Des armes des Parthes, II, 55.—Mauvaise habitude, aux armées, de la noblesse de nos jours de ne s’armer qu’au dernier moment, 55.—Nos armes actuelles sont plus incommodes par leur poids qu’elles ne sont propres à la défense (Alexandre le Grand, les anciens Gaulois, Lucullus et les Mèdes), 55.—On est plus vigilant, quand on se sent moins protégé (Scipion Émilien), 57.—C’est le défaut d’habitude qui nous fait paraître nos armes si pesantes; poids énorme porté par les soldats romains (Caracalla, les soldats de Marius, Scipion Émilien en Espagne), 57.—Ressemblance des armes des Parthes avec celles dont nous faisons usage nous-mêmes aujourd’hui (Démétrius et Alcinus), 57.

CHAPITRE X.

Des livres, II, 61.—En écrivant ses Essais, Montaigne n’a pas de plan arrêté, il donne libre cours à sa fantaisie; il sait combien il est ignorant, aussi, tout en disant sur chaque chose ce qu’il juge à propos, peu lui importe les erreurs que l’on pourra relever, 61.—Double motif qu’il a pour ne pas nommer les auteurs auxquels il emprunte des idées, voire même des passages entiers et dont il donne des citations; il veut orner son ouvrage et rire de la critique que l’on fera peut-être en lui, et sans s’en douter, des auteurs de l’antiquité auxquels il fait des emprunts, 61.—Il renouvelle l’aveu de son ignorance, mais la science coûte trop à acquérir et il préfère passer doucement la vie; aussi, ne lit-il que les auteurs qui l’amusent et ceux qui lui apprennent à bien vivre et à bien mourir, 63.—Parmi les auteurs des temps modernes simplement amusants, Montaigne n’apprécie guère que Boccace, Rabelais et Jean Second; il a toujours trouvé insipides les romans des Amadis et, l’âge ayant modifié ses goûts, Arioste et même Ovide qui dans son enfance lui plaisait tant, n’ont plus d’attrait pour lui, 65.—Il regrette d’avoir à confesser qu’il n’apprécie pas l’Axioche de Platon, c’est probablement un effet de son ignorance, 65.—Les fables d’Ésope renferment généralement un sens plus profond que celui qui ressort à première vue, 67.—Parmi les poètes latins, les premiers pour lui, sont: Virgile, surtout par ses Géorgiques et le cinquième livre de l’Énéide; Lucrèce, Catulle et Horace; il prise aussi Lucain, mais plus pour ses pensées que pour son style, 67.—Combien Térence est au-dessus de Plaute; quelle élégance, quelle grâce inimitable, un rien lui suffit pour provoquer l’intérêt; quelle différence sous ce rapport entre eux et les poètes comiques de nos jours! 67.—Les bons poètes ont toujours évité l’affectation et la recherche: c’est ce qui fait que les épigrammes de Catulle sont si supérieures dans leur simplicité, aux satires de Martial dont les pointes sont aiguisées avec tant de soin, 69.—Comme les bons plaisants, les bons poètes n’ont pas non plus besoin de déguisements, d’ornements superflus pour exciter l’intérêt: Que l’on compare Virgile et Arioste: le premier fend l’air d’un vol hardi, le second ne fait que voleter de branche en branche, 71.—D’entre les ouvrages sérieux, Plutarque et Sénèque sont ceux que préfère Montaigne; comparaison entre ces deux auteurs, 71.—Quant à Cicéron, ce que Montaigne apprécie le plus en lui, ce sont ses ouvrages philosophiques; mais il l’ennuie par ses longs préambules et ses éternelles définitions, il arrive trop tard au sujet. On peut en dire autant de Platon dont la forme dialoguée alourdit le style, ce n’est point ainsi qu’écrivent Pline et quelques autres, 73.—Les lettres de Cicéron à Atticus sont d’un grand intérêt par les particularités qu’elles contiennent sur les mœurs et le caractère de l’auteur qui, bon citoyen, avait peu d’énergie, était dévoré d’ambition et de vanité et avait la faiblesse de se croire un grand poète (Brutus), 75.—Son éloquence hors de pair, a trouvé cependant des censeurs; on lui a reproché ses trop longues périodes et les mots à effet par lesquels il les termine si souvent (Cicéron le jeune et Cestius), 75.—De tous les auteurs de divers genres, les historiens sont ceux que Montaigne affectionne le plus, parce qu’ils font connaître l’homme en général; et, parmi les historiens ceux qui, tels que Plutarque et Diogène Laerce, ont écrit la vie de grands personnages, 77.—Éloge des Commentaires de César, 77.—Les meilleurs historiens, sont ceux, assez rares du reste, qui, ayant le génie de l’histoire, s’imposent par leur valeur, et ceux qui l’écrivent avec simplicité et bonne foi; les autres nous induisent en erreur par leurs relations tronquées ou altérées et leurs jugements erronés (Froissart), 79.—Les bonnes histoires sont surtout celles faites par des hommes ayant pris part aux événements qu’ils racontent; difficulté de fixer, même dans ce cas, les détails de certains faits (Asinius Pollio et les Commentaires de César, Bodin), 81.—Jugements de Montaigne sur Guichardin, Philippe de Comines, Guillaume et Martin du Bellay; ces deux derniers paraissent avoir eu pour but de faire le panégyrique de François Ier, plutôt que d’écrire des mémoires (Sire de Joinville, Éginhard), 81.

CHAPITRE XI.

