CHAPITRE IX.
De la vanité, III, 377.—Montaigne plaisante sur la manie qu’il a d’enregistrer toutes les idées qui lui passent par la tête; c’est là une occupation qu’il pourrait prolonger, tant qu’il y aura au monde de l’encre et du papier (un gentilhomme, Diomède, Galba), 377.—On devrait faire des lois contre les écrivains ineptes et inutiles; il y en a tant que pendant qu’on sévirait contre les plus dangereux, il aurait, lui, le temps de s’amender (le médecin Philotinus), 379.—Comment les politiques amusent le peuple, alors qu’ils le maltraitent le plus (les Spartiates), 379.—Tout différent des autres, Montaigne se sent plus porté à devenir meilleur dans la bonne que dans la mauvaise fortune (Xénophon), 381.—Il aimait le changement et, comme conséquence, les voyages, qu’il affectionnait aussi parce qu’ils le sortaient de chez lui et que, s’il est agréable de commander chez soi, si modeste que soit son domaine, la situation a ses ennuis, 381.—Peu fait à la gestion de ses biens, ce qu’il considère du reste comme chose aisée, elle lui était d’autant plus à charge, que ce qu’il possédait lui suffisait et qu’il n’avait nulle envie d’accroître son patrimoine, 383.—Les voyages ont l’inconvénient de coûter cher, mais cela ne l’arrêtait pas; il s’arrangeait seulement à y subvenir sans entamer son capital qu’il estimait devoir suffire à son unique héritier, puisqu’il lui avait suffi à lui-même (Phocion, Cratès), 385.—Si peu qu’il s’occupât de son intérieur, ce pourquoi il avait peu d’aptitude, il y trouvait mille sujets de contrariété qui, si légers qu’ils fussent, constamment répétés, ne laissaient pas de le blesser souvent davantage que de bien plus grands maux; aussi préférait-il la vie hors de chez lui (Diogène), 385.—Nullement sensible au plaisir de bâtir, s’il a fait quelques changements dans sa maison, cela a été pour se conformer à l’intention qu’en avait eue son père. Il n’aime non plus ni la chasse, ni le jardinage, et, si profitable que ce soit, il n’est pas porté à s’occuper des affaires publiques; jouir de l’existence, lui suffit (Platon), 387.—Il souhaiterait pouvoir abandonner la gestion de ses biens à quelque ami honnête, à un gendre par exemple, auquel il en céderait les revenus et qui lui assurerait le bien-être jusqu’à la fin de ses jours, 391.—Il se fiait à ses domestiques, évitant de se renseigner sur eux pour ne pas être obligé de les avoir en défiance, 391.—Sa répugnance à s’instruire de ses propres affaires était telle, qu’il n’a jamais pu prendre sur lui de lire un titre, un contrat (Cratès), 393.—Chez lui, la moindre chose qu’il voit le préoccupe; que n’a-t-il au moins pour l’assister dans la direction de son intérieur un second, sur lequel il puisse se reposer; obligé de veiller à tout, sa manière de recevoir les étrangers s’en ressent, chose contraire à son tempérament beaucoup plus porté à dépenser qu’à thésauriser (Platon), 395.—Une autre raison qui le portait à voyager, c’est la situation morale et politique de son pays, dont il souffre, moins par intérêt pour la chose publique, tout finissant par s’arranger, que pour lui-même qui n’a pas le courage de voir tant de corruption et de déloyauté (le roi Philippe), 397.—Toutes les discussions, les disputes sur la meilleure forme de gouvernement, sont parfaitement inutiles; le monde existe: si on peut le redresser, on ne saurait lui faire perdre un pli qui est déjà pris. Pour chaque nation, le meilleur gouvernement est celui auquel elle est accoutumée (Solon, Varron, de Pibrac et Monsieur de Foix), 399.—Rien n’est plus dangereux pour un état qu’un changement radical; il faut s’appliquer à améliorer, mais non à renverser (les meurtriers de César), 401.—Les réformes elles-mêmes sont souvent difficiles; un gouvernement même vicieux peut se maintenir malgré ses abus, sans compter que, parfois, si on regardait chez ses voisins, on y trouverait pire (Pacuvius Caluvius, Solon), 401.—L’empire romain est un exemple qu’une domination étendue ne témoigne pas qu’à l’intérieur tout soit pour le mieux, et montre que, si miné que soit un état, il peut se soutenir longtemps par la force même des choses (Isocrate), 405.—De la corruption générale des états de l’Europe, Montaigne conclut que la France peut se relever de son état actuel; toutefois, il redoute qu’elle ne se désagrège, 405.—Montaigne craint de parfois se répéter dans ses Essais; il le regretterait, mais sa mémoire va lui faisant de plus en plus défaut (Lynceste), 407.—S’il a à prononcer un discours qu’il ait préparé, la crainte de perdre le fil de ses idées le paralyse; aussi, comme le lire c’est se lier les mains et qu’il n’est pas capable d’improviser, il a pris la résolution de s’en abstenir désormais (l’orateur Curion), 409.—Il fait volontiers des additions à son livre, mais ne corrige pas; ce serait faire tort aux acheteurs des éditions précédentes; et puis, il a vieilli sans s’assagir et les changements qu’il pourrait y introduire ne vaudraient peut-être pas ce qui y est (Antiochus), 411.—Il s’en rapporte uniquement à ses éditeurs pour l’orthographe et la ponctuation; des fautes d’autre nature peuvent être relevées dans le texte, il ne s’en préoccupe pas; qu’elles proviennent de la copie ou de l’impression, le lecteur, qui connaît ses idées, saura les rectifier, 413.—Vivant au foyer des guerres civiles, il est exposé aux insultes de tous les partis; il souffre beaucoup dans ses intérêts de cet état de choses, bien que, jusqu’ici, il ait échappé au pillage, ce qu’il attribue à ce qu’il n’a pas mis sa maison en état de défense, à l’estime dont il jouit dans le pays, aux services qu’il rend à ses voisins et à sa bonne fortune; il regrette que les lois soient impuissantes à le protéger et d’en avoir obligation à d’autres (Lycurgue d’Athènes), 415.