—Mais si elle me voit, madame?... Ne vaudrait-il pas mieux, pour Votre Majesté surtout, et puis un peu pour moi aussi, que la reine de Navarre ne me vît point? Si Votre Majesté y consentait, je m'éloignerais pour quelque temps...

—Tu as raison... il ne faut pas que Jeanne d'Albret te voie!

La joie qu'éprouva l'espionne fut si puissante qu'elle ferma les yeux pour ne pas montrer cette joie à la reine.

—Tu ne te montreras donc pas au Louvre. D'ailleurs, pour la mission que je te réserve, il n'est pas nécessaire que tu y paraisses... mais tu ne quitteras point Paris, et nous correspondrons simplement.. Tu continueras à habiter ta maison de la rue de la Hache. Tous les soirs, tu me feras parvenir le résultat de tes observations. Voici comment... Tu as vu le nouvel hôtel que je me suis fait bâtir? Tu as vu la tour?... Eh bien, la première ouverture du bas de la tour est presque à hauteur d'homme. Cette ouverture est barrée de deux barreaux; mais il y a place pour passer la main; tous les soirs, tu viendras jeter là tes petites missives; et lorsque j'aurai quelque ordre à te faire parvenir une main te tendra le billet que tu auras à lire. Tu as bien compris tout cela?

—Oui, Majesté! répéta Alice avec désespoir.

—Très bien. Maintenant, sois attentive. D'abord, je vais t'annoncer une chose. C'est que tu as assez fait pour moi pour que je fasse quelque chose pour toi. Voilà près de six ans, Alice, que je t'emploie à mes desseins, qui sont ceux du roi... ma fille! Maintenant, Alice, tu as assez travaillé... la mission que je vais t'exposer sera la dernière...

—Votre Majesté dit-elle vrai? s'écria Alice.

—Très vrai, mon enfant. Je te jure qu'après ce dernier... service que tu auras rendu à la royauté, tu seras libre. Je t'en fais le serment sur ce Christ qui nous écoute! Mais moi je ne me considérerai pas comme libre vis-à-vis de toi. Je t'enrichirai, Alice. D'abord, tu peux compter que tu seras inscrite sur la cassette royale pour une pension de douze mille écus. Ensuite, j'ai sept ou huit hôtels dans Paris, tu choisiras celui que tu voudras, et je te le donnerai tout meublé, avec ses chevaux et ses hommes d'armes; ensuite, le jour où tu te marieras, sur ma cassette à moi tu recevras cent mille livres comptant.

Alice, par un prodigieux effort de volonté, parvint à ne témoigner ni approbation ni improbation.

—Donc, reprit Catherine complètement rassurée, je te trouve quelque beau gentilhomme qui t'aimera, que tu aimeras... Vous habitez à votre guise Paris ou la province; vous venez ou vous ne venez pas à la Cour; enfin, vous êtes entièrement libres, et toi, ma fille, tu es non seulement libre, mais heureuse, riche, enviée... et tiens, mon enfant, voici les bijoux que tu mettras le jour de ton mariage!