L’édition de 1595 et l’exemplaire de Bordeaux diffèrent essentiellement par certains passages souvent étendus, existant dans la première et qui ne se retrouvent pas dans le second, alors que l’inverse n’a pas lieu; et aussi, mais cela est de beaucoup moindre importance, par un assez grand nombre de variantes insignifiantes, suppressions, modifications, additions limitées à quelques mots. Il est à remarquer que les tournures de phrase légèrement différentes qui résultent de ces modifications sont toutes, à très peu d’exceptions, plus correctes ou plus expressives dans l’édition de 1595; le peu de fois que nous avons estimé le contraire, nous avons adopté, dans la traduction, la variante de l’exemplaire de Bordeaux et l’avons signalé ici et dans la traduction elle-même par un astérisque. Le dit exemplaire de Bordeaux présente, en outre, un bien plus grand nombre de fautes d’impression et d’orthographe dans sa partie typographiée; et ces dernières sont encore infiniment plus nombreuses dans la partie manuscrite où la ponctuation fait à peu près complètement défaut. Ces particularités justifient bien les conjectures qui prévalent sur l’origine de ces deux textes.

Il semble de fait que l’auteur des Essais, dans les dernières années de sa vie, travaillant en vue d’une nouvelle réédition, le faisait au moyen d’annotations inscrites sur un exemplaire, en feuilles, de l’édition de 1588 qui n’est autre que l’exemplaire de Bordeaux; cet exemplaire était en feuilles, puisque, relié aujourd’hui, nombre des notes manuscrites ont été tronquées par le couteau du relieur. Lui mort, Pierre de Brack, auquel, à Bordeaux, s’adresse la famille pour la réalisation de ses intentions, chargé de la révision et de la mise au net de ces annotations, le fait en se servant d’un second exemplaire de cette même édition, vraisemblablement aussi en feuilles et aujourd’hui disparu, qui lui est remis à cet effet. Peut-être Montaigne avait-il déjà commencé lui-même cette mise au net, ou encore ce second exemplaire lui servait-il, comme l’autre, à consigner ses modifications, l’un demeurant à la ville, l’autre à la campagne, leurs annotations respectives devant plus tard être fusionnées et ne former qu’un tout. Cette existence simultanée ressort de ce que nombre de variantes entre les éditions de 1595 et 1588 ne se retrouvent pas quand on compare cette dernière édition avec l’exemplaire de Bordeaux.

Quoi qu’il en soit, de Brack a mis, ou achevé de mettre, l’ouvrage au point en reportant ou continuant à reporter sur l’un les notes et retouches de l’autre; et, pour plus de célérité, il les détachait de celui-ci pour les rattacher à celui-là, quand elles étaient écrites sur des papillons y attenant par des pains à cacheter dont, en de nombreux endroits, on voit trace, constatant leur disparition de l’exemplaire de Bordeaux, en même temps qu’on les trouve insérées dans l’édition de 1595. Chemin faisant, de Brack rectifiait, au fur et à mesure, les fautes d’impression, de grammaire et d’orthographe, de l’exemplaire sur lequel il travaillait et des notes manuscrites qu’il y transcrivait, non toutefois sans qu’il lui en échappât quelques-unes, car il s’en trouve encore pas mal, bien que partie de celles qu’il a laissé subsister aient dû être corrigées par Mlle de Gournay lorsque ce travail achevé lui a été envoyé à Paris, pour l’impression dont elle avait charge.

En résumé, l’édition de 1595 est plus complète que l’exemplaire de Bordeaux; et les très légères différences que présentent leurs parties communes sont généralement à l’avantage de la première qui, par là, continue à mériter sans conteste la qualification de «vieil et bon exemplaire» que lui donne Mlle de Gournay, dans son édition de 1635, et d’être appelée «la Vulgate», comme la dénomment MM. Barckhausen et Dezeimeris;—par contre l’exemplaire de Bordeaux, par ses notes manuscrites, renseigne incontestablement au mieux de ce qui est possible sur l’orthographe personnelle de Montaigne (voir, en particulier, à cet égard, comme échantillons de quelque étendue, les variantes relatives au capitaine Raisciac (I, 26, 10 à 20) et à une tentative de suicide d’un condamné à mort (II, 102, 13 à 31); et aussi le fac-similé de la page 151 dudit exemplaire qui est donné en tête, dont il est question dans le fascicule A ([notice] sur les illustrations), qui renseignera également sur son écriture). L’orthographe des éditions de 1580, 1582, 1587, 1588 est, en effet, beaucoup plus celle de ses imprimeurs que la sienne, car il leur avait laissé carte blanche: «Ie ne me mesle, ny d’orthographe et ordonne seulement qu’ils suiuent l’ancienne, ny de la punctuation,» dit-il au chap. IX du livre III (vol. III, p. 412). Ceux-ci, au surplus, ne semblent pas sur ce point avoir agi à sa complète satisfaction, à en juger par les recommandations écrites par lui-même en vue de la réédition projetée que l’on retrouvera en tête du [fascicule G] (Glossaire) et dont ses exécuteurs testamentaires ont tenu d’autant plus compte dans l’édition de 1595, qu’ils étaient, plus que lui, respectueux de ces détails; si bien, qu’à cet égard, cette édition a en plus ce que les autres ont en moins.

Qui veut, en dehors du [procédé graphique] que nous avons donné dans le préambule du fascicule précédent (Da), avoir un ensemble complet auquel rien ne manque des variantes des Essais avec leurs transformations successives, l’obtiendra, mais sous une forme moins simple et moins saisissante, par la réunion des quatre éditions ci-après mentionnées dans l’[énumération] qui clôt la notice placée en tête de ce volume:—La réédition de 1580, par MM. Barckhausen et Dezeimeris, avec les variantes de 1582 et de 1587;—celle de 1588 par MM. Motheau et Jouaust avec les variantes de 1595;—celle de 1595 par MM. Courbet et Royer;—enfin l’édition municipale de Bordeaux, qui, à l’instar de celle de MM. Motheau et Jouaust, a pour point de départ le texte de 1588, mais conjointement avec celui de 1580 et les additions manuscrites de l’exemplaire de Bordeaux.

Dans le présent relevé, le volume est indiqué au titre courant;—les nombres en caractères gras marquant la page;—ceux en caractères ordinaires, la ligne.

Les indications affectées de la lettre A s’appliquent aux additions que présente l’édition de 1595, par rapport à l’exemplaire de Bordeaux;—celles affectées de la lettre D, à ce qui fait défaut dans celle-là et se trouve dans celui-ci;—enfin, celles affectées de la lettre R marquent que ce qui précède cette lettre et fait partie du texte du premier de ces deux documents, se trouve remplacé, dans le second, par ce qui la suit.


ESSAIS DE MONTAIGNE.