—Il se considère comme absolument obligé par ses engagements et ses promesses; mais il est tellement ennemi de toute contrainte, qu’il lui répugne même d’être lié par les devoirs de la reconnaissance et tient pour avantageux de se trouver délivré, par leurs mauvais procédés à son égard, de son attachement à certaines personnes, 417.—Il ne doit rien aux grands et ne leur demande que de ne pas s’occuper de lui; il s’applique à tout supporter et à se passer de tout; il aime à obliger ses amis, mais ils l’importunent s’ils lui demandent d’intervenir en leur faveur auprès de tiers; en tout cas, s’il lui faut contracter des obligations envers autrui, il souhaite que ce soit pour tout autre chose qu’obtenir protection contre les fureurs de la guerre civile (Hippias d’Élis, Bajazet et Tamerlan, l’empereur Soliman et l’empereur de Calicut, Cyrus, le premier des Scipions), 419.—Il vit dans des transes continues; ces désordres étaient, du reste, un mal depuis longtemps à l’état latent, et peut-être est-il préférable de le voir passé à l’état aigu; c’est encore là une des causes qui font qu’il voyage tant, bien qu’il ne soit pas assuré de trouver mieux, 425.—Quoique les troubles qui la déchirent le dégoûtent de la France, il aime Paris; il n’est français que par cette capitale; puisse-t-elle demeurer à l’abri de dissensions intestines, ce serait sa ruine, 429.—Au surplus, il regarde tous les hommes, à quelque nation qu’ils appartiennent, comme ses compatriotes; le monde entier est pour lui une patrie, aussi ne redouterait-il pas la peine de l’exil (les rois de Perse, Socrate), 429.—Avantages que Montaigne trouve à voyager; il demeure sans peine huit à dix heures consécutives à cheval et, sauf les chaleurs excessives (il voyage alors de nuit), ne redoute aucunes intempéries (les anciens Romains, les Perses dans l’antiquité, les Espagnols), 431.—On le blâme de ce que, vieux et marié, il quitte sa maison pour voyager; mais il y laisse une gardienne fidèle qui y maintient l’ordre. La science du ménage est la plus utile, la plus honorable chez une mère de famille; il est vrai que bien des femmes ne pensent qu’à leur toilette et vivent dans l’oisiveté, la sienne n’est pas telle, 433.—On objecte que c’est témoigner peu d’affection à sa femme que de s’en éloigner; mais l’absence momentanée aiguise, au contraire, le désir de se revoir; il se connaît en amitié, et affirme qu’on n’aime pas moins son ami absent que présent (les ensorcelés de Kareinty), 433.—Pourquoi craindre de voyager quand on est vieux? C’est alors que les voyages sont le plus utiles; il peut mourir en route, dira-t-on, qu’importe; c’est une éventualité dont il ne se préoccupe pas quand il se met en route (les Stoïciens), 437.—Quoiqu’il lui soit indifférent de mourir là ou ailleurs, il préférerait que la mort le surprit à cheval et hors de chez lui; il serait plus en paix et sentirait moins de peine et de regrets autour de lui, 439.—Quelle fâcheuse habitude que notre entourage s’apitoie sur nos maux, cela nous énerve; voir auprès de nous moins de mines impressionnées nous disposerait plus favorablement, 441.—A publier cette étude sur lui-même, Montaigne trouve qu’elle a ce grand avantage de lui servir de règle de conduite et que les critiques seront moins portés à dénaturer ses qualités, sa confession devant les désarmer en partie; il reconnaît, du reste, avoir toujours été traité au-dessus de ses mérites (Antigone et le philosophe Bion), 443.—Peut-être aussi sa lecture fera-t-elle que quelqu’un lui convenant, sera désireux d’entrer en rapport d’amitié avec lui: Oh! un ami! que ne donnerait-il pas pour en avoir un, 445.—C’est finir par devenir à charge aux nôtres que de les occuper constamment de nos maux. Viendrait-il à tomber malade dans un coin perdu, il a de quoi se suffire avec ce qu’il porte avec lui; et puis, dès qu’il se sent malade, il a toujours soin de mettre en ordre ses affaires de conscience et autres, ce qui fait qu’il est toujours prêt (les Indiens), 447.—Son livre ne lui survivra que peu d’années, d’autant que notre langue se transforme continuellement; il n’en constitue pas moins une précaution pour qu’après lui, on ne le juge pas autre qu’il n’est, 449.—Genre de mort dont Montaigne s’accommoderait le mieux; toujours est-il qu’il a cette satisfaction que la sienne ne sera pour les siens, dont les intérêts sont assurés, un sujet ni de plaisir, ni de déplaisir (les commourants d’Antoine et de Cléopâtre, Pétrone, Tigellinus, le philosophe Théophraste), 451.—Il ne recherche pas ses aises en voyage; il va au jour le jour, sans itinéraire fixe; aussi est-il toujours satisfait, même s’il ne trouve pas dans un pays ce qu’il venait y voir, il apprend du moins que la curiosité signalée n’existe pas, 453.—Il sait s’accommoder de tout et se plie à tous les usages du pays où il se trouve, rien ne lui paraît étrange; aussi blâme-t-il fort la sotte tendance qu’ont les Français à l’étranger de tout y dénigrer, et ne se joignait-il pas à leurs sociétés quand il en rencontrait, 455.—Tout ce qu’il demanderait, ce serait d’avoir un compagnon de voyage de même humeur que lui, car il aime à communiquer ses idées (Sénèque, Cicéron, Archytas, Aristippe), 457.—La situation qu’il a, le bien-être dont il jouit, devraient, ce semble, le détourner de sa passion des voyages; mais il y trouve l’indépendance, et elle lui est si chère qu’il rejette les commodités de la vie par crainte d’en être asservi, 457.