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1, Enfans.—Ce chapitre est un des plus intéressants des Essais. Montaigne y développe ses idées sur l’éducation des enfants, dont une grande partie se retrouve dans la République de Platon. Il en avait jeté les bases dans le chapitre précédent; c’est la source où sont venus s’inspirer Charron, J.-J. Rousseau et tant d’autres après eux, non sans prêter à la critique en raison des points importants que l’auteur s’est abstenu de traiter et du point de vue par trop particulier auquel il s’est placé.—«Il ne porte guère son attention, dit Margerie, que sur ce qui a pour objet de développer l’intelligence et de fortifier le corps. Mais l’enfant a aussi une âme à élever, un caractère à former; et cette éducation morale, importante au même degré que l’autre, est sans contredit plus délicate et plus difficile. A cet égard, Montaigne ne se préoccupe que des vertus faciles qui naissent et grandissent d’elles-mêmes et coûtent peu à acquérir et à pratiquer, mais les autres? Il ne dit mot, par exemple, du dévouement, non plus que des devoirs sociaux et politiques et pas davantage de la lutte contre les passions sensuelles qu’il dépeint cependant si bien.»—Déjà auparavant G. Guizot, après avoir relevé que la religion n’a point de place dans le système d’éducation de Montaigne, ajoutait: «Il est à observer que sa visée est très générale et le cas qu’il pose très particulier: il veut former un homme et ne parle que pour un jeune seigneur; malgré l’apparente étendue des idées, ce qu’il dit ne vient que de son éducation personnelle et ne va qu’à celle de son petit voisin du château de Gurson.»—La pédagogie de Montaigne est en effet éminemment aristocratique; il n’en est pas moins un précurseur en fait d’instruction. Devançant de plusieurs siècles la marche du progrès, en outre de la simultanéité de l’éducation morale et de l’éducation physique, il préconise de restreindre, dans les procédés d’instruction, le recours à la mémoire à laquelle on fait jouer un trop grand rôle au préjudice de la raison, de développer l’esprit d’initiative et de décision, de consacrer moins de temps à l’étude, et d’en donner davantage à celle des langues vivantes, toutes choses encore aujourd’hui presque à l’état de desiderata, en France tout au moins.
A la vérité aussi, ces principes ne sont pas émis en vue de l’instruction primaire parce qu’alors elle n’existait pour ainsi dire pas et que le besoin ne s’en faisait pas sentir; mais, étant donné son immense bon sens, il n’y a pas doute que s’il eût eu à en parler, il se fût élevé aussi contre la direction qui lui est donnée chez nous et dont les résultats sont si pernicieux en faisant naître, chez la plupart, des espérances qu’il ne sera pas donné au plus grand nombre de pouvoir réaliser. Son but devrait être uniquement de coopérer à ce que les enfants, les jeunes gens des classes dites laborieuses (dont malgré cette épithète le travail est bien loin d’être l’apanage exclusif et qui dans leur sphère, si l’envie ne s’en mêle, ont ici-bas autant de chances de bonheur que tous autres), deviennent, eux aussi, des êtres fortement trempés au physique et au moral, de les préparer aux réalités et aux devoirs de ce monde en les rendant propres à participer pleinement à la vie sociale et à satisfaire pour le mieux aux conditions du milieu où la Providence les a placés, tel Cincinnatus tiré à diverses reprises de sa charrue pour exercer la dictature et n’aspirant qu’à y retourner, sans éveiller ni encourager en eux le désir d’en sortir en croyant s’élever, grosse erreur, malheureusement si répandue et qui la plupart du temps fait leur malheur, sans que la société y ait bénéfice.
Pour ce faire, il faudrait ici encore s’adresser moins à la mémoire qui, à elle seule, ne conduit à rien de bon, qu’à la raison et à la réflexion; réduire au minimum l’instruction primaire proprement dite, les connaissances générales qu’elle comporte et le temps passé à les acquérir, sans cesser de maintenir le contact journalier de l’enfant d’abord, de l’adolescent ensuite avec la ferme, l’atelier, le magasin, l’usine et la participation à leurs travaux suivant la condition de chacun, et affirmant la pratique dans des cours techniques annexes, appropriés aux populations ambiantes, développant à la fois l’habileté professionnelle, l’initiative, et tenant au courant du progrès. En généralisant cette méthode, aujourd’hui limitée à quelques grands centres, en la mettant à portée du plus grand nombre, on augmentera les chances de prospérité de chacun et de tous et on réagira contre l’exode si fâcheux des campagnes sur les villes.
1, Gurson.—Diane de Foix, fille du comte de Candalle, avait épousé, en 1579, son cousin Louis de Foix, comte de Gurson, qui fut tué avec deux de ses frères, en 1586, au combat de Monterabeau, près de Nérac: quoique catholiques, ils suivaient le parti de Henri IV, dont ils étaient proches parents.
1, Françoise.
Pour l’érudition dont la lourdeur accable,
Si nous la négligeons, le mal n’est pas bien grand;
Le gros savoir fait un pédant.
L’esprit, lui seul, fait l’homme aimable