Au lieu de former des industriels, des agriculteurs, des commerçants, des colonisateurs, cet enseignement, dit classique, ne peut conduire qu’aux professions libérales et en raison de l’énorme disproportion entre le nombre des appelés et celui des élus, il crée cette multitude de déclassés et de mécontents qui végètent et parmi lesquels le socialisme recrute ses adeptes les plus fervents.
Quelques efforts ont bien été faits pour, concurremment avec l’enseignement classique, développer en France l’enseignement professionnel qui aux connaissances générales réduites au minimum joint l’enseignement pratique d’une quelconque des branches des arts, des sciences, de l’industrie, de l’agriculture ou du commerce suivant la spécialité de l’école, mais ce progrès s’est effectué sans faire la place plus grande à l’éducation physique et morale, et là encore prévalent l’instruction théorique et la récitation des manuels; aussi ne saurait-on s’étonner que dans de semblables conditions, cet enseignement dont ont si fort à se louer les peuples qui en ont fait la base de l’éducation, ne produise pas en France les mêmes heureux résultats.
Chez les Anglo-Saxons notamment le système suivi est le contrepied de celui admis en France; l’enseignement professionnel en raison de son utilité et de ses avantages prédomine. Partant de ce principe que l’expérience qui seule instruit les hommes, est aussi seule capable d’instruire la jeunesse, on en déduit que la pratique doit précéder la théorie, par suite les langues s’enseigner tout d’abord en les parlant, les sciences physiques par les manipulations, un métier, une profession par l’apprentissage, donnant, de ce fait même, occasion de se développer à l’esprit d’observation, à la réflexion, au jugement, à la volonté, à l’initiative, à la persévérance. Laissé libre de bonne heure et ayant possibilité d’agir de lui-même, c’est par les conséquences qui résultent pour lui de ses actes, que l’étudiant arrive à distinguer le bien du mal et contracte cette discipline interne qui constitue la moralité; il se développe au physique et acquiert du coup d’œil, l’esprit de solidarité, l’empire sur soi, le dévouement aux intérêts de la collectivité; quant au respect de l’ordre public, des coutumes établies, à l’obéissance à l’autorité, c’est affaire de mœurs et de mentalité de race. Dans ces conditions, au sortir même du collège, le jeune Anglais, avec une instruction générale restreinte, n’a aucune difficulté à trouver sa voie, et est à même d’apprendre en peu de temps le complément dont il peut avoir besoin pour la suivre et le plus souvent devenir quelqu’un.
Aujourd’hui que le télégraphe et la vapeur en réduisant les distances ont fait du monde un seul et même théâtre d’action, le succès est acquis aux peuples dont les individualités sont tout à la fois capables, bien trempées au physique et au moral, dont l’émancipation est complète, et l’esprit de solidarité absolue, quand il s’agit d’intérêts collectifs; cela nous place incontestablement dans une situation désavantageuse pour le présent et inquiétante pour l’avenir.
Pour y remédier, au mieux de ce qui est possible, en ce qui concerne l’éducation, il y aurait lieu en France, de:
Transférer lycées et collèges des villes à la campagne, ce qui est relativement facile en raison de la rapidité des communications.
Réduire dans une notable proportion la durée des classes et des études et donner aux jeux et aux exercices physiques la même importance qu’aux autres branches de l’éducation.
Faire de même touchant l’éducation morale; donner de bonne heure et progressivement aux élèves plus de liberté, les abandonnant à eux-mêmes dans une assez large mesure afin de leur apprendre à se conduire.
Pour la généralité, réduire l’enseignement classique au strict nécessaire de mnémonique, le rendre expérimental; à l’étude du grec et du latin qui est sans profit, substituer des traductions et une étude plus sérieuse des langues vivantes. Supprimer les concours, les classements, les diplômes, toutes choses où la chance a trop de part et qui engendrent la jalousie plus que l’émulation, crée des espérances trop souvent chimériques, et les remplacer par des examens de passage d’une classe à une autre.
Mais que de difficultés pour la réalisation de pareilles réformes, qui devraient commencer par celle même des professeurs qui, dressés à une méthode qu’ils tiennent pour excellente, dont ils ont le train-train et qui les fait vivre, sont incapables d’en concevoir et d’en appliquer une autre; en second lieu, il faudrait rendre irresponsables les chefs d’établissement, sauf le cas de lourde faute, des quelques inconvénients et accidents qu’entraîne inévitablement de temps à autre le système; et aussi faire que les parents acceptent de voir leurs enfants retardés dans leurs classes, quand ils ne sont pas jugés aptes à passer à la classe supérieure, sans qu’il en résulte du discrédit pour l’établissement. Enfin et par-dessus tout, il y aurait à modifier l’esprit public, de telle sorte que l’enseignement classique, qui en raison de son inutilité est chose de luxe, ne soit donné qu’à ceux auxquels leur état de fortune permet de ne rien faire, au lieu de s’étendre de plus en plus, par l’octroi de bourses, si bien que dans notre pays, dont la population agricole, commerciale et industrielle est les 9/10 de la population totale, la clientèle de l’enseignement professionnel n’est que le 1/8 du nombre de nos étudiants; et ce, parce que pour la plupart des emplois de tout repos des administrations de l’État, dont l’obtention est le desideratum de la majorité des Français, pour lesquels quelque garantie d’instruction est demandée, les diplômes de l’enseignement classique sont à peu près les seuls admis ou tout au moins dont il soit tenu compte; à quoi s’ajoute ce préjugé qui longtemps encore pèsera sur nous, par suite duquel le plus infime clerc, le plus humble fonctionnaire, le moindre employé, le plus modeste professeur se croient d’une caste bien supérieure à celle d’un industriel, d’un commerçant, d’un artisan ou d’un paysan dont les travaux cependant exigent beaucoup plus d’intelligence. Malheureusement aussi, avec la propension de l’Université à monopoliser l’instruction, et de la sorte supprimer la concurrence, il est à craindre que ces errements néfastes se perpétuent au point que le mal devienne irrémédiable.