Dans le temps où il l'avait cru morte, il lui avait semblé que cet amour s'était étouffé. A corps perdu, il s'était jeté dans la prodigieuse aventure: opposer Fausta à Sixte-Quint, bouleverser la Chrétienté... oublier enfin. Maintenant, il comprenait l'inanité de ces tentatives.
Jean Farnèse, dans la ruée à la conquête de l'amour, s'était brisé les reins dans ce lamentable épisode de la vie des coeurs: l'arrivée de Léonore dans Notre-Dame... Léonore morte, le cardinal avait cherché une autre voix, d'autres dérivatifs à la violente activité de son âme.
Léonore retrouvée vivante, il revenait à l'amour. Il eut un espoir fou: reconquérir Léonore, aimer encore, être aimé encore, fuir, fuir avec elle...
D'un mot, montrons-le tel qu'il était; il oubliait Violetta!... Il oublia qu'il avait une fille, que cette fille était morte, et qu'il était là pour frapper la Fausta. Il cherchait des termes de passion qui allaient réveiller l'étincelle dans le coeur de Léonore... Vaguement, dans un geste de supplication, il tendit les mains, et tout à coup, sans bruit, sans secousse, il se prit à pleurer.
Farnèse n'avait pas pleuré depuis seize ans. Farnèse n'avait pas pleuré lorsqu'il avait demandé la vie de sa fille à Fausta. Farnèse pleurait devant Léonore.
—Vous pleurez? demanda Léonore avec une grande douceur de pitié. Vous avez donc, vous aussi, des douleurs?... Les douleurs s'en vont avec les larmes. Moi, je ne peux pas pleurer, et c'est pourquoi je garde mes douleurs qui m'oppressent, qui m'étouffent...
Le cardinal avait relevé la tête. Une immense stupeur s'emparait de lui... Quoi! C'était Léonore qui parlait ainsi!... Pas de reproches!... Rien que de la pitié!... Il trembla.
—Dites, reprit Léonore, quelle est votre souffrance? Pourquoi pleurez-vous? Peut-être pourrai-je vous consoler?
—Oh! rugit le cardinal en lui-même, mais elle ne me reconnaît donc pas!... Léonore!... Léonore!... râla-t-il.
Elle le regarda avec un étonnement qui le déchira.