De la cruauté, II, 85.—La bonté a l’apparence de la vertu; mais celle-ci lui est supérieure en ce qu’elle suppose une lutte perpétuelle contre les passions (les Stoïciens, Épicuriens et Arcésilas), 85.—C’est par les combats qu’elle livre, que la vertu se perfectionne (Épaminondas, Socrate, Metellus), 87.—Dans les âmes touchant à la perfection, la vertu est facile à pratiquer parce qu’elle y est à l’état d’habitude (Socrate), 89.—Combien est belle la mort de Caton d’Utique, étant donnés ses circonstances et son mobile, 91.—L’espèce de gaîté qui accompagne la mort de Socrate met encore celle-ci au-dessus de celle de Caton (Aristippe), 93.—La vertu comporte divers degrés: résister au vice d’une façon continue et en triompher, est plus beau que de réagir après y avoir cédé de prime abord; et cette réaction elle-même est plus méritoire que de ne pas s’abandonner à mal faire par nonchalance de tempérament, 93.—Certaines vertus nous sont attribuées qui ne proviennent que de la faiblesse de nos facultés, ce dont il y a lieu de tenir compte avant de porter un jugement sur nos actes (appréciation sur la bravoure chez les Italiens, les Espagnols, les Français, les Allemands et les Suisses), 93.—Montaigne déclare qu’il a dû à son tempérament, plus qu’aux efforts qu’il a faits pour leur résister, de ne pas céder à ses passions, et qu’il était plus réglé dans ses mœurs que dans ses pensées et ses propos, ainsi que cela arrive chez bien d’autres (Aristippe, Épicure), 95.—Il estime, contrairement à ce qu’en pensent les Stoïciens, que, pour être adonné à un vice, on n’est pas nécessairement sujet à tous les autres (Socrate, Stilpon), 99.—Il est possible à l’homme, quoique le contraire ait été soutenu, de demeurer maître de ses pensées et de sa volonté sous les caresses les plus ardentes de la femme la plus désirée, plus encore que sous l’excitation de la chasse pour qui a cette passion, 101.—Sensibilité de Montaigne; son horreur pour tout ce qui est cruauté (Jules César), 101.—Même à l’égard des criminels, la peine de mort devrait être appliquée sans aggravation de tourments barbares qui n’ajoutent rien à son effet (un soldat prisonnier), 103.—Ces barbaries devraient, tout au plus, s’exercer sur les corps inanimés des suppliciés; d’autant qu’il est à remarquer que mutiler les cadavres, produit une grande impression sur le peuple. Aujourd’hui, au contraire, on en est arrivé à tuer et à torturer les gens uniquement pour le plaisir de leurs souffrances (le voleur Catena, Artaxerxès, les Égyptiens), 103.—Humanité de Montaigne vis-à-vis des bêtes, 105.—Le dogme de l’immortalité de l’âme a conduit au système de la métempsycose auquel, pour sa part, Montaigne ne croit guère (Pythagore, les Égyptiens, les anciens Gaulois), 107.—Chez certains peuples, certains animaux étaient divinisés; c’était un hommage rendu, soit aux services que nous en retirons, soit aux qualités essentielles qui les caractérisent, 107.—Nous devons nous montrer justes envers nos semblables et avoir des égards pour toutes les autres créatures susceptibles d’en sentir les effets; des peuples entiers, des hommes célèbres ont témoigné par des monuments et autrement leur reconnaissance à des animaux (les Turcs, les oies du Capitole, les bêtes de somme employées à Athènes à l’érection d’un temple, les Agrigentins, les Égyptiens, Cimon, Xantippe, Plutarque), 109.

CHAPITRE XII.

Apologie de Raimond Sebond, II, 111.—Est-il vrai que la science soit mère de toutes les vertus, comme l’ignorance de tous les vices? 111.—Son père avait les savants en haute estime et les accueillait avec distinction; pour lui, Montaigne, il se contente de les aimer, 111.—Un de ces savants, Pierre Bunel, qui avait prévu les immenses conséquences de la Réforme, laquelle commençait à poindre en France, ayant donné le traité de Raimond de Sebond sur «la Théologie naturelle» au père de Montaigne, celui-ci le fit traduire d’espagnol en français par son fils, traduction qui depuis a été publiée, 111.—Éloge de ce livre (Adrien Turnebus), 113.—Cet ouvrage a soulevé des objections; la première c’est qu’«il ne faut pas appuyer de raisons humaines ce qui est article de foi», 115.—Il est vrai que la raison est insuffisante pour démontrer par elle-même des faits au-dessus de notre intelligence; il faut que d’abord nous soyons éclairés par la foi qui est une grâce de Dieu; la raison a alors son utilité en venant corroborer ce que la foi enseigne, 115.—Chez le Chrétien, la foi fait généralement défaut; aussi sa vie qui, dirigée par la Divinité elle-même, devrait être si édifiante, prête-t-elle si fort au reproche; les uns font semblant de croire, les autres se persuadent qu’ils croient et ne savent ce que c’est que croire (les Mahométans, les Païens, S. Louis et un roi tartare converti, un Juif voyageant à Rome), 117.—Dans les guerres de religion, ce sont les intérêts des partis qui les guident, si bien que parfois les maximes de l’un sont abandonnées par lui et reprises par l’autre qui les combattait, 119.—Chacun fait servir la religion à ses passions; le zèle du chrétien éclate surtout pour produire le mal; si notre foi était sincère, outragerions-nous sans cesse Dieu comme nous le faisons et craindrions-nous la mort qui doit nous réunir à lui (Antisthène, Diogène)? 121.—C’est ne pas croire, que croire par faiblesse ou par crainte, 123.—Les athées ne le sont guère que par vanité; ils veulent se montrer au-dessus des croyances populaires; en présence de la mort, ils reviennent aux idées religieuses (Bion), 125.—L’opinion de Platon, que les enfants et les vieillards sont plus portés à la religion que les hommes dans la force de l’âge, n’est pas exacte; ce n’est pas par faiblesse d’esprit que nous y sommes amenés, mais parce que Dieu se manifeste à nous par ses œuvres; ce que nous en saisissons explique ce qui nous en échappe; c’est ce que Sebond s’applique à démontrer, 127.—Ses arguments, par leur conformité avec ce que nous enseigne la foi, ont une valeur indéniable (Socrate, Caton, Sebond), 129.

