Pardaillan, sa masse à la main, les vit s'avancer sur lui de leur pas égal.
«Si j'attends, je suis mort», dit Pardailhan.
Dans le même instant, il saisit la masse à deux mains, et il marcha!... Souple, nerveux, effrayant à voir en cette suprême seconde, il fit trois pas. Et, alors, la masse énorme se souleva, tournoya au-dessus de sa tête, siffla, s'abattit; des coups sourds, de brefs soupirs de bêtes assommées, des corps qui tombaient d'une pièce, le nez à terre, des crânes fracassés; puis un tumulte effroyable, un désordre furieux dans la bande qui oubliait toute discipline, toute consigne de silence; et des hurlements de malédictions et cela tout couvert par les mugissements de l'orgue.
Pardaillan était au centre de la bande affolée qui tourbillonnait, hurlait, vociférait, essayait de lui porter le coup mortel... mais comment l'atteindre? La masse, la terrible masse de fer décrivait un cercle de mort! Campé sur ses deux jambes, comme s'il eût été là de toute éternité, sans un mot, avec un pétillement rouge au coin des yeux où flambait le rire extravagant d'une triomphante ironie, il n'avait au-dessus du torse, au-dessus de la tête, qu'un mouvement uniforme et foudroyant des deux bras manoeuvrant la masse...
Dans la bande, un recul désordonné. Sept cadavres sur le plancher. Et, dans ce recul de folie, toute une grappe humaine était poussée dans le trou! un homme tombait, se raccrochait, en entraînait un autre, et ils étaient cinq qui disparaissaient avec un effroyable hurlement!...
Et, alors, après cette attaque qui avait peut-être duré trois secondes, Pardaillan se mettait en marche! Il ne choisissait pas! Il allait droit devant lui, ne s'inquiétant pas de frapper, laissant à la masse énorme le soin de choisir des victimes, dans le bondissement échevelé de la bande disloquée, émiettée, éperdue d'épouvante!
Lorsqu'il atteignit l'autre extrémité de la grande salle, il se retourna et se reposa une seconde sur sa masse, et il apparut ruisselant de sueur, un râle aux lèvres, son large torse soulevé par l'effort précipité de la respiration, sa tête pâle terrible à voir avec le flamboiement d'éclairs jailli de ses yeux, ses narines dilatées, le rire de silence et de démence, le rire épouvantable qui lui retroussait les lèvres...
Il se reposa une seconde. Et, dans cette seconde, comme à travers un brouillard rouge, il vit sur le plancher une douzaine de corps recroquevillés dans des poses de terreur, il vit le plancher jonché d'épées brisées et de masques en treillis de fer, il vit de larges flaques de sang, et, sur les murs, des éclaboussures rouges... Et, contre un des panneaux, à l'endroit sans doute où se trouvait la porte, quelques hommes qui, furieusement, frappaient du pommeau de leurs épées, qui appelaient de leurs voix délirantes d'angoisse!...
La porte, fermée par un mécanisme, ne s'ouvrait pas!... Suprême précaution de Fausta, qui avait voulu la mort de Pardaillan, sans espoir de fuite... peut-être sans possibilité qu'elle cédât elle-même à la pitié!...
Il comprit tout cela, lui! Et ils le comprirent aussi, eux! Car, cessant tout à coup leurs vains appels, ils se réunirent en groupe, et, farouches, avec des imprécations sauvages, se ruèrent sur lui...