—C’est là, dira-t-on, de la vanité, mais où n’y en a-t-il pas? Les plus belles maximes philosophiques, les plus beaux règlements de vie sont vains; et ceux-là mêmes qui les émettent ne les suivent pas. Ne voit-on pas journellement un juge prononcer une condamnation pour un fait que lui-même a commis ou va commettre? La faute en est aux lois, qui exigent de nous plus que nous ne pouvons (Ariston, Xénophon, Solon, Antisthène, Diogène, la courtisane Laïs), 461.—On peut encore, à la rigueur, admettre que dire et faire soient dissemblables chez les gens qui professent la morale; mais lui, parlant de lui-même, est tenu à être plus conséquent. L’homme public doit compter avec les vices de son temps; Montaigne a reconnu par lui-même que les affaires publiques ne se traitent pas d’après les mêmes principes que les affaires privées, son caractère ne se prête pas à semblable compromission; au surplus, il est fréquent de ne pas trouver réunies chez un même homme les qualités nécessaires à ces deux genres d’affaires (Caton, un roi de France, Platon, Socrate, Saturninus), 465.—Une vertu naïve et sincère ne peut être employée à la conduite d’un état corrompu; du reste, sa notion s’altère dans un milieu dépravé; quoi qu’il en soit, on doit toujours obéissance à ceux qui ont charge d’appliquer les lois, si indignes qu’ils soient (Sénèque, Agésilas), 469.—Si Montaigne sort aussi fréquemment de son sujet, c’est qu’il s’abandonne au flux de ses idées qui, en y regardant de près, ne sont cependant pas aussi décousues qu’elles en ont l’air; et puis, il oblige ainsi le lecteur à plus d’attention, ce qui déjà l’a porté à donner à ses chapitres plus d’extension qu’au début (Platon, Térence, Plutarque), 471.—Affection particulière de Montaigne pour la ville de Rome, due au souvenir des grands hommes qu’elle a produits; lui, qui a le culte du passé, ne voit ses ruines qu’avec émotion et respect; aujourd’hui encore, n’est-elle pas la métropole de la chrétienté, la ville universelle, la seule au monde qui ait ce caractère (Arcésilas et Ctesibius)? 475.—Il doit beaucoup à la fortune pour l’avoir ménagé jusqu’ici. Il est vrai que l’avenir est inquiétant, mais que lui importe ce qui adviendra quand il ne sera plus? il n’a pas d’enfant mâle qui continuera son nom; et puis, même ne pas avoir d’enfants du tout ne lui semble pas chose bien regrettable, 477.—Il laissera après lui son patrimoine tel qu’il l’a reçu, la fortune ne lui ayant jamais octroyé que de légères faveurs sans consistance, 479.—De ces faveurs, il n’y en a pas à laquelle il ait été plus sensible qu’au titre de citoyen romain qui lui a été accordé quand il était à Rome, titre dont il reproduit textuellement la teneur, pour ceux que cela intéresse et aussi un peu par vanité, 479.—C’est qu’en effet l’homme est tout vanité; et c’est parce que nous sommes déçus par ce que nous voyons quand nous venons à nous observer, que nous reportons constamment nos regards partout ailleurs que sur nous-mêmes, 483.
CHAPITRE X.
Il faut contenir sa volonté, III, 485.—Montaigne ne se passionnait pour rien; il se gardait de prendre des engagements, résistant même à ce à quoi le poussaient ses propres affections, parce qu’une fois entraîné, on ne sait plus où l’on va; si, nonobstant, on parvenait à l’intéresser à des affaires autres que les siennes, il promettait de s’en charger, mais modérément, ayant bien assez de celles-ci pour l’occuper, 485.—Beaucoup se font les esclaves des autres, se prodiguant pour s’employer à ce qui ne les regarde pas; cela devient une nécessité chez eux; il ne manque cependant pas sur notre propre route de mauvais pas dont nous avons assez à faire de nous garder, 487.—Élu maire de Bordeaux, Montaigne n’accepta qu’à son corps défendant cette charge à laquelle il fut réélu à l’expiration de son mandat. Portrait qu’il fit de lui à Messieurs de Bordeaux, leur faisant connaître qu’ils ne devaient pas compter qu’il s’emploierait tout entier à leurs affaires, comme avait fait son père qui avait également occupé ces fonctions, 489.—Son père était imbu de ce principe si généralement enseigné et que des sages ont eux-mêmes prêché il y a longtemps, que nous devons nous oublier pour ne travailler que pour le bien public; est-ce raisonnable? Le vrai sage qui sait bien ce qu’il se doit, trouve par là même ce qu’il doit aux autres, 491.—Il faut se dévouer aux fonctions que l’on occupe, mais ce ne doit être qu’un prêt temporaire et accidentel de sa personne; il ne faut pas qu’elles nous absorbent entièrement ni qu’elles nous passionnent, ce qui nous entraînerait à manquer de prudence et d’équité, 493.—Excellent caractère d’un prince du temps de Montaigne, qui était supérieur aux accidents de la fortune. Même au jeu, il faut être modéré; nous le serions plus, si nous savions exactement combien peu nous est nécessaire (Socrate, Métrodore, Épicure, Cléanthe), 495.—Bien que les besoins que nous tenons de la nature soient faciles à satisfaire, nos habitudes, notre position dans le monde, notre âge nous portent à en étendre le cercle; c’est dans ces limites que nous devons les contenir; les multiplier, c’est offrir à l’adversité plus de chance encore de nous atteindre (calendrier Grégorien), 497.—C’est folie de s’enorgueillir de l’emploi que l’on occupe et de ne pas s’apercevoir que la plupart du temps, c’est la robe du magistrat que l’on salue et non sa personne; notre personnalité doit toujours demeurer indépendante de la fonction que nous remplissons (Montaigne), 501.—Si l’on se jette dans un parti, ce n’est pas une raison pour qu’on en excuse toutes les injustices, toutes les fureurs, tous les entêtements ridicules; la raison veut qu’on reconnaisse ce qui est mal dans le parti qu’on a embrassé et ce qui est bien dans le parti contraire (Marcus Manlius), 501.—Facilité extraordinaire des peuples à se laisser mener par les chefs de parti (Apollonius, Mahomet), 505.—Différence entre la guerre que se faisaient César et Pompée et celle qui eut lieu entre Marius et Sylla; avertissement à en tirer, 505.—Du danger qu’il y a à être l’esclave de ses affections (Diogène), 505.—Il faut s’efforcer de prévenir ce qui, dans l’avenir, peut nous attirer peines et difficultés; c’est ainsi que Montaigne évitait d’avoir des intérêts communs, surtout avec des parents; il fuyait les discussions et les gens de caractère difficile (le roi Cotys), 507.—Quelques âmes fortement trempées affrontent les tentations; il est plus prudent à celles qui s’élèvent peu au-dessus du commun, de ne point s’y exposer et de s’efforcer de maîtriser ses passions dès le début; ce qui se passe dans le cas de la volupté et du plaisir de se venger en témoigne; il est trop tard de leur fermer la porte, lorsque déjà elles ont pénétré (Caton, Zénon et Chrémonyde, Socrate, Cyrus et Panthée, le S.-Esprit), 509.—Montaigne fuyait les procès, alors même que ses intérêts devaient en souffrir; il n’en a jamais eu, non plus que de duels; et, jamais une épithète malsonnante n’a été associée à son nom, 511.—Les plus grands troubles ont le plus souvent des causes futiles; dans toutes les affaires, et particulièrement dans nos querelles, il faut réfléchir avant d’agir; mais une fois lancé, il faut aller, dût-on périr à la peine; le manque de prudence conduit au manque de cœur (le dernier duc de Bourgogne, la chute de Rome républicaine, la guerre de Troie, Plutarque, Bias), 513.—La plupart des réconciliations qui suivent nos querelles sont honteuses; quand on ne le fait pas de son plein gré, démentir ce qu’on a fait ou dit est une lâcheté, 515.—Jugement que l’on a porté sur la manière dont Montaigne s’est acquitté de sa mairie de Bordeaux et appréciation qu’il en porte lui-même. Diversité des jugements des hommes sur ceux qui les administrent. Il avoue que ceux qui lui reprochent de n’avoir pas apporté dans ces fonctions une ardeur excessive, sont dans le vrai; mais, de fait, la population n’a pas dû être trop mécontente de son administration puisqu’elle l’a réélu. Il faisait ce qu’il fallait; n’aimait ni le bruit, ni l’ostentation; et, en fin de compte, il a maintenu l’ordre et la paix, 517.—Il n’est pas de ceux qui ont de l’ambition, laquelle n’est pas de mise quand les questions que l’on a à traiter sont affaires courantes dont il ne faut pas exagérer l’importance, 521.—La renommée ne s’attache pas qu’à des actes qui sortent de l’ordinaire; elle vient d’elle-même, nos sollicitations n’y font rien, 523.—En somme, il n’avait qu’à maintenir l’état de choses existant; il l’a fait, y donnant de lui-même plus qu’il ne s’y était engagé; il n’a offensé personne, ne s’est attiré aucune haine; et, quant à être regretté, il ne l’a jamais souhaité, 525.
CHAPITRE XI.
Des boiteux, III, 527.—Critique des changements opérés dans le calendrier par la réforme grégorienne; depuis tant de siècles que le monde existe, nous ne sommes pas encore arrivés à nous entendre sur la forme à donner à l’année, 527.—Vanité des recherches de l’esprit humain; on veut découvrir les causes d’un fait, avant d’être assuré que ce fait est certain, 527.—Comment de prétendus miracles s’accréditent par notre propension à vouloir persuader les autres de ce que nous croyons nous-mêmes, et par l’autorité que prend sur nous toute croyance qui a de nombreux adeptes et est éclose depuis un certain temps déjà; que ne va-t-on au fond des choses (un prince goutteux et un prêtre)? 529.—La plupart d’entre eux reposent sur des riens, et on se perd à leur chercher des causes sérieuses; le seul miracle que Montaigne ait constaté, c’est lui-même: il a beau s’étudier, il ne parvient pas à s’expliquer, 533.—Histoire d’un miracle bien près d’être accrédité, qui ne reposait que sur de simples plaisanteries, 533.—Tous les préjugés de ce monde viennent de notre présomption et de notre ignorance, nous ne voulons pas douter; pourtant il est une ignorance qu’il ne faudrait jamais craindre d’avouer (Iris [l’arc en ciel] et Thaumantis, Corras, l’Aréopage), 535.—De ce que les livres sacrés relatent des miracles, il ne faut pas en conclure qu’il doive s’en opérer de nouveaux de notre temps, 537.—Montaigne n’admet pas qu’on maltraite ceux d’opinions contraires aux nôtres, 537.—Oter la vie aux sorciers pour se défendre contre leurs prétendus actes surnaturels, c’est faire peu de cas de l’existence humaine; la plupart du temps les accusations portées contre eux sont sans fondement; et puis, on n’est pas obligé de croire à un miracle qui se peut démasquer ou expliquer, 539.—Montaigne est très porté à croire que ces gens, et il en a observé plusieurs, ont l’imagination malade et sont fous plutôt que criminels; il ne prétend pas d’ailleurs qu’on se range de son avis (Prestantius), 539.—Réflexions sur un proverbe italien qui attribue aux boiteux des deux sexes plus d’ardeur aux plaisirs de l’amour, et explications qu’on en donne (la reine des Amazones, les boiteux, les tisserandes), 543.—L’esprit humain admet comme raisons les choses les plus chimériques, et souvent on explique un même effet par des causes opposées (le Tasse, les Français et les Italiens, Antigone et un philosophe cynique), 543.—C’est ce qui a amené les Académiciens à poser en principe de douter de tout, ne tenant rien pour absolument vrai, non plus que pour absolument faux (Clitomaque, Carnéade, Ésope), 545.
