèses, également au crayon, indiqueront où chacune commence et où elle finit. De la sorte, les parties du texte sans trait signaleront le texte de 1580; celles sans trait ou affectées d’un trait simple, celui de 1588; et le tout, marqué ou non, celui de 1595; à quoi des astérisques pourront être ajoutés pour les variantes simplement désignées par des nombres.

La page ci-après des Essais (II, 432) présente un spécimen de ce que l’on obtiendra de la sorte: