On peut et trop aymer la vertu, et se porter excessiuement en vne action iuste, I, 344.
Voyla pourquoy quand on iuge d’vne action particuliere, il faut considerer plusieurs circonstances, et l’homme tout entier qui l’a produicte, auant la baptizer, II, 94.
L’estrangeté de nostre condition, porte que nous soyons souuent par le vice mesme poussez à bien faire; si le bien faire ne se iugeoit par la seule intention. Parquoy vn fait courageux ne doit pas conclurre vn homme vaillant: celuy qui le seroit bien à poinct, il le seroit tousiours, et à toutes occasions. Si c’estoit vne habitude de vertu, et non vne saillie, elle rendroit vn homme pareillement resolu à tous accidens: tel seul, qu’en compagnie: tel en camp clos, qu’en vne bataille: car quoy qu’on die, il n’y a pas autre vaillance sur le paué et autre au camp. Aussi courageusement porteroit il vne maladie en son lict, qu’vne blessure au camp: et ne craindroit non plus la mort en sa maison qu’en vn assaut. Nous ne verrions pas vn mesme homme, donner dans la bresche d’vne braue asseurance, et se tourmenter apres, comme vne femme, de la perte d’vn procez ou d’vn fils. Quand estant lasche à l’infamie, il est ferme à la pauureté: quand estant mol contre les rasoirs des barbiers, il se trouue roide contre les espées des aduersaires: l’action est loüable, non pas l’homme, I, 608.
Nostre vertu mesme est fautiere et repentable, I, 680.
La vertu refuse la facilité pour compagne; cette aisée, douce, et panchante voie, par où se conduisent les pas reglez d’vne bonne inclination de nature, n’est pas celle de la vraye vertu. Elle demande vn chemin aspre et espineux, elle veut auoir des difficultez estrangeres à luicter, II, 88.
Nuls accidens ne font tourner le dos à la viue vertu: elle cherche les maux et la douleur, comme son aliment. Les menasses des tyrans, les gehennes, et les bourreaux, l’animent et la viuifient, I, 632.
Quoy qu’ils dient, en la vertu mesme, le dernier but de nostre visee, c’est la volupté: mot qui, signifiant quelque supreme plaisir, et excessif contentement, est mieux deu à l’assistance de la vertu, qu’à nulle autre assistance, I, 108.
Le prix et hauteur de la vraye vertu, est en la facilité, vtilité et plaisir de son exercice: si esloigné de difficulté, que les enfans y peuuent comme les hommes, les simples comme les subtilz. Le reglement c’est son vtil, non pas la force. C’est la mere nourrice des plaisirs humains. En les rendant iustes, elle les rend seurs et purs. Les moderant, elle les tient en haleine et en appetit. Retranchant ceux qu’elle refuse, elle nous aiguise enuers ceux qu’elle nous laisse: et nous laisse abondamment tous ceux que veut nature: et iusques à la satieté, sinon iusques à la lasseté; maternellement, I, 260.
Nous auons grand tort de dire, quand nous venons à la vertu, que les suittes et difficultez qui l’accablent, la rendent austere et inaccessible. Elles anoblissent, aiguisent, et rehaussent le plaisir diuin et parfaict, qu’elle nous moienne, et celuy là est certes bien indigne de son accointance, qui contrepoise son coust, à son fruict: il n’en cognoist ny les graces ny l’vsage, I, 108.
Ie voy que plusieurs vertus, comme la chasteté, sobrieté, et temperance, peuuent arriuer à nous, par deffaillance corporelle. La fermeté aux dangers, si fermeté il la faut appeller, le mespris de la mort, la patience aux infortunes, peut venir et se treuue souuent aux hommes, par faute de bien iuger de tels accidens, et ne les conceuoir tels qu’ils sont. La faute d’apprehension et la bestise, contrefont ainsi par fois les effects vertueux. Comme i’ay veu souuent aduenir, qu’on a loué des hommes, de ce, dequoy ils meritoyent du blasme, II, 92.