CHAPITRE XII.
De la physionomie, III, 547.—Presque toutes nos opinions ne se forment que par l’autorité d’autrui. Nous admirons Socrate sans le connaître, parce qu’il est l’objet de l’approbation universelle. Il est vrai qu’il n’en impose pas comme Caton, et s’il vivait à notre époque, peu d’hommes feraient cas d’un enseignement donné sous la forme simple et naïve qu’il emploie, 547.—Notre bonne fortune a voulu que sa vie et ses enseignements nous aient été transmis par des témoins très fidèles et compétents. Quel immense service n’a-t-il pas rendu à l’homme en lui montrant, dans un langage à la portée de tous, ce qu’il peut par lui-même, 549.—L’homme est incapable de modération, même dans sa passion d’apprendre; la science d’une utilité discutable, qui ne nous conduit seulement pas à affronter la mort avec plus de fermeté qu’un paysan, n’est même pas sans danger. Ce qui nous est vraiment utile est naturellement en nous, mais il faut le découvrir et c’est ce que Socrate enseignait (la mère d’Agricola, les Tusculanes), 549.—Sénèque et Plutarque ont traité de la préparation à la mort; le premier s’en montre très préoccupé, le second beaucoup moins. L’indifférence et la résignation avec lesquelles les pauvres gens la supportent, elle et les autres accidents de la vie, sont plus instructives que les enseignements de la science à ce même propos, 553.—C’est au milieu des désordres de la guerre civile que Montaigne écrit ce passage de son livre; excès qui se commettent, indiscipline des troupes; les meilleurs, en ces circonstances, finissent par se gâter (les armées romaines et les armées turques), 555.—Quels que soient les abus d’un gouvernement, s’armer contre lui sous prétexte d’y porter remède, n’est pas excusable: il faut laisser faire la Providence (Favonius, Platon), 559.—Le peuple se trouve ruiné pour de longues années par les déprédations qui se commirent alors; lui-même eut de plus à souffrir des suspicions de tous les partis, aggravées par le peu de souplesse de son caractère, 561.—Dans son infortune, Montaigne, ne voyant pas d’amis à qui s’adresser, prend le parti de ne compter que sur lui-même et de lutter sans se préoccuper de ce qu’il avait perdu, pour ne songer qu’à conserver ce qui lui reste; et, dès lors, il agit comme s’il devait en être réduit aux pires extrémités. D’autre part, se désintéressant complètement de ce qui ne le touche pas directement, il se prend à considérer uniquement comme un sujet d’étude l’effondrement auquel il assiste et en suit les progrès presque avec intérêt; il avoue, à sa honte, en être arrivé de la sorte à n’être pas troublé dans son repos et sa tranquillité d’esprit, 563.—Pour comble de malheur, la peste survint; il dut, avec sa famille, pour laquelle il redoutait la contagion, errer à l’aventure pendant six mois; le fléau avait fait de grands ravages et pendant longtemps la main-d’œuvre fit défaut pour la culture, 567.—Résignation des gens du peuple dans ce désastre général (les Néorites, nos paysans, les soldats romains après la défaite de Cannes), 569.—De combien peu de secours nous sont les enseignements de la science dans les grands événements de la vie! ils ne font que porter atteinte à la force de résistance que la nature a placée en nous; à quoi bon appeler notre attention sur les maux auxquels nous sommes exposés, ne vaut-il pas mieux les ignorer jusqu’au moment où ils nous frappent (Sénèque)? 571.—L’expérience qu’elle prétend nous donner est déjà un tourment; apprendre à souffrir et à mourir, c’est souffrir et mourir avant le temps; la science ne nous prépare pas à la mort, mais aux approches de la mort; laissons faire la nature, elle se charge au moment voulu de suppléer à tout ce que nous ne savons pas et, par elle, nous serons en meilleures dispositions que n’était Aristote (César), 573.—Socrate, par ses discours et ses exemples, nous enseigne à suivre purement la nature. Sa défense devant ses juges: «Il ne sait ce que c’est que la mort; si c’est une transmigration des âmes, n’ayant rien à se reprocher, il ne s’effraie pas d’aller rejoindre tant de grands personnages qui ne sont plus. Que ses juges décident suivant leur conscience; s’il a un conseil à leur donner, c’est de récompenser sa vie passée à prêcher le bien, en le nourrissant le restant de ses jours, en raison de sa pauvreté, aux frais du trésor public. Il ne les implore pas, non par dédain, mais parce que ce serait se démentir, leur faire injure et douter des dieux», 577.—Quelle naïveté et, à la fois, quelle hauteur de sentiments dans ce plaidoyer si digne de lui; aussi en quel honneur le tient, à si juste raison, la postérité, tandis que ses accusateurs, accablés par le mépris public, de désespoir en sont venus à se pendre (Socrate et l’orateur Lysias), 581.—Socrate y parle de la mort comme d’un incident naturel de la vie, et il est dans le vrai; ce n’est pas la mort que les âmes simples redoutent, mais la douleur qui l’accompagne; la nature ne saurait en effet nous faire prendre en horreur ce passage de vie à trépas indispensable à l’accomplissement de son œuvre; par la simplicité de sa vie et celle avec laquelle il rend ses idées, Socrate est admirable (les chevaux, les cygnes, les éléphants), 581.