Son regard se perdit dans le vague.

—René, dit-elle d'une voix glacée, j'avais quatorze ans lorsque je vins en France. J'en ai cinquante. Cela fait donc trente-six années de souffrances et de tortures, trente-six années d'humiliations, de rage d'autant plus terrible que je devais la déguiser sous des sourires, trente-six années où j'ai été tour à tour méprisée, bafouée, réduite à l'état de servante, et enfin haïe... mais d'être haïe, ce n'est rien!... Cela a commencé le soir de mon mariage, René...

—Catherine, Catherine! à quoi bon de tels souvenirs?

—C'est que les souvenirs ravivent la haine! dit sourdement Catherine de Médicis. Oui, la longue humiliation commença le soir de mon mariage et, dusse-je vivre cent ans encore, je n'oublierai jamais cette minute où le fils de François Ier, m'ayant conduite à notre appartement, s'inclina devant moi et sortit sans me dire un mot... la nuit suivante et les autres, il en fut de même... Lorsque mon époux devint roi de France, la reine, la vraie reine, ce ne fut pas moi... ce fut Diane de Poitiers. Les années s'écoulèrent pour moi dans la solitude: un jour, j'appris qu'Henri de France me voulait répudier. Tremblante, la rage au coeur, j'interrogeai mon confesseur sur les motifs que pouvait faire valoir mon royal époux... Sais-tu ce qu'il me répondit?

Ruggieri secoua la tête.

—Madame, dit le confesseur, le roi prétend que vous sentez la mort!

Ruggieri tressaillit et pâlit.

—Je sentais la mort! poursuivit Catherine de Médicis en reprenant place dans son fauteuil. Comprends-tu? J'étais mortelle à tout ce que je touchais... Et, chose affreuse, René, il semble qu'Henri II ait eu raison de parler ainsi... Lorsque, poussé par ses conseillers, par Diane de Poitiers elle-même, dont la générosité fut pour moi la dernière lie du fiel, le roi se résolut à me garder, lorsque, sur les instances des prêtres, il consentit à faire de moi sa véritable épouse, lorsque enfin j'eus des enfants, ah! René... que furent ces enfants? François est mort à vingt ans, après un an de règne, d'une effroyable maladie des oreilles dont la source est restée inconnue. Seulement Ambroise Paré me dit qu'il est mort de pourriture.

Catherine s'arrêta un instant, les lèvres serrées, le front barré d'un pli.

—Regarde Charles! reprit-elle d'une voix plus sourde. Des crises terribles l'abattent et, par moments, je me demande s'il ne va pas finir dans la folie, dans la pourriture de l'intelligence, comme François a fini dans la pourriture du corps. Regarde le duc d'Alençon, mon dernier-né! avec son visage ravagé, ne semble-t-il pas marqué lui aussi d'un signe fatal? Vois enfin le duc d'Anjou! (Et ici la voix âpre de la reine prit une expression de tendresse qui surprenait.) Il paraît vigoureux, n'est-ce pas? Eh bien, moi qui le connais, qui le soigne, je vois seule les signes de débilité chez cet enfant incapable de lier deux idées...