Non seulement la Grève était noire de monde, mais encore les rues avoisinantes regorgeaient de bourgeois qui, la pertuisane d'une main, un cierge de l'autre, se disposaient à processionner jusqu'à Chartres.

Le voyage à Chartres, en tenant compte des lenteurs d'un pareil exode, devait durer quatre jours. Le duc de Guise avait fait crier qu'il avait disposé trois gîtes d'étape le long du chemin, et qu'à chacun de ces gîtes on tuerait cinquante boeufs et deux cents moutons pour nourrir le peuple en marche.

Ce jour-là, donc, vers huit heures du matin, les cloches des paroisses de Paris se mirent à carillonner. Sur la place de Grève vinrent se ranger, successivement, les délégués de l'Hôtel de Ville, les représentants des diverses églises, puis les confréries, les théories de moines tels que feuillants, capucins, et enfin les Pénitents blancs.

Parmi les files interminables de cierges et d'arquebuses, on vit dans cette procession des choses magnifiques. D'abord les douze apôtres en personne, revêtus d'habillements tels qu'on en portait du temps de Jésus-Christ, et quelques soldats romains portant les instruments de supplice de Jésus-Christ.

En effet, Jésus-Christ lui-même était représenté par Henri de Bouchage, duc de Joyeuse, lequel avait pris l'habit de capucin sous le nom de frère Ange, et devait plus tard rejeter le froc pour guerroyer, puis rentrer encore en religion.

Le duc de Joyeuse, donc, ou frère Ange, comme on voudra, portait sur ses épaules une croix qui, par bonheur, était en carton; sur sa tête, une couronne d'épines également en carton peint, et autour du cou, par un bizarre anachronisme, le chapelet des ligueurs.

Derrière Joyeuse, déguisé en Christ, venaient deux grands gaillards qui le fouettaient ou faisaient semblant de le fouetter, ce qui soulevait dans la foule des cris d'indignation. Et cette indignation, vraie ou feinte, prenait des proportions de rage lorsque, par un anachronisme plus bizarre encore (mais on n'y regardait pas de si près), les deux flagellants, tous les quinze ou vingt pas, s'écriaient:

—C'est ainsi que les huguenots ont traité Notre-Seigneur Jésus!

—Mort aux parpaillots! reprenait la foule.

A une vingtaine de pas derrière Jésus, ou frère Ange, ou duc de Joyeuse, marchaient, côte à côte, quatre pénitents qui, se tenant par le bras, tête baissée, capuchon sur le visage, se faisaient remarquer par leurs énormes chapelets et par leur piété extraordinaire. Peu à peu, le désordre s'étant mis dans les rangs de la procession, ces quatre pénitents finirent par se trouver derrière Jésus au moment où celui-ci, d'une voix retentissante, criait: