Cette vogue, un dessin humoristique de Gavarni, daté de 1840, la fait bien ressortir: un détenu à la prison de Clichy pour dettes (à cette époque tout créancier pouvait faire incarcérer un débiteur laissant en souffrance ses engagements), reçoit la visite de sa femme et de leur enfant; celle-ci l’aborde en lui disant: «Petit homme, nous t’apportons ta casquette, ta pipe d’écume et ton Montaigne.»—Non moins probante est cette inscription funéraire que porte au Père-Lachaise, principal cimetière de Paris, la tombe d’Auguste Collignon, secrétaire général du Ministère de la guerre, en 1800, sous Carnot: «Il vécut en homme de bien et puisa la vérité dans les Essais de Montaigne.»
Les Essais sont moins un livre, qu’un journal divisé en chapitres, qui se suivent sans se lier et qui portent chacun un titre sans se soucier beaucoup d’en tenir les promesses (Christian): ces en-tête dépistent le lecteur plus qu’ils ne le guident, ce sont de vrais trompe-l’œil. Il est question de tout dans cet ouvrage: poésie, médecine, histoire naturelle, art militaire, politique, religion, éducation, morale, et de bien d’autres choses, et tout y est confondu; ce qui y est dit sur un même sujet est épars un peu partout, pêle-mêle, que viennent encore accroître des digressions fréquentes, des citations nombreuses n’ayant parfois qu’un rapport éloigné avec le texte où elles sont enchâssées, souvent avec une signification tout autre que celle qu’elles ont dans l’ouvrage d’où elles sont tirées; des répétitions et aussi des intercalations faites après coup qui rompent le sens, que l’auteur ne se donne pas la peine de rétablir, ce qui le rend par place de compréhension difficile; véritable maquis littéraire où, à tout instant, malgré les flots de lumière que le style y répand, on a besoin d’être éclairé, d’où une curiosité sans cesse éveillée qui n’est pas un des moindres attraits des Essais.
Aucun plan préconçu n’a évidemment présidé à leur rédaction et même, au début, ils n’étaient pas destinés à l’impression; c’est ce qui explique qu’ayant commencé à les écrire en 1571, Montaigne n’en a publié qu’environ neuf ans après les deux premiers livres, rédigés cependant au courant de la plume, ce qui était vrai alors, et sans les retouches et augmentations notables qu’il y a apportées depuis.
C’est vraisemblablement après cette première publication, et à ce moment seulement, que Montaigne a pris à cœur ce travail, s’est décidé à en accroître l’importance, l’a retouché, y a ajouté et écrit le troisième livre où, de parti pris, se mettant résolument en cause, il peut dire en toute vérité qu’il en est le sujet principal et constant.
Mais cette absence de plan ne nuit en rien à l’unité de doctrine qui n’est autre, et sur ce point l’auteur ne se dément pas une seule fois, que l’inanité et l’inutilité de tout système philosophique; chacun, s’étudiant, doit se suffire à lui-même.
Certes il y a des secrets de l’art d’écrire que Montaigne ne possède pas, mais par son charme, il en fait oublier l’absence; les mérites qui tiennent de la méthode lui sont inconnus; mais il écrit comme il parle, en cela il a été l’un des précurseurs de ce genre, et les qualités qui tendent à l’expression proprement dite lui sont innées et il atteint à l’éloquence quand il exprime les beaux sentiments et loue les belles actions. La plupart des grands écrivains du XVIIe siècle l’ont beaucoup étudié, et l’originalité de son style leur a fourni nombre d’expressions et d’images que l’on retrouve en lui.—En vrai gascon, du reste, il va au-devant de toutes les critiques: Il n’a souci, dit-il, ni de l’orthographe, ni de la ponctuation; si les mots lui font défaut, il en forge; peu lui importe que les faits qu’il cite soient vrais ou non; c’est intentionnellement qu’il saute d’un sujet à un autre, qu’il n’énonce pas les sources où il puise; si ce qu’il dit ici est en contradiction avec ce qu’il a dit là, c’est qu’alors il pensait différemment que maintenant; les erreurs légères de rédaction qu’on pourra relever, il n’y a pas à lui en tenir compte; celles de quelque importance sont à attribuer à ses imprimeurs.