La seconde objection faite à Sebond, c’est que «ses arguments sont faibles»; mais est-il possible d’en produire d’autres, étant donné le peu que nous pouvons par nous-mêmes? 129.—Il faut tout d’abord reconnaître qu’il est bien des choses qui ne peuvent s’expliquer par la raison seule (S. Augustin), 131.—L’homme se croit une grande supériorité sur toutes les autres créatures; examinons ce qui en est, 133.—Est-il fondé à prétendre que le ciel, la mer et toutes les merveilles de la nature n’ont été créés que pour lui? 135.—S’il est vrai que les astres ont de l’influence sur nos destinées, pouvons-nous dire que nous commandons, quand nous ne faisons qu’obéir? 135.—Que savons-nous de ces astres, sur quoi pouvons-nous appuyer les suppositions que nous émettons à leur sujet? mais notre présomption est sans limites (Anaxagore), 135.—Vis-à-vis des animaux, en quoi consiste notre supériorité? nous pensons, nous parlons, mais est-il sûr que les bêtes n’aient pas, elles aussi, des idées et un langage (l’Age d’or d’après Platon)? 137.—Les bêtes se comprennent entre elles; si nous ne les comprenons pas, est-ce à elles ou à nous que cela est imputable? 139.—Celles qui n’ont pas de voix se font comprendre par les mouvements du corps; que de choses n’exprimons-nous pas nous-mêmes, par gestes (un ambassadeur d’Abdère et Agis roi de Sparte)? 139.—Leur habileté surpasse celle de l’homme, si bien qu’il semblerait que la nature les a traitées plus favorablement que nous (les abeilles, les hirondelles, l’araignée), 141.—Il n’en est rien; en dépit des apparences, elle a donné à l’homme tout ce qui est nécessaire à sa conservation, 145.—Il ne tiendrait qu’à nous de nous passer de vêtements, même dans les climats froids; et, sans cultiver le sol, ni nous livrer à aucune préparation d’aliments, nous pourrions trouver partout notre nourriture (certaines peuplades sauvages, les Gaulois, les Irlandais), 145.—L’homme est naturellement mieux armé que beaucoup d’autres animaux; et s’il a recours, pour accroître sa force, à des moyens de défense artificiels, d’autres animaux, qui ont des armes naturelles, agissent de même (l’éléphant, le taureau, le sanglier, l’ichneumon), 147.—Le langage n’est pas chez l’homme une chose naturelle; mais, de même que les animaux manifestent leurs sentiments et se font comprendre en donnant de la voix, il y a lieu de penser que nous-mêmes avons un parler inné, car nous nous faisons comprendre d’eux; et, de ce langage, il semble qu’il y ait trace chez l’enfant, 149.—Tout cela dénote que nous ne sommes ni au-dessus ni au-dessous du reste des animaux, 151.—Les bêtes, comme les hommes, suivent librement leurs inclinations; comme eux, elles sont susceptibles de réflexion dans ce qu’elles font (renards employés par les Thraces pour vérifier l’adhérence de la glace), 151.—Si nous les asservissons, n’en est-il pas de même des hommes vis-à-vis les uns des autres? Souvent même, nous nous astreignons à l’égard des bêtes, à ce que ne feraient pas pour nous nos propres serviteurs (les Climacides, les femmes de Thrace, les gladiateurs, les Scythes, Diogène), 151.—Les animaux (les tigres, les lions, le chien, le brochet, l’hirondelle, l’épervier, la cigogne, l’aigle, les faucons en Thrace, les loups dans les Palus-Méotide, la seiche) pratiquent la chasse comme font les hommes, parfois de commun accord, 155.—La force de l’homme est inférieure à celle de bien des animaux, et de bien plus petits que lui en triomphent aisément (Sylla), 157.—Les bêtes savent discerner ce qui peut leur être utile soit pour leur subsistance, soit en cas de maladie (les chèvres de Candie, la tortue, le dragon, les cigognes, les éléphants), 157.—Exemple caractéristique de raisonnement chez le chien, 157.—Les bêtes sont capables d’être instruites (chiens savants, chiens d’aveugle, chien du théâtre de Marcellus, les bœufs des jardins de Suze), 159.—On constate que quelques-unes se livrent à l’instruction des autres, et il y en a qui s’instruisent elles-mêmes (le rossignol, des éléphants de cirque, une pie, un chien qui veut se désaltérer), 161.—Subtilité et pénétration des éléphants, 163.—D’hommes à hommes, nous traitons de sauvages ceux qui n’ont pas les mêmes usages que nous; de même nous nous étonnons de tout ce que, chez les animaux, nous ne comprenons pas, 167.—Il semble que chez l’éléphant, il y ait trace de sentiment religieux; l’échange d’idées entre animaux auxquels la voix fait défaut, n’est pas niable (les fourmis de Cléanthe), 167.—Propriétés que nous ne possédons pas et dont jouissent certains animaux (le remora, le hérisson, le caméléon, le poulpe, la torpille), 169.—Les prédictions fondées jadis sur le vol des oiseaux, pouvaient avoir leur raison d’être (les oiseaux de passage), 171.—N’attribue-t-on pas aux chiennes de savoir discerner, dans une portée, le meilleur de leurs petits? 171.—Sous bien des rapports, nous devrions prendre modèle sur les animaux, 171.—Ils ont le sentiment de la justice, leur amitié est plus constante que celle de l’homme (le chien du roi Lysimaque, celui de Pyrrhus), 173.—Dans leurs goûts, leurs affections, en amour, ils sont délicats, bizarres, extravagants comme nous-mêmes (propension des chevaux pour ceux de même robe, l’éléphant et la bouquetière d’Alexandrie, le bélier de Glaucia), 173.—Subtilité malicieuse d’un mulet, 177.—Certaines bêtes paraissent sujettes à l’avarice, d’autres sont fort ménagères (La fourmi et le grain de blé), 177.—Quelques-unes, ce sont des exceptions, se font la guerre à l’instar des hommes chez lesquels elle dénote une si grande imbécillité, les princes, qui sont soumis aux mêmes passions que nous, la faisant pour des motifs aussi futiles que ceux qui occasionnent les querelles des particuliers et son issue étant souvent amenée par des incidents des moins importants de la vie ordinaire (causes de la guerre de Troie, de la guerre civile entre Antoine et Auguste; intervention de la poussière dans les batailles livrées par Sertorius à Pompée, par Eumène à Antigone, par Suréna contre Crassus; des abeilles au siège de Tamly), 177.—Fidélité et gratitude des animaux (le chien d’Hésiode et autres, le lion d’Androclès), 161.—Comme nous, ils se constituent en sociétés pour se défendre mutuellement; des individus d’espèces différentes s’associent pour pourvoir à leur sûreté et à leur subsistance (les bœufs, les pourceaux, etc.; l’escare, le barbier; la baleine et son guide, le crocodile et le roitelet, la nacre et le pinothère; les thons), 187.—Nous trouvons en eux des exemples de magnanimité, de repentir, de clémence (fierté d’un chien, repentir d’un éléphant, clémence d’un tigre), 189.—L’ingéniosité de l’alcyon dans la construction de son nid défie notre intelligence, 189.—Les animaux nous ressemblent et nous égalent aussi par l’imagination puisque, comme nous, ils ont des songes et des souvenirs (le cheval, les chiens), 191.—Quant à la beauté, pour savoir si nous avons sur eux quelque avantage de ce fait, il faudrait tout d’abord être fixé sur ce en quoi elle consiste; or, que d’opinions diverses sur ce point: telles formes, telles couleurs appréciées dans un pays, sont rebutantes dans un autre (les Orientaux, les femmes Basques, les Mexicaines, les Italiens, les Espagnols), 193.—A cet égard, nous ne sommes nullement fondés à nous croire privilégiés par rapport aux bêtes, celles qui ont le plus de ressemblance avec nous sont les plus laides, 195.—L’homme a plus de raisons que tout autre animal de couvrir sa nudité, tant il y a d’imperfections en son corps, 197.—Du reste tous les biens qu’il s’attribue sont imaginaires, et les biens réels il les départ aux animaux (Héraclide et Phérécide, Ulysse et Circé), 199.—Malgré cela, estimant notre forme extérieure au-dessus de tout, nous n’admettons de supériorité sous aucun rapport de qui n’est pas formé à notre image, 199.

Examinons maintenant si l’homme a lieu de s’enorgueillir de ses connaissances. Avec tant de vices et d’appétits déréglés, est-il en droit de se glorifier de sa raison? 201.—La science ne nous garantit ni des maladies, ni des incommodités de la vie (Varron, Aristote), 201.—Les ignorants sont plus sages et savent plus que bien des savants, 203.—Dès le principe, Dieu nous a interdit la science; la religion veut que nous demeurions ignorants et obéissants (la Genèse, les Sirènes et Ulysse, S. Paul), 203.—Mais la présomption est le partage de l’homme (Cicéron, Lucrèce, Démocrite, Aristote, Chrysippe, Sénèque), 205.—Et pourtant, combien la force d’âme de nos philosophes est impuissante contre les douleurs physiques devant lesquelles l’ignorant souvent demeure impassible (Posidonius, Arcésilas, Denys d’Héraclée), 207.—Les effets de l’ignorance sont préférables à ceux de la science; selon quelques philosophes, reconnaître la faiblesse de son jugement est le souverain bien (Pyrrhon, au Brésil), 209.—Les maladies du corps et de l’esprit sont souvent causées par l’agitation de notre âme, le génie est proche de la folie (Le Tasse), 211.—L’indolence de l’esprit, non toutefois une indolence complète laquelle n’est du reste ni possible ni durable, produit la vigueur corporelle et la santé (Crantor et Épicure), 213.—La science nous renvoie souvent à l’ignorance pour nous adoucir les maux présents, 215.—La philosophie agit de même, lorsqu’elle nous incite à oublier les maux passés (Lycas, Thrasylaus), 215.—En nous concédant de mettre fin à notre vie quand elle nous est devenue insupportable, elle témoigne encore plus nettement de son impuissance (Cicéron, Horace, Démocrite, Antisthène, Chrysippe, Cratès, Sextius), 219.—La simplicité et l’ignorance sont des conditions de tranquillité (Valens, Licinius, Mahomet, Lycurgue), 221.—Il est dans le Nouveau Monde des nations qui, sans magistrats et sans lois, vivent plus régulièrement que nous ne faisons, 221.—Funestes effets de la curiosité et de l’orgueil, 223.—A quoi Socrate a dû le nom de Sage, 223.—Les recherches sur la nature divine sont condamnables; nos notions sur l’Être suprême sont imparfaites, lui seul peut se connaître et s’interpréter (S. Augustin, Tacite, Platon, Cicéron), 223.—Ce que nous possédons de la vérité, ce n’est point avec nos propres forces que nous y sommes arrivés, nous en sommes incapables (S. Paul), 225.—A la fin de leur vie, les plus savants philosophes se sont aperçus qu’ils n’avaient rien appris (Velleius, Phérécide, Socrate, Platon, Cicéron), 227.—Examinons jusqu’à quel degré de connaissances ont pu parvenir les plus grands génies, 229.—Il y a trois manières de philosopher: l’une dogmatique, qui est celle de ceux qui assurent avoir trouvé la vérité; l’autre, académique, est appliquée par ceux qui déclarent qu’elle est au-dessus de notre compréhension; la troisième, sceptique, est le propre de ceux qui la cherchent encore, 229.—État d’esprit et doctrine des Pyrrhoniens qui personnifient ce dernier mode, 231.—Avantage de leur doctrine; toutes les opinions étant contestables, il n’y a pas de raison pour se décider et adopter plutôt l’une que l’autre, 233.—Dans la vie ordinaire, ils agissent comme tout le monde, se soumettant aux lois, aux usages, parce qu’ils doutent qu’on puisse leur en substituer de meilleurs (Pyrrhon), 235.—Combien sont plus faciles à gouverner les esprits simples et peu curieux; plus que tous autres, ils sont préparés à recevoir la parole de Dieu, 237.—Quant aux Dogmatistes qui prétendent avoir trouvé la vérité, leur assurance ne fait guère que masquer leur doute et leur ignorance (Socrate, Cicéron, Aristote, Épicure), 239.—Souvent les philosophes affectent d’être obscurs, pour ne pas révéler le vide de leur science (Aristote, Carnéade, Épicure, Héraclite), 241.—Certains ont dédaigné les arts libéraux et même les sciences, prétendant que ces études détournent des devoirs de la vie (Cicéron, Zénon, Chrysippe, Plutarque, Épicure, Socrate), 241.—On ne sait si Platon était dogmatiste ou sceptique; ses opinions ont donné naissance à dix sectes différentes, 243.—On peut en dire autant de la plupart des philosophes anciens de quelque renom; combien se contredisent eux-mêmes (Anaxagore, Parménide, Xénophane, Sénèque, Plutarque, Euripide, Démocrite, Empédocle)! 243.—Il ne faut pas s’étonner de voir tant de gens s’efforcer ainsi de découvrir la vérité, il y a quelque charme à cette recherche (les Stoïciens, Démocrite), 245.—L’étude de la nature est également une occupation où se complaît notre esprit (Eudoxe), 247.—Mais il est peu probable qu’Épicure, Platon et Pythagore nous aient donné comme réels, l’un ses atomes, l’autre son spiritualisme, le dernier ses nombres; en émettant ces théories, ils n’ont sans doute que voulu faire échec à d’autres systèmes préconisés, ne reposant pas sur des bases plus solides, 247.—La vraie philosophie consiste à ne rien donner comme certain et à respecter ostensiblement la religion et les lois de son pays, tout en réservant son jugement, 249.—Malgré notre impuissance à déterminer ce que c’est que Dieu, la question a été fort agitée par les anciens; l’opinion la plus fondée est celle qui le représente comme une puissance incompréhensible qui a produit et conserve tout (Valerius Seranus, S. Paul, Pythagore, Numa), 251.—Mais il faut au peuple une religion palpable qui émeuve l’homme dans ses croyances et quand il prie; et, de tous les cultes, le plus excusable est celui du Soleil, 258.—Opinions diverses des philosophes sur la nature de Dieu; elles sont sans nombre (Thalès, Anaximandre, Anaximène, Anaxagore, Alcméon, Pythagore, Parménide, Empédocle, Protagoras, Démocrite, Platon, Socrate, Speusippe, Aristote, Héraclide du Pont, Théophraste, Straton, Zénon, Diogène d’Apollonie, Xénophane, Ariston, Cléanthe, Persée, Chrysippe, Diagoras, Théodore, Épicure, Ennius), 255.—Cette diversité montre la faiblesse de notre raison; mais ce qui est le comble de l’extravagance, c’est de faire des dieux des hommes que nous connaissons tant, on comprend mieux que des bêtes on ait fait des dieux parce qu’elles nous sont moins connues. Une autre folie, est de déifier certaines abstractions, comme la concorde, la liberté, ou certains de nos maux comme la peur, la fièvre, etc., 257.—Impudente prudence des Égyptiens au sujet de leurs dieux, 259.—Est-ce sérieusement que les philosophes ont traité de la hiérarchie de leurs divinités, comme aussi de la condition des hommes dans une autre vie (Platon, Mahomet)? 259.—Il n’est pas concevable que notre âme dégagée des sens ses organes, puisse conserver ses goûts, ses affections; et si, dans une autre vie, nous n’existons plus tels que nous sommes sur la terre, ce n’est pas nous qui sentirons, qui jouirons; ce qui a cessé d’être, n’est plus (Pythagore, le Phénix, le ver a soie), 261.—Et puis, pourquoi les dieux récompenseraient-ils ou puniraient-ils l’homme, après sa mort? n’est-ce pas par leur volonté qu’il a été tel? 263.—Il est ridicule de prétendre arriver à connaître Dieu, sa nature, etc., en prenant l’homme pour terme de comparaison, ainsi que cela s’est toujours fait, 265.—C’est en partant de là qu’on a cru l’apaiser par des prières, des fêtes, des présents, et même en immolant des êtres humains sur ses autels (Tiberius Sempronius, Paul Émile, Alexandre le Grand, Énée, les Gètes, Amestris, les idoles de Themixtatan, les Carthaginois, les Lacédémoniens, Iphigénie, les deux Decius), 265.