Le chevalier se souvenait parfaitement que son père le lui avait dit... Et même, n'avait-il pas donné un diamant à la mère de la fillette enlevée?...

Mais tout cela constituait une médiocre excuse; le fait brutal et terrible demeurait tout entier: le maréchal avait répudié sa femme! Jeanne de Piennes avait souffert seize années de torture!

Vers le matin, il se promenait à grands pas agités dans le cabinet, lorsque la porte s'ouvrit. Montmorency entra:

—Chevalier, dit-il, veuillez excuser la façon dont je vous ai quitté. J'étais... fort ému... bouleversé... vous m'avez apporté la plus grande joie de ma vie!...

—Monsieur le maréchal, fit le chevalier d'une voix altérée, vous oubliez que je suis le fils de M. de Pardaillan.

—Non, je ne l'oublie pas! Et c'est ce qui fait que non seulement je vous aime pour la joie que je vous dois, mais encore que je vous admire pour le sacrifice consenti par vous... Car, évidemment, vous aimez votre père!...

—Oui, dit le jeune homme, j'ai pour M. de Pardaillan une affection profonde. Comment en serait-il autrement? Je n'ai pas connu ma mère, et, aussi loin que je remonte dans mon enfance, c'est mon père que je vois penché sur mon berceau, soutenant mes pas incertains, pliant sa rudesse de routier à mes exigences enfantines; puis, plus tard, entreprenant de faire de moi un homme brave, me conduisant aux mêlées, me protégeant de son épée; par les nuits froides où nous couchions sur la dure, que de fois l'ai-je surpris à se dépouiller de son manteau pour me couvrir! Et souvent, quand il me disait:—Tiens, mange et bois, je garde ma part —pour plus tard, je fouillais dans son portemanteau et je m'apercevais qu'il n'avait rien gardé pour lui. Oui, M. de Pardaillan m'apparaît comme le digne ami dévoué jusqu'à la mort, à qui je dois tout... et que j'aime... n'ayant que lui à aimer!

—Chevalier, dit Montmorency ému, vous êtes un grand coeur. Vous qui aimez votre père à ce point, vous n'avez pas hésité à m'apporter cette lettre qui l'accuse formellement...

Pardaillan releva fièrement la tête.

—C'est que je ne vous ai pas tout dit, monsieur le maréchal! Si j'ai consenti, pour réparer une grande injustice, à vous apporter la lettre accusatrice, c'est que je me réservais de défendre à l'occasion mon père. Je dis: le défendre! Et par tous les moyens en mon pouvoir! Avant que nous nous entretenions davantage, je vous demande de me dire en toute franchise quelle attitude vous entendez prendre vis-à-vis de mon père. Êtes-vous son ennemi? Je deviens le vôtre. Songez-vous à vous venger du mal qu'il a pu faire? Je suis prêt à le défendre, le fer à la main...