Quant à Damville, lorsqu'il sut que son frère et Jeanne de Piennes avaient pu gagner Montmorency, il tomba dans un état de prostration qui faillit lui coûter la vie... Mais sa robuste constitution, la rage et le désir de vengeance furent plus forts que la mort. Il quitta Paris en disant lui aussi:

—Je reviendrai! Tout n'est pas fini, mon frère!

Nous prierons maintenant le lecteur de se transporter au château de Vincennes, résidence et prison royales. C'est par une magnifique matinée d'été. Nous sommes au 30 mai de l'an 1574, c'est-à-dire exactement vingt et un mois et six jours après ce dimanche de la fête de Saint-Barthélémy où le roi Charles IX avait laissé massacrer ses hôtes.

Près de deux ans, donc, se sont écoulés depuis l'abominable forfait.

Entouré d'intrigants qui guettaient sa mort et l'escomptaient ouvertement, Charles vécut retiré, laissant le gouvernement à sa mère. Il voyait bien qu'autour de lui tous, sa mère, ses frères, ses courtisans, trouvaient qu'il avait trop vécu. Et pourtant, il n'avait que vingt-trois ans. Brantôme dit qu'au moment de se retirer au château de Vincennes Charles s'écria amèrement:

—Ah! c'est trop m'en vouloir! Au moins, s'ils eussent attendu ma mort!...

A Vincennes, sous les beaux ombrages du bois, il retrouva quelque tranquillité. Mais ses nuits étaient terribles. Dès qu'il s'endormait, il se voyait entouré de spectres auxquels il demandait grâce. Il ne parvenait à dormir un peu que lorsque sa nourrice, assise près de son lit, lui racontait de vieilles histoires de chevalerie, comme on fait aux enfants peureux pour les endormir.

Il faisait aussi de la musique, se mêlait aux choeurs qu'il organisait, faisait venir des musiciens avec lesquels il discutait fiévreusement pendant des heures. Mais souvent, au milieu d'un choeur, on le voyait s'arrêter tout à coup, pâlir et trembler de tous ses membres. Et alors, ceux qui pouvaient l'approcher de très près l'entendaient murmurer:

—Que de sang! que de meurtres! O mon Dieu, pardonne-les-moi et fais-moi miséricorde!...

Puis il se mettait à pleurer, et généralement se déclarait alors une crise qui le laissait abattu, mortellement triste... Plusieurs fois par semaine. Marie Touchet venait le voir secrètement.