—Prétendre satisfaire à la justice divine en choisissant soi-même son expiation, est un contre-sens; est-ce au criminel à fixer le châtiment qu’il a encouru (Polycrate, les Corybantes, les Ménades, certains Mahométans)? 267.—Il n’est pas moins ridicule de juger d’après nous-mêmes du pouvoir et des perfections de Dieu; de croire qu’il peut se réjouir, se fâcher, etc., que ses règlements, sa juridiction ressemblent aux nôtres, et que c’est à notre intention qu’il a fait les lois qui régissent le monde (Stilpon), 269.—Non seulement ces lois s’appliquent à notre monde mais aux autres encore si, comme il est vraisemblable, il en existe en nombre infini, probablement bien différents de celui-ci où l’éloignement des lieux suffit pour que de grandes différences subsistent entre les êtres qui s’y trouvent (Platon, Démocrite, Épicure, Pline, Hérodote, Plutarque), 271.—Les règles que nous avons cru déduire de la nature sont sans cesse démenties par les faits; tout est obscurité et doute; nous ne savons même pas si nous vivons. Diversité des opinions sur le monde et la nature (Métrodore de Chio, Euripide, Melissus, Protagoras, Nausiphane, Parménide, Zénon), 275.—C’est que la puissance divine ne peut être définie par aucun langage humain, dont l’imperfection est cause de toutes les erreurs et contestations qui se produisent, 277.—C’est par suite de cette même imperfection que nous disons qu’il y a des choses impossibles à Dieu, comme de ne pas être, de faire que le passé ne soit pas, etc.; du reste notre outrecuidance à vouloir tout soumettre à notre examen, à faire Dieu à notre image, fait que nous lui prêtons des attributs qui, pour lui, sont dépourvus de sens, alors qu’il ne nous est pas donné d’avoir de lui la moindre conception (Pline, Épicure, Thalès, Platon, Pythagore, Tertullien, Straton, Cicéron, S. Augustin, S. Paul), 279.—Nous l’avons tellement rabaissé que nous, incapables de créer quoi que ce soit, sommes arrivés à faire des dieux à la douzaine (Faustine, Auguste, les Thasiens et Agésilas, Trismégiste), 281.—Énoncé de quelques-uns des arguments que les philosophes ont mis en avant pour déterminer la nature de Dieu, 283.—On allait jusqu’à admettre couramment que les dieux pouvaient entrer en rapport avec la femme (Pauline; un gardien du temple d’Hercule, Laurentina et Teruncius, Apollon, Ariston et Périctione, les Merlins), 285.—Chaque être s’estimant la perfection, si les bêtes s’avisaient de faire des divinités, chacune les ferait, elle aussi, à son image (Xénophane), 287.—L’homme s’est imaginé que tout, dans le monde, n’existe que pour lui; que pour lui seul il fait jour, il pleut, il tonne; que les dieux ne parlent et n’agissent que pour lui, qu’ils épousent ses querelles, partagent ses plaisirs (Neptune et Junon, les Cauniens), 289.—Il donnait à chacun d’eux telle ou telle attribution: l’un guérissait de la toux, l’autre de la fièvre, etc.; il y en avait dont la puissance était si bornée, qu’il en fallait bien cinq ou six pour produire un épi de blé, 289.—Outre qu’il était de principe que, dans son propre intérêt, on doit laisser ignorer au peuple beaucoup de choses vraies et lui en donner à croire de fausses, dès que l’esprit humain veut pénétrer certains mystères, il s’y perd. Combien d’idées n’ont-elles pas été émises sur la matière dont est formé le soleil? en vérité, mieux eût valu s’abstenir (Scévola, Varron, S. Augustin, Anaxagore, Zénon, Archimède, Socrate, Polyenus), 291.—N’a-t-on pas imaginé que le mouvement des corps célestes fonctionne d’après les mêmes moyens que les machines de notre invention! 293.—En somme, la philosophie nous présente toutes choses comme font les poètes, sous forme d’énigmes (Timon et Platon), 293.—Du reste l’homme n’a pas d’idées plus nettes sur lui-même que sur tout ce qui l’entoure: en combien de parties différentes du corps n’a-t-on pas logé l’âme? quelle explication a pu être donnée de ce que celle-ci s’unit à une substance matérielle (une servante de Milet, Cicéron et Démocrite, Socrate)? 295.—Ce qui fait qu’on ne révoque pas en doute ces théories, c’est qu’on ne les discute jamais; on les accepte sous l’autorité du nom de qui les a émises et, si on vient à tenter de les soumettre à l’examen, on s’égare soi-même (Aristote, Pythagore), 299.—Voulons-nous, pour nous décider, recourir à l’expérience? les sens nous trompent; à la raison? sujette elle aussi à l’erreur, elle ne peut pas mieux nous guider que les sens, 303.—Que nous apprend celle-ci sur la nature de l’âme par exemple? A chaque philosophe elle enseigne que l’âme est une substance différente suivant l’idée que chacun s’en fait (Cratès, Dicéarque, Platon, Thalès, Asclépiade, Hésiode, Anaximandre, Parménide, Empédocle, Possidonius, Cléanthe, Galien, Hippocrate, Varron, Zénon, Héraclide du Pont, Xénocrate, les Égyptiens, les Chaldéens, Aristote, Lactance, Sénèque, les Dogmatistes, Cicéron, S. Bernard, Héraclite), 305.—Où loge-t-elle? la même divergence règne sur ce point (nombre d’entre les philosophes déjà cités; Hiérophile, Démocrite, Épicure, Moïse, Straton, Chrysippe, les Stoïciens, etc.), 305.