En apercevant la jeune fille, El Chico devint très pâle. Il faut croire pourtant qu'il savait dissimuler soigneusement ses impressions et ses sentiments, car, à part la teinte terreuse qui se répandit brusquement sur son visage bronzé, rien, dans son attitude, ne trahit l'émotion intense qui s'était emparée de lui.

Il redressa fièrement sa petite taille et adressa à la jeune fille ce sourire amical qu'on a pour les amis de longue date.

Cependant, malgré sa fierté native, un observateur attentif eût démêlé dans l'attitude du nain, dans le sourire résigné, cette pointe d'admiration à la fois humble et ardente que l'on a pour les êtres considérés comme d'une essence supérieure.

Par contre, les manières de Juana, quoique très franches, très cordiales, avaient un air à la fois supérieur et protecteur, apparent malgré sa discrétion. Un indifférent eût pensé que la jolie Andalouse, fille d'un notable bourgeois dont les affaires étaient prospères, savait garder la distance qui la séparait de ce mendiant. Un plus attentif eût aisément découvert dans ces manières une affection réelle, quasi maternelle.

De fait, Juana avait un peu de ces manières brusques, tendres, quoique grondeuses, empreintes d'une coquetterie enfantine, telles que les ont les petites filles jouant à la petite maman avec leur poupée préférée. Oui, c'était bien cela. Le nain devait être pour elle comme un jouet vivant que l'enfant aime de tout son coeur tout en le maltraitant, sans méchanceté d'ailleurs, dans un instinctif besoin de jouer au petit maître, au petit tyran.

Le plus étonnant, c'est que le nain, dont la susceptibilité était grande pourtant, acceptait franchement ces manières. Non pas avec la passivité d'un jouet, mais avec un plaisir réel, quoique dissimulé. Il trouvait cela très naturel. Et, de la part de Juana, rien ne l'offensait, c'était Juana. Tout lui était permis, à elle. Ses rebuffades et ses vivacités d'enfant espiègle et gâtée, assurée de son despotique pouvoir, lui paraissaient douces, et, en tout cas, préférables à son indifférence.

Était-ce là l'effet d'une habitude contractée dès l'enfance? Peut-être.

En tout cas, il faut convenir que cette adoration et cette admiration étaient parfaitement justifiées.

Juana avait seize ans. C'était le type de l'Andalouse dans toute sa pureté. Elle était petite, mignonne, et ses mouvements vifs et enjoués étaient empreints d'une grâce mutine qui n'était pas sans une élégance naturelle remarquable. Elle avait le teint chaud de l'Andalouse, des yeux noirs superbes, la bouche petite, aux lèvres pourpres un peu sensuelles. Elle avait les attaches d'une finesse aristocratique, et ses mains fines et blanches eussent fait envie à plus d'une dame de la noblesse.

Elle était méticuleusement propre, et sa mise, fort au-dessus de sa condition, dénotait une coquetterie raffinée que l'indulgent orgueil paternel, loin de chercher à la modérer, se plaisait à exciter, car ce brave Manuel ne reculait devant aucune dépense pour satisfaire les caprices de cette enfant gâtée.