—La petite chanteuse que je repoussais?
—C'est ta fille!...
Léonore se retourna vers la croix. Ses mains tremblantes se levèrent, et, d'une voix faible, dans un gémissement très doux, elle balbutia:
—Ma fille!... Est-ce vrai?... Est-ce, dis?... Oui, oui, c'est toi... je te reconnais!... Ma fille... mon enfant!... Oh! aidez-moi à la descendre de là, peut-être n'est-elle pas morte...
Le cardinal Farnèse demeurait à la même place. L'effort qu'il faisait pour se mettre en marche était énorme; mais il demeurait sur place; il lui semblait qu'il était de bronze... En réalité, il n'y avait plus de vivant en lui que les yeux...
Les yeux rivés sur l'adorée enfin retrouvée... la bien-aimée qui l'avait reconnue!... Léonore, il ne voyait que Léonore!...
La mère avait étreint de sa fille tout ce qu'elle pouvait en étreindre, c'est-à-dire le bas du corps; elle ne pleurait pas, elle ne gémissait pas; elle disait en quelques secondes ce qu'elle eût pu dire en seize ans; elle ne s'arrêtait que pour baiser furtivement les adorables petits pieds que le& cordes faisaient enfler et marbraient de noir. Et, de toutes ses forces décuplées, elle tentait de secouer la croix, de l'arracher du trou.
—Aidez-moi donc... par pitié, je vous dis qu'elle n'est pas morte, et, si elle est morte, je la réchaufferai. Je suis sa mère... Messieurs, ayez pitié... je n'ai jamais vu mon enfant... je ne savais pas que c'était elle.
Elle fit un plus rude effort, et, dans cet effort même, brisa ses forces... Elle s'abattit à genoux... puis, tout à coup, elle se leva toute droite, dans le même instant retomba en arrière de toute sa hauteur, sans un mouvement, livide, les yeux grands ouverts tournés vers sa fille. Et elle ne respira plus... Pour toujours, elle fut immobile...
Voilà ce que vit le cardinal Farnèse dans cette minute d'horreur qui suivit son entrée sur l'esplanade.