—Ces opinions diverses ne prouvent-elles pas la vanité des recherches philosophiques, joint à cela les définitions incohérentes émises sur le monde et sur l’homme? Faiblesse du système des atomes et de quelques autres (Platon, les Épicuriens, Cotta, Zénon, Socrate), 309.—Si bien qu’on est tenté de croire que ce n’est pas sérieusement que ces philosophes ont débité leurs rêveries; de fait, il n’y a rien d’absurde qui n’ait été dit sur ces sujets, par l’un ou par l’autre, 311.—Pour en revenir à l’âme, l’opinion la plus vraisemblable est qu’elle loge au cerveau et que de là, au moyen des différents organes, elle gouverne le corps, 313.—Quant à son origine, nouvel embarras; diversité des opinions à ce sujet; est-ce une émanation de l’âme universelle? préexiste-t-elle au corps? est-elle immortelle ou non? 313.—Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle naît avec le corps, croît, se fortifie et s’affaiblit avec lui; qu’il ne faut pour la troubler, pour faire d’un sage un furieux, qu’un accident souvent léger, une maladie, la bave d’un chien (Socrate, Caton), 317.—Les plus hardis Dogmatistes eux-mêmes ne soutiennent que faiblement le dogme de l’immortalité de l’âme (Phérécyde de Syros, Thalès), 321.—Bien que certaines considérations portent à concevoir ce dogme, aucun de ceux qui l’ont admis n’ont insisté et n’ont produit à l’appui de raisons de quelque valeur; ils n’ont rencontré juste que par hasard, et il nous faut sur ce sujet nous en rapporter uniquement à ce que nous enseigne la révélation, 323.—Arguments qui, selon différents philosophes, militent pour ce principe; tous sont défectueux et, avec eux, le système de la métempsycose et autres auxquels il a donné lieu (Pythagore, Origène, Varron, Chrysippe, Platon, Pindare, Plutarque), 325.—La manière dont se forme le corps humain est aussi inconnue que la nature de l’âme, tout est mystère dans la génération (Archélaüs, Pythagore, Platon, Alcméon, Démocrite, Épicure, Aristote, Galien), 329.—D’où cette conclusion: ne se connaissant pas lui-même, l’homme ne peut arriver avec ses propres moyens à la connaissance de quoi que ce soit (Protagoras, Thalès), 331.

En raison de notre impuissance à faire la lumière par nous-mêmes, les arguments qui précèdent ne sont pas sans danger; ils peuvent se retourner contre nous, 333.—L’esprit humain malgré les mesures prises pour le contenir et le guider, ayant toujours tendance à échapper et à divaguer, mieux vaut s’en tenir sur ces questions aux enseignements de la foi et éviter toute controverse; toutefois si, avec certaines gens, on est obligé de les discuter, ces arguments pourront être utilement employés, 335.—Actuellement, les sciences sont l’objet d’un enseignement officiel, en dehors duquel toute innovation est abusivement prohibée, 337.—Il n’en est pas moins vrai que l’esprit humain ne peut outrepasser certaines limites dans la connaissance des choses, parce qu’il ignore les causes premières et que, l’âme étant incapable de distinguer entre la vérité et le mensonge, force nous est de nous arrêter dès les premiers pas, 339.—Aussi est-il plus facile et moins hasardeux d’être Pyrrhonien et de refuser à l’homme la possibilité d’une certitude sur quoi que ce soit, que d’être Dogmatiste et d’admettre dans une certaine mesure cette possibilité, 339.—En dehors de l’infinie diversité d’opinions qui nous divisent, nous varions nous-mêmes constamment dans les jugements que nous portons sur un même sujet, 343.—Ces jugements sont essentiellement variables avec nos dispositions physiques, et cette influence est bien difficile à constater; ceux qui parlent en public, par exemple, n’arrivent-ils pas à subir eux-mêmes l’effet de leur propre parole (Cléomène, l’Aréopage, Montaigne)? 345.—Les passions auxquelles l’âme est en proie, n’ont pas une action moindre; les plus grands hommes sont ceux qui éprouvent les passions les plus fortes; quelle confiance par suite avoir en notre jugement soumis à de pareils mobiles, d’autant qu’il semble que plus il est exalté plus il a part aux secrets des dieux (Thémistocle, Démosthène)? 353.—Peut-on disconvenir que sous l’influence de l’amour nous voyons, nous pensons, nous agissons tout autrement que lorsque nous sommes au calme? Sommes-nous plus dans la vérité dans un cas que dans l’autre? C’est un point qu’il n’est pas facile de décider (Montaigne, Pyrrhon), 355.—De tout cela il résulte qu’il ne faut pas se laisser aller aisément aux opinions nouvelles, on risque de perdre au change; et puis, quel privilège ont donc les nouveautés pour nous séduire et nous entraîner (Cléanthe de Samos, Nicétas de Syracuse, Copernic)? 355.—Quelles garanties particulières de stabilité présentent-elles pour l’avenir (Aristote, Paracelse, Théophraste, Jacques Peletier, Ptolémée)? 357.—Tout en ce monde et ce monde lui-même ne se modifient-ils pas continuellement? Combien sont incertaines les données que nous avons sur son origine (Platon, les prêtres d’Égypte et Hérodote, Aristote et Cicéron, Salomon et Isaie, Héraclite, Apulée, Alexandre, les Chaldéens, Zoroastre, Saïs, Athènes, Épicure), 361.