La langue française ne faisait guère que commencer à se former, il est même de ceux qui ont le plus contribué à la fixer; le jargon que parlaient nos aïeux dans les siècles précédents commençait à peine à s’affiner; les meilleurs ouvrages s’écrivaient en latin, et les Essais eux-mêmes, bien qu’écrits en français, l’ont été comme l’on écrit en latin. C’est à cela qu’on doit d’y rencontrer de si nombreux mots latins francisés, de si fréquentes tournures et constructions de phrase latines, et notamment des ellipses répétées; si bien qu’on peut dire que Montaigne a créé la langue dont il a fait emploi, en usant avec toute la liberté d’un inventeur; les formules reçues sont pour lui sans autorité; il pense et les mots ne servent qu’à peindre sa pensée; rarement se rencontrent en lui des circonlocutions; toujours vif et précis, il est économe de mots et prodigue d’idées (La Dixmerie); et ce que, dans sa préface de Mithridate, Racine dit en parlant d’Amyot, lui est de tous points applicable: «Je rapporte les paroles de Plutarque, telles qu’Amyot les a traduites, parce qu’elles ont une grâce, dans le vieux style de ce traducteur, que je ne crois pas pouvoir égaler dans notre langue moderne.»
A l’éloge de Sénèque et de Plutarque, Montaigne a consacré un de ses chapitres; c’est à bon droit, car les emprunts qu’il leur a faits et aussi les idées, les inspirations qu’il leur a prises sont considérables; Cicéron également a été mis largement à contribution, quoique cependant à un degré moindre, et il a été aussi ingrat qu’injuste envers lui en le traitant aussi mal qu’il l’a fait à diverses reprises.
Quant à écrire à bride abattue, à ne pas se relire comme il le dit, il n’en est rien, du moins à partir du moment où il cesse d’écrire pour lui seul. L’examen des diverses éditions des Essais fixe complètement à cet égard. C’est alors un écrivain raffiné et habile qui sait cacher, sous des dehors innocents, la hardiesse de la pensée; son style n’a ni masque, ni fard, mais il a de la toilette; non seulement il corrigeait, mais il ajoutait; et quand il ajoutait ce n’était pas en une fois et d’un jet. En regardant les notes manuscrites de l’exemplaire de Bordeaux, dont il est question plus loin, on voit qu’en deux tiers de page, la plume et l’encre changent jusqu’à dix fois, et, au lieu que ce soit le flot courant d’une conversation abondante, cela apparaît comme un chef-d’œuvre de marqueterie (G. Guizot); si bien que ses trois éditions principales de 1580, 88, 95, apparaissent en quelque sorte comme trois livres distincts écrits sous des impressions différentes, ce sont trois images d’un même homme le plus mobile, le plus ondoyant qui fut jamais, le plus habile à se dérober tout en ayant l’air de se livrer jusqu’à l’abandon, et qu’on ne peut un peu connaître qu’en superposant la seconde de ces images à la première et la troisième aux deux autres (Brunetière): idée fort judicieuse que réalise le procédé indiqué dans l’avant-propos par lequel, dans la présente édition, débute le fascicule afférent aux variantes. V. infra, [p. 97].
Mais ces constatations une fois faites, de quelle valeur sont-elles devant le satirique et immuable bon sens de Montaigne, sa verve constante, son style pittoresque, ses expressions au ton nerveux, original, auquel on ne peut toucher sans les affaiblir considérablement, sans courir risque souvent d’altérer le fond de la pensée et de lui enlever partie de sa force et de son agrément? Tout cela, jusqu’à l’allure de hasard qu’affecte son livre, en rend la lecture facile et attrayante. Ces qualités, jointes à ce qu’il est éternellement vrai, font qu’il se lit et se lira toujours, alors que déjà bien rares sont les ouvrages sérieux qui se lisent aujourd’hui; on en écrit encore, on les parcourt quelquefois, on ne les lit plus, on n’en a plus le temps; en dehors de ce qui a trait à la profession de chacun, le journal du matin, le roman et la pièce de théâtre du jour suffisent à notre époque, et cela semble devoir aller sans cesse en s’accentuant, par suite du surmenage intellectuel qu’impose la satisfaction des besoins de la vie matérielle de plus en plus exigeante et difficile à assurer.