—Vous! Impossible! Vous, le coeur le plus tendre...

—Comme vous y allez! Écoutez. Après une existence de routier, de hère, de sacripant, de malandrin, j'avais donc fini par trouver la tranquillité: bombance, bons vins et le reste; tout ce qui constitue l'honnêteté de la vie. Mais, un jour, mon maître me donna une petite commission des plus faciles: enlever une effrontée d'enfant au maillot. Je le fis et reçus en récompense un diamant qui valait bien trois mille écus. J'eus promesse du double si je gardais la petite... Je ne vous parle pas d'une autre clause du traité, que j'étais décidé dès la première minute à ne pas tenir...

-Eh bien, mon père?

-Eh bien, je fis la sottise de prêter l'oreille à je ne sais quelle absurde voix qui murmurait je ne sais plus trop quoi dans mon coeur. Bref, je rendis l'enfant! Et criminel jusqu'au bout, j'offris le diamant à la mère.

—Le nom de cette mère? Le nom du maître qui vous donnait de ces commissions?...

—Le secret n'est pas à moi, mon fils... Je continue. Grâce à ce crime, vous êtes pauvre comme Job ne le fut jamais. Maintenant, chevalier, écoutez ce que j'avais à vous dire... Écoutez, s'il vous plaît, de tout votre coeur, et recueillez l'héritage de mes bons et loyaux conseils... Les voici... Premièrement, méfiez-vous des hommes. Il n'en est pas un qui vaille beaucoup plus que la vieille corde qui devrait le pendre. Si vous voyez quelqu'un se noyer, tirez-lui votre chapeau et passez. Si vous apercevez des truands qui attaquent un bourgeois à un coin de rue, tirez sur l'autre coin. Si quelqu'un se dit votre ami, demandez-vous aussitôt quel mal il vous souhaite. Si un homme déclare qu'il vous veut du bien, mettez une cotte de mailles. Si on vous appelle à l'aide, bouchez-vous les deux oreilles... Me promettez-vous de ne pas oublier ces paroles?

—Je vous le promets, monsieur... Ensuite?

—Deuxièmement, méfiez-vous des femmes. La plus douce cache une furie. Leurs cheveux fins sont des serpents qui enlacent et étouffent. Leurs yeux poignardent. Leur sourire empoisonne. Vous m'entendez bien, mon fils? Ayez des femmes tant qu'il vous plaira. Mais ne vous donnez à aucune, si vous ne voulez flétrir votre vie, si vous ne voulez périr accablé, par les mensonges et les trahisons. Méfiez-vous des femmes.

—Je vous le promets, monsieur. Ensuite?...

—Troisièmement, méfiez-vous de vous-même. Ah! surtout de vous-même! Écartez violemment dès le début de votre vie les mauvais conseils de miséricorde, d'amour et de pitié, tous les pièges que votre coeur ne manquera pas de vous tendre. C'est l'affaire de quelques années. Très facilement avec un peu de bonne volonté, vous deviendrez comme les autres hommes: dur, impitoyable, égoïste, et alors vous serez solidement armé. M'avez-vous bien entendu?