—Dans le Nouveau Monde, n’a-t-on pas retrouvé des pratiques et des traditions ayant cours, qui existent ou ont existé dans le monde ancien? 363.—Malgré ces ressemblances qu’on relève en des lieux différents bien éloignés les uns des autres, il est certain que l’esprit de l’homme change suivant les climats et les siècles, et son inconstance dans ses désirs est une preuve indéniable de sa faiblesse (Végèce, les prêtres d’Égypte, Solon, Athènes, Thèbes, Cyrus), 367.—Incapables de discerner ce qui leur conviendrait, souvent les hommes demandent au ciel des biens qui sont pour eux une source de malheurs (Socrate, les Lacédémoniens, Midas, Cléobis et Biton, Trophonius et Agamède), 369.—Dans l’impossibilité où ils sont de discerner en quoi consiste le souverain bien, il semble que ce qui en est le plus approchant soit ce que les Pyrrhoniens considèrent comme tel: l’ataraxie, c’est-à-dire le calme absolu de l’esprit ne décidant jamais sur rien (Pythagore, Aristote, Archésilas), 371.—En prenant la raison pour guide, la confusion, nos embarras sont les mêmes, car tout change autour de nous, et les lois plus encore que toute autre chose; souvent ce qui est légitime ici est criminel ailleurs, 373.—On n’est même pas d’accord sur ce qu’on appelle les lois naturelles; elles sont aussi inconstantes que les autres; pas une n’est observée par toutes les nations (Protagoras, Ariston, Thrasymaque), 375.—Que de choses, sur lesquelles l’accord devrait exister, voyons-nous acceptées par les uns, proscrites par les autres, en raison du point de vue différent auquel chacun se place (Peuplades chez lesquelles les enfants mangent leurs pères et mères défunts, Lycurgue, Platon, Aristippe et Denys le tyran, Aristippe et Diogène, Solon pleurant son fils, Socrate pleuré par sa femme), 377.—Les plaidoyers des avocats et en maintes occasions les embarras des juges, prouvent combien les lois prêtent à interprétation; les idées sur la morale n’ont pas plus de fixité (Arcésilas, Dicéarque), 379.—Les lois et les mœurs tiennent surtout leur autorité de ce qu’elles existent. Si on remontait à leur origine, on constaterait parfois combien sont discutables les principes qu’elles consacrent; aussi les philosophes qui se piquaient le plus de ne rien accepter sans examen, ne se faisaient-ils nullement scrupule de ne pas les observer et de ne tenir aucun compte des bienséances (Chrysippe, Métroclès et Cratès, Diogène, Hipparchia), 381.—Des philosophes ont avancé que, dans un même sujet, subsistent les apparences les plus contraires; ce qu’il y a de certain, c’est que les termes les plus clairs peuvent toujours être interprétés différemment et que bien des écrits obscurs ont, grâce à cela, trouvé des interprétations qui les ont mis en honneur (Héraclite, Protagoras), 383.—Homère n’a-t-il pas été présenté comme ayant traité en maître les questions de tous genres? Et Platon n’est-il pas constamment invoqué comme s’étant prononcé en toutes choses, dans le sens de celui qui le cite, etc.? 387.—Quoique les notions qui nous viennent des sens puissent, comme on l’a dit, être erronées, les sens sont pourtant la source de toutes nos connaissances (Chrysippe, Carnéade), 389.—Si nous ne pouvons tout expliquer, peut-être est-ce parce que certains sens existent dans la nature et que l’homme s’en trouve dépourvu, ce qu’il lui est impossible de constater, 391.—C’est par les sens que, malgré les erreurs en lesquelles ils nous induisent, toute science s’acquiert; chacun d’eux y contribue et aucun ne peut suppléer à un autre (Épicure, Timagoras), 395.—L’expérience révèle les erreurs et les incertitudes dont est entaché le témoignage des sens qui, bien souvent, en imposent à la raison (Philoxène, Narcisse, Pygmalion, Démocrite, Théophraste, le joueur de flûte de Gracchus), 399.—Par contre, les passions de l’âme ont également action sur les opérations des sens et concourent à les altérer, 403.—C’est avec raison que la vie de l’homme a été comparée à un songe; que nous dormions ou que nous soyons éveillés, notre état d’âme varie peu, 405.—En général, les sens des animaux sont plus parfaits que ceux de l’homme; des différences sensibles se peuvent aisément constater entre eux, 405.—Même chez l’homme, nombreuses sont les circonstances qui modifient les témoignages des sens, et leur enlèvent tout degré de certitude, d’autant que souvent les indications données par l’un sont contradictoires avec celles fournies par un autre, 409.—En somme, on ne peut rien juger définitivement des choses d’après les apparences que nous en donnent les sens, 413.—En outre, rien chez l’homme n’est à l’état stable; constamment en transformation, il est insaisissable (Platon, Parménide, Pythagore, Héraclite, Épicharme, Plutarque), 415.—D’où nous arrivons à conclure qu’il n’y a rien de réel, rien de certain, rien qui n’existe que Dieu; que l’homme n’est rien, ne peut rien par lui-même; et que, seule, la foi chrétienne lui permet de s’élever au-dessus de sa misérable condition (Plutarque, Sénèque), 417.