Les choses ne logent pas chez nous en leur forme et en leur essence, s’il estoit ainsi, nous les receurions de mesme façon: le vin seroit tel en la bouche du malade, qu’en la bouche du sain; tandis qu’il ne se void aucune proposition, qui ne soit debattue et controuersee entre nous, ou qui ne le puisse estre, ce qui montre bien que nostre iugement naturel ne saisit pas bien clairement ce qu’il saisit: car mon iugement ne le peut faire receuoir au iugement de mon compagnon: qui est signe qui ie l’ay saisi par quelque autre moyen, que par vne naturelle puissance, qui soit en moy et en tous les hommes, II, 340.
Nous recognoissons aysément és autres, l’aduantage du courage, de la force corporelle, de l’experience, de la disposition, de la beauté: mais l’aduantage du iugement, nous ne le cedons à personne. Et les raisons qui partent du simple discours naturel en autruy, il nous semble qu’il n’a tenu qu’à regarder de ce costé là, que nous ne les ayons trouuees, II, 508.
Si chascun qui oid vne iuste sentence, regardoit incontinent par où elle luy appartient en son propre: chascun trouueroit, que cette cy n’est pas tant vn bon mot comme vn bon coup de fouet à la bestise ordinaire de son iugement. Mais on reçoit les aduis de la verité et ses preceptes, comme adressés au peuple, non iamais à soy: et au lieu de les coucher sur ses mœurs, chascun les couche en sa memoire, tres-sottement et tres-inutilement, I, 170.
Il eschappe souuent des fautes à nos yeux: la maladie du iugement consiste à ne les pouuoir apperceuoir, lors qu’vn autre nous les descouure, II, 62.
Il est peu de choses, ausquelles nous puissions donner le iugement syncere, par ce qu’il en est peu, ausquelles en quelque façon nous n’ayons particulier interest, III, 324.
C’est vn tesmoignage merueilleux de la foiblesse de nostre iugement, qu’il recommande les choses par la rareté ou nouuelleté, ou encore par la difficulté, si la bonté et vtilité n’y sont ioinctes, I, 568.
Il ne faut pas iuger ce qui est possible, et ce qui ne l’est pas, selon ce qui est croyable et incroyable à nostre sens. Et est vne grande faute, et en laquelle toutesfois la plus part des hommes tombent: de faire difficulté de croire d’autruy, ce qu’eux ne sçauroient faire, ou ne voudroient, II, 628.
Tout ce qui nous semble estrange, nous le condamnons, et ce que nous n’entendons pas, II, 166.
C’est vne hardiesse dangereuse et de consequence, outre l’absurde temerité qu’elle traine quant et soy, de mespriser ce que nous ne conceuons pas, I, 294.
Condamner resolument vne chose pour fausse, et impossible, c’est se donner l’aduantage d’auoir dans la teste, les bornes et limites de la volonté de Dieu, et de la puissance de nostre mere nature: et il n’y a point de plus notable folie au monde, que de les ramener à la mesure de nostre capacité et suffisance, I, 290.