—Bien qu’il vienne de dire que nous ne vivons pas assez sur notre propre fond, Montaigne a, lui aussi, introduit quantité de citations dans son ouvrage; ce n’était pas dans son idée première, mais il s’est laissé entraîner par le goût de son époque et le besoin d’occuper ses loisirs; il n’indique pas d’où il les tire, parfois il les transforme ou les détourne de leur vrai sens, et cela pour ne pas faire étalage d’une science qui n’est pas en lui (Socrate et Euthydème, un président), 583.—Il est dangereux de se mettre à écrire sur le tard, l’esprit a perdu sa verdeur; lui-même eût dû s’y prendre plus tôt, mais il ne se propose pas tant de montrer ce qu’il sait que ce qu’il ne sait pas; et, voulant peindre sa vie, il a dû attendre le moment où elle se déroulait tout entière à ses yeux, 585.—A propos de physionomie, Montaigne revient à Socrate: il est fâché qu’une si belle âme se soit trouvée dans un corps si disgracié, il pense qu’il y a une certaine relation et conformité entre le corps et l’esprit (La Boétie), 587.—Comme Platon et la plupart des anciens philosophes, il estime singulièrement la beauté; toutefois, une physionomie avantageuse n’est pas toujours fondée sur la régularité des traits du visage, et on ne peut pas toujours faire fond sur la physionomie pour porter un jugement sur un individu (Phryné, Cyrus, Alexandre, César, Scipion), 589.—En principe, il faut suivre les indications de la nature; les lois et la religion, au lieu de servir de régulateurs à nos devoirs, nous les dictent; et on en arrive à s’imaginer, bien à tort, que les observances religieuses, sans de bonnes mœurs, suffisent au salut d’un état, 591.—Physionomie de Montaigne; son air naïf lui attirait la confiance. Récit de deux aventures où le bon effet qu’il produisait à première vue et sa franchise lui ont été très avantageux, 593.—La simplicité de ses intentions, qu’on lisait dans son regard et dans sa voix, empêchaient qu’on ne prît en mauvaise part la liberté de ses discours; dans la répression des crimes, il n’était pas pour trop de sévérité (Aristote, Charille), 597.
CHAPITRE XIII.
De l’expérience, III, 599.—L’expérience n’est pas un moyen sûr de parvenir à la vérité, parce qu’il n’y a pas d’événements, il n’est point d’objets absolument semblables; on ne peut, par suite, juger sainement par analogie, 599.—Par cette même raison, la multiplicité des lois est fort inutile; jamais les législateurs ne peuvent embrasser tous les cas; les meilleures lois sont les moins nombreuses, les plus simples, n’embrassant que les cas généraux, 601.—Celles de la nature nous procurent plus de félicité que celles que nous nous donnons, et les juges les plus équitables seraient peut-être les premiers venus, jugeant uniquement d’après les inspirations de leur raison (quelques républiques italiennes, Ferdinand le Catholique, Platon), 603.—Pour vouloir être trop précis, les textes de lois sont conçus en termes si obscurs, dont l’obscurité est encore accrue par les gloses et commentaires qui se sont greffés sur eux (ce qui est du reste le propre de toutes les interprétations), que, si bien qu’on s’exprime dans la vie ordinaire, on n’arrive pas dans les contrats et testaments à formuler ses idées d’une façon indiscutable; à quoi s’ajoute que, sur chaque chose, il y a autant d’opinions que d’hommes, et que souvent le même homme pense différemment en des temps différents, parfois à des heures différentes de la même journée (Ulpian, Bartholdus, Baldus, Aristote, les chiens d’Ésope, Cratès et Héraclite), 603.—Si les interprétations se multiplient à ce point, la cause en est à la faiblesse de notre esprit qui, en outre, ne sait se fixer. En nos siècles, on ne compose plus, on commente; comprendre un auteur est devenu notre seule science; nos opinions ne se forment plus elles-mêmes, elles se entent les unes sur les autres. Les Essais de Montaigne reviennent souvent à parler d’eux-mêmes; on y trouvera peut-être à dire, son excuse c’est que lui-même en est le sujet, 607.—Ce qu’il y a de singulier, c’est que les discussions, les disputes ne roulent guère que sur des questions de mots. Si on ne trouve nulle part de similitude absolue, la dissemblance ne l’est pas davantage, et dans les choses dissemblables se trouve toujours quelque joint qui fait que chacun les interprète à sa façon (Luther, Socrate et Ménon), 609.—Imperfection des lois; exemples d’actes d’inhumanité et de forfaits judiciaires auxquels elles conduisent; refus d’assistance à des malheureux en péril; exécution d’innocents, victimes de ce que leurs condamnations n’étaient entachées d’aucun vice de forme. Combien de condamnations sont prononcées, qui sont plus criminelles que les crimes qui les motivent (des paysans du pays de Montaigne, des juges de la même contrée, Philippe de Macédoine)! 611.—Montaigne partage l’opinion des anciens, qu’il est prudent, qu’on soit accusé à tort ou non, de ne pas se mettre entre les mains de la justice. Puisqu’il y a des juges pour punir, il devrait y en avoir pour récompenser (Alcibiade, les Chinois), 613.—Il n’a jamais eu de démêlés avec la justice, et il est si épris de liberté, qu’il irait n’importe où, s’il se sentait menacé dans son indépendance, 615.—Les lois n’ont autorité que parce qu’elles sont les lois et non parce qu’elles sont justes. Comment le seraient-elles, étant le plus souvent l’œuvre de sots, ou de gens qui, en haine de l’égalité, manquent à l’équité; pour lui, il a renoncé à leur étude; c’est lui seul qu’il étudie, et, pour le reste, il s’en remet simplement à la nature, 615.