PREMIER VOLUME.
Titre. Essais.—Ce titre, donné par Montaigne à son ouvrage, semble de prime abord assez singulier. La signification en est controversée. Généralement on l’explique en disant qu’en écrivant son livre, l’auteur s’essayait à écrire et l’on s’est appuyé à cet effet sur ce que lui-même dit, en parlant du Discours de la Boétie sur la Servitude volontaire: «Il l’écriuit par maniere d’essay en sa première ieunesse (I, 298)».—Il y a plutôt lieu d’en rechercher l’explication dans ce membre de phrase du dernier chapitre de son premier livre: «Toute cette fricassée que ie barbouille icy, n’est qu’vn registre des essais de ma vie (III, 626)», d’après quoi son ouvrage serait l’exposé des essais, c’est-à-dire des conceptions morales et physiques, autrement dit des idées qu’il s’était faites au cours de sa vie, sur les hommes et les choses.
Montaigne.—On a beaucoup discuté sur la prononciation du nom de Montaigne: les uns opinant pour dire «Montègne», comme il se dit actuellement le plus ordinairement; les autres pour dire «Montagne», comme il se dit couramment dans le Périgord et le Bordelais.—Les premiers invoquent Catherine de Médicis dont on a un autographe où il est écrit «Montegne», comme vraisemblablement on a pu dire à la cour; les autres se réclament notamment de Voltaire, qui a écrit «Montagne», ce qui indique que le débat remonte loin.
Il est hors de doute que le premier mode a aujourd’hui tendance à prévaloir, mais le second se justifie par les considérations ci-après: Le village origine de ce nom était ainsi appelé en raison de son site élevé (élévation très relative du reste), et il se nommait et se nomme encore «Montagne», alors qu’on écrivait «Montaigne», comme on prononçait ménage, dommage, image, sauvage, campagne, Espagne, Allemagne, gagner, tout en écrivant menaige, domaige, ymaige, sauluaige, campaigne, Espaigne, Allemaigne, gaigner; comme on écrit encore Saint-Aignan, Cavaignac, bien que l’on prononce Saint-Agnan, Cavagnac.
Dans une lettre parvenue jusqu’à nous, adressée en 1585 par Henri IV au maréchal de Matignon, le nom de Montaigne, qui s’y trouve deux fois, est écrit une première fois «Montaigne» et la seconde «Montagne».—Scaliger, avec lequel il était en assez mauvaises relations, a écrit un article assez malintentionné à son endroit qu’il a intitulé: «Monsieur de Montagne». Cette prononciation ressort encore de cette recommandation typographique que lui-même avait rédigée en vue de la réédition des Essais: Écrire campaigne espaigne gascouigne etc. mettez un (i) devant le (g) come a montaigne non pas sans (i) campagne espagne (V. Note sur la langue de Montaigne, [fasc. G]); et aussi de la teneur du diplôme de bourgeoisie romaine qui lui a été délivré (III, 480) où il est désigné sous le nom de Montanus, traduction littérale de Montagnard, dont Montaigne n’est qu’une forme dérivée. Enfin nombre d’auteurs du XVIIe siècle, Bayle entre autres, l’écrivent exclusivement de cette dernière façon; V. N. II, 136, [D’elle].—Une anecdote à ce propos: Pendant la Terreur, dit-on, un administrateur des prisons, en tournée, voyant un détenu lisant un livre, l’interpella: «Que lis-tu là?.—«Montaigne,» répondit celui-ci en prononçant à la Bordelaise.—«Montagne! bravo,» s’écria son interlocuteur qui, peu lettré, s’imaginait qu’il s’agissait d’une œuvre de propagande ou d’une apologie du parti révolutionnaire de ce nom alors au pouvoir et omnipotent. Dr Payen.
14,
Dans l’édition originale de 1595, le texte est précédé d’une longue préface, de style diffus et ampoulé, de Mademoiselle de Gournay; nous l’avons supprimée comme n’émanant pas de Montaigne. Dans l’édition qui suivit, portant la date de 1598, son auteur la remplaçait par une autre de quelques lignes, s’excusant de la première par l’état d’âme où il s’était trouvé, en se voyant en possession et chargé de la réédition de cet ouvrage qui l’avait si fort séduit. Toutefois, en 1635, à quarante ans d’intervalle, Mademoiselle de Gournay rééditait cette préface, mais remaniée. Les défauts dont on lui avait fait reproche ont alors disparu; comme auparavant elle y discute et réfute, mais cette fois avec assez de bonheur, les critiques principales dont déjà, dès leur apparition, les Essais avaient été l’objet.—Cette édition originale de 1595, imprimée à Paris, par Abel L’Angelier, a été éditée par lui et simultanément par Michel Sonnius également à Paris; l’impression est unique, sauf la partie inférieure du frontispice où chacun a apposé sa marque et son nom.
Av Lectevr.—Cette même édition originale, sauf quelques exemplaires tirés en dernier lieu, ne porte pas cet avis qui existe dans toutes les éditions qui l’ont précédée. Cette particularité proviendrait de ce que la copie en aurait été égarée au moment de l’impression, qu’on ne s’en serait aperçu que lorsque le tirage était presque terminé, et qu’à ce moment il y a été pourvu à la hâte. Dr Payen.—Celui donné ici est tel que le porte l’exemplaire de Bordeaux, avec les corrections que l’auteur y a apportées de sa main.
1, Liure.—A l’origine l’u et le v se confondaient dans l’imprimerie, probablement par suite des inscriptions lapidaires où cette confusion se retrouve. Au XVIe siècle, dans les lettres majuscules, on ne faisait usage que du v; dans les minuscules, le v s’employait toujours au commencement des mots, tandis que dans le corps il était fait exclusivement emploi de l’u; c’est Voltaire qui, finalement, dans son dictionnaire, établit la distinction actuellement existante entre ces deux lettres, le v consonne, et l’u voyelle.—L’i et le j s’employaient pareillement l’un pour l’autre; toutefois le j ne se rencontre guère que dans le cas, assez rare, de deux ou plusieurs i minuscules consécutifs, le dernier est alors figuré par un j: Dij, viij.
10, Fusse.—Les éd. ant. port.: paré de beautez empruntées ou me fusse tendu et bandé en ma meilleure démarche, au lieu de: «mieus... estudiée».