Belgodère était pâle, d'une pâleur livide, et de grosses gouttes de sueur coulaient sur son visage qu'il essuyait d'un revers de main.
—La veille du jour où Magda et les autres devaient être conduits à Montfaucon, reprit-il, j'allai trouver le bourreau. Depuis deux mois que durait le procès, j'avais ramassé de l'or, beaucoup d'or. J'allai donc trouver le bourreau... Je lui offris l'or. Je me mis à genoux. Je suppliai. Je lui demandais pourtant une chose bien simple. C'était de mettre une corde usée au cou de Magda. La corde se fût brisée: c'est un cas de grâce. Et, quant à la tirer de prison, j'en faisais mon affaire...
—Et que fit Claude?...
—Il prit le sac d'or et le jeta dans la rue. Puis il m'empoigna moi-même par les épaules et me jeta dans la rue. Puis il ferma sa porte et se verrouilla. Au point du jour, je vis sortir le bourreau. Je le suivis... jusqu'à Montfaucon... Vingt minutes plus tard, je vis Magda qui se balançait au bout d'une corde, tandis que le peuple poussait des cris de joie tels que je les ai encore dans l'oreille...
—Et tes enfants? demanda Fausta. Stella? Flora?... furent-elles donc pendues aussi?
—Non, râla Belgodère, elles ne furent pas pendues: elles furent baptisées!...
—Eh bien, tu en as été quitte pour les débaptiser?
—Je n'ai jamais su ce qu'elles sont devenues, gronda Belgodère. Le lendemain de la scène de Montfaucon, j'appris que, par les soins du bourreau, les enfants avaient été remis à des familles charitables qui acceptaient de les élever. Pendant trois mois je cherchai partout. Je fouillai Paris. De mes deux filles, je n'eus aucune nouvelle.
—Et que fis-tu alors?
—Au bout de trois mois, j'allai retrouver le bourreau et je lui dis: «Tu as tué celle que j'aimais. Et moi j'ai juré de te tuer à mon tour. Mais, si tu veux me répondre, je te pardonnerai. Je te donnerai l'or que j'avais amassé comme rançon de Magda. Je ferai plus: je m'engagerai à ton service et serai le fidèle serviteur, gardien de ta maison et de ta vie. Dis, veux-tu me répondre?... Sais-tu où sont mes filles?...» Et ce fut pour moi une minute de joie délirante lorsque j'entendis Claude me répondre: «Sans doute, puisque c'est moi qui les ai placées! Oh! tu peux te rassurer, bohème, elles ont la chance d'être adoptées par un très haut bourgeois...» Ces mots n'avaient aucun sens pour moi. Mais je me disais: Cet homme a tué Magda. Mais c'est son métier. Je ne puis lui en vouloir. Son métier n'est pas de désespérer un malheureux père, il va parler... Pour toute réponse, il me releva en me saisissant par les épaules. Je criai grâce et miséricorde. Alors, il me dit: «Ecoute, bohème, je devrais t'arrêter et te conduire à, l'official. En te laissant partir, comme je l'ai déjà fait une fois, je manque à mon devoir. Tes filles sont en bonnes, mains. Elles seront plus heureuses qu'avec toi.»—Je veux mes filles! Rends-moi mes filles.—«Allons, dit-il sans colère et sans pitié, va-t'en...» Et, comme la première fois, il m'empoigna et je fis le serment que Claude souffrirait exactement ce que j'avais souffert.