—Que ne prêtons-nous plus d’attention à cette voix qui est en nous et qui suffit pour nous guider? Quand nous constatons que nous nous sommes trompés en une circonstance, à moins d’être un sot, nous devrions être à tout jamais en défiance de nous dans toutes les circonstances analogues; c’est ce qui lui arrive pour sa mémoire; aussi devons-nous nous étudier constamment pour que nos passions ne viennent pas pervertir notre jugement, 617.—«Se connaître soi-même» est la science capitale; ceux-là seuls qui la pratiquent savent combien peu nous savons; celui qui sait, hésite et est modeste; l’ignorant est affirmatif, querelleur, opiniâtre, ce résultat est le fait de l’école du monde; c’était aussi ce qu’en pensait Socrate (Socrate et Euthydème, Aristarque, Antée, Antisthène et Socrate), 621.—Montaigne étudiait sans cesse les autres, pour se mieux connaître; il en était arrivé à les juger avec assez de discernement; toutefois, il était très hésitant pour se prononcer, rien n’étant difficile comme de déterminer dans quelle catégorie doit prendre place telle ou telle de nos actions. En général, l’homme est mal équilibré; quel service on rend à qui sait l’entendre, de lui dire avec franchise ce qu’on pense de lui (Persée roi de Macédoine, Montaigne)! 623.—Montaigne estime qu’il n’est propre à rien, sauf à parler librement à un maître auprès duquel il eût été placé, lui dire ses vérités et faire qu’il se connaisse lui-même. Pareil censeur bénévole et discret qui, sans paraître censurer leur conduite, leur en ferait apercevoir les conséquences, les tiendrait au courant de ce que le peuple pense d’eux, serait chose précieuse pour les rois, sur lesquels cette engeance maudite des flatteurs a un effet si pernicieux (Montaigne, Alexandre), 625.—Ses Essais sont une sorte de cours expérimental, fait sur lui-même, d’idées afférentes à la santé de l’âme et du corps. Pour ce qui est de l’âme, on y apprend moins ce qui est à faire que ce qui n’est pas à faire; quant au corps, on peut en déduire que chacun qui s’observe, est à lui-même son meilleur médecin. Exposé du régime qu’il a suivi toute sa vie durant (Tibère, Socrate, Platon), 627.—Montaigne conservait le même genre de vie, qu’il fût malade ou bien portant; il fuyait la chaleur émanant directement du foyer (mode de chauffage usité à Augsbourg, Evenus), 631.—Les coutumes d’un pays sont parfois le contraire de celles de quelque autre nation; tendance que nous avons à aller chercher ailleurs, dans l’antiquité notamment, des arguments que notre époque nous fournirait amplement, 633.—Exemples de singularités résultant de l’habitude: Andron l’argien traversant sans se désaltérer les déserts de la Libye, gentilhomme passant des mois et même une année entière sans boire; savant qui aimait à travailler au milieu du bruit; Socrate dans son intérieur; Sénèque ne mangeant rien de ce qui avait eu vie (Sextius, Attale), 633.—Nos goûts se transforment par l’effet de l’habitude; il faut faire en sorte, surtout quand on est jeune, de n’en avoir aucun dont nous soyons les esclaves et contre lequel nous ne puissions aller à un moment donné (Pythagore, Philopœmen), 635.—Habitudes qu’avait contractées Montaigne dans sa vieillesse; passer la nuit au grand air l’incommodait, faiblesse contre laquelle la jeunesse doit se prémunir; soin qu’il avait de se tenir le ventre libre (Marius, César), 637.—Ce que les malades ont de mieux à faire, c’est de ne rien changer à leur mode d’existence; lui-même, malade ou bien portant, ne s’est jamais abstenu de ce qui lui faisait envie; il en a été de même des plaisirs de l’amour qu’il a commencé si jeune à connaître, que ses souvenirs ne remontent pas jusque-là (Quartilla), 641.—L’incertitude de la médecine autorise toutes nos envies, 645.—Montaigne avait un timbre de voix élevé, ce qui faisait qu’il fatiguait en parlant; dans la vie courante, l’intonation de notre voix est à régler suivant l’idée qu’on veut rendre (Carnéade), 645.—Les maladies, comme tout ce qui a vie, ont leurs évolutions dont il faut attendre patiemment la fin; laissons faire la nature, nous luttons en vain. Dès notre naissance, nous sommes voués à la souffrance et, arrivés à la vieillesse, l’effondrement est forcé; les médecins n’y peuvent rien, sinon nous troubler par leurs pronostics (Crantor, les Mexicains, Ctésiphon), 647.—Dans ses maux, Montaigne aimait à flatter son imagination: atteint de gravelle, il s’applaudit que ce soit sous cette forme qu’il ait à payer son tribut inévitable à l’âge; c’est une maladie bien portée; peut-être comme tant d’autres finira-t-elle avant lui; en tout cas, elle ne le prive pas de tenir sa place en société et, par les souffrances qu’elle lui fait endurer, le prépare insensiblement à la mort, 649.—Passant habituellement par les mêmes phases, on sait au moins avec elle à quoi s’en tenir; et si les crises en sont particulièrement pénibles, quelle ineffable sensation quand, d’un instant à l’autre, le bien-être succède à la douleur (les Stoïciens, Socrate), 655.—La gravelle a encore l’avantage sur bien d’autres maladies, de ne pas entraîner d’autres maux à sa suite, de laisser au patient l’usage de ses facultés, la possibilité de vaquer à ses occupations et à ses plaisirs; elle n’altère pas sa tranquillité d’esprit, s’il ne prête pas l’oreille à ce que lui en diraient les médecins, 657.—Montaigne était grand dormeur, ce qui est préjudiciable à la santé; cependant en cela, comme en toutes choses, il savait s’accommoder aux circonstances. Sa petite taille lui faisait préférer aller à cheval qu’à pied dans les rues et quand il y avait de la boue (Platon, Scipion), 661.—Le métier des armes est de toutes les occupations la plus noble et la plus agréable, 663.—Montaigne était d’excellente constitution; touchant à la soixantaine, il est encore vigoureux pour cet âge; chez lui, les maux du corps n’avaient que peu de prise sur l’âme, 665.—Ses préoccupations n’ont pas souvent troublé son sommeil, et ses songes étaient rarement tristes (Platon, Socrate, Xénophon, Aristote, les Atlantes, Pythagore, le philosophe Théon, le valet de Périclès), 667.—Il était peu délicat sous le rapport de la nourriture; la délicatesse est le fait de quiconque affecte une préférence trop marquée pour quoi que ce soit (Favorinus), 669.—Dès le berceau, Montaigne avait été habitué à vivre comme les gens de la plus basse classe et à se mêler à eux; cette fréquentation l’a rendu sympathique au sort des malheureux (la reine Chélonis, Flaminius, Pyrrhus), 671.—Il n’aimait pas rester longtemps à table; les anciens Grecs et Romains entendaient beaucoup mieux que nous cette jouissance (Auguste), 673.—Indifférent à ce qu’on lui servait, il se laissait aller à manger de tout ce qui paraissait sur la table, 673.—C’est une grâce que Dieu nous fait quand la mort nous gagne peu à peu, ce qui est l’effet de la vieillesse; le moment fatal doit alors nous moins affecter, puisque ce n’est plus qu’une fraction de nous-mêmes qu’elle atteint; du reste la mort est indissolublement liée à la vie, on en constate en nous la présence et les progrès dans tout le cours de notre existence (Solon), 675.—Montaigne n’a jamais acquis la certitude que certains mets lui fussent nuisibles; il en est dont il s’accommodait parfaitement, dont ensuite il s’est mal trouvé et que, plus tard, il a très bien supportés, 677.—Il lui est arrivé parfois de se passer de prendre un repas, quand il voulait se ménager pour mieux manger le lendemain, avoir l’esprit dégagé, ou quand il n’avait pas une société qui lui convint. Il est bon de manger doucement, fréquemment plutôt que beaucoup à la fois. Tout régime trop longtemps suivi, cesse d’être efficace (Épicure, Chilon), 677.—Il ne sert de rien non plus de se trop couvrir, on s’y habitue et cela n’a plus d’effet, 679.—Nos occupations et nos plaisirs nous portent à donner plus d’importance au souper qu’au dîner; l’estomac, d’après Montaigne, s’accommode mieux du contraire. Il buvait peu, seulement aux repas et uniquement du vin coupé d’eau (Auguste, Démocrite, Cranaüs roi d’Athènes), 679.—Il n’aimait pas l’air confiné; était plus sensible au froid qu’au chaud; avait bonne vue, mais elle se fatiguait aisément; sa démarche était vive, il ne pouvait tenir en place; à table, il mangeait avec trop d’avidité (la servante de Chrysippe, Diogène), 681.—Des convives agréables, des mets délicats, une table bien servie, sont essentiels pour un bon repas; il est des gens qui dédaignent ce genre de plaisir qui est cependant de ceux que la nature nous offre elle-même, ce dédain est le fait d’un esprit maladif et chagrin (Alcibiade, Varron, Xerxès), 683.—Les plaisirs de l’âme sont peut-être supérieurs à ceux du corps; les plus appréciables sont ceux auxquels l’une et l’autre participent simultanément (les philosophes Cyrénaïques, Aristippe, Zénon, Pythagore, Socrate, Platon), 685.—Tout ce qui est de nécessité la nature l’a rendu agréable, et le sage use des voluptés comme de toutes autres choses; bien vivre et imprimer une bonne direction à sa vie, est la seule et véritable fin de l’homme (Brutus, les deux Caton), 687.—Les délassements siéent aux âmes fortes et généreuses comme aux autres, ainsi qu’il ressort des exemples d’Épaminondas, de Scipion et de Socrate, 689.—La grandeur d’âme consiste surtout à régler sa conduite et à la circonscrire dans de justes limites; elle ne doit pas fuir les plaisirs que lui offre la nature, mais les goûter avec modération et montrer une égale fermeté dans la volupté comme dans la douleur (Eudoxus, Platon), 693.—Pour lui, Montaigne, bien qu’au déclin de sa vie et prêt à la quitter sans regret parce que c’est dans l’ordre naturel des choses, il ne se contente pas de passer le temps; et, quand il ne souffre pas, il le savoure, jouissant du calme qui s’est fait en lui, sans préoccupation de l’avenir, ce poison de l’existence humaine (Alexandre), 695.—La vie est à accepter telle que Dieu nous l’a faite; tout ce qui vient de lui est bon; c’est se montrer ingrat à son égard que de repousser les satisfactions dont il l’a dotée (Épiménide), 697.—Vivons suivant la nature, ce guide si doux autant que prudent et judicieux; chez la plupart des gens dont les idées vont s’élevant au-dessus du ciel, les mœurs sont plus bas que terre (Socrate), 699.—En somme, dans tous les états de la vie, il faut jouir loyalement de ce que l’on est, et c’est folie de vouloir s’élever au-dessus de soi-même (Socrate, Platon, Alexandre et Philotas, les Athéniens et Pompée), 703.