Il fallut donc renoncer à le relever et s'occuper incontinent de le transporter hors de la piste. La barrière n'était pas loin, heureusement, et les quatre hommes qui le secouraient, bien que troublés par les évolutions du taureau, seraient parvenus à le faire passer de l'autre côté de l'abri, si le taureau n'avait eu une idée bien arrêtée et n'eût poursuivi l'exécution de cette idée avec une ténacité déconcertante.
Nous avons dit que la bête en voulait à cette masse de fer et surtout à celle qui l'avait frappé.
Voici qui le prouve:
Le taureau avait atteint le cheval. Sans s'occuper de ce qui se passait autour de lui, sans donner dans les pièges que lui tendaient les hommes du cavalier, écrasé sur le sol, cherchant à l'éloigner de la monture, il s'acharna sur le malheureux coursier avec une rage dont rien ne saurait donner une idée.
Mais, tout en frappant et en broyant une partie de la masse qui l'avait bafoué, c'est-à-dire le cheval, il n'oubliait pas l'autre partie qui l'avait blessé, c'est-à-dire l'homme étendu sur le sable.
Quand le cheval ne fut qu'une masse de chairs pantelantes encore, il le lâcha et se retourna vers l'endroit où était tombé l'homme.
Et, ce qui prouve bien qu'il suivait son idée de vengeance et la mettait à exécution avec un esprit de suite vraiment surprenant, c'est que toutes les tentatives des aides de Barba Roja pour le détourner échouèrent piteusement.
Le taureau, de temps en temps, se détournait de sa route pour courir sus aux importuns. Mais, quand il les avait mis en fuite, il ne continuait pas la poursuite et revenait avec un acharnement au blessé, qu'il voulait, c'était visible, atteindre à tout prix.
Les serviteurs de Barba Roja, voyant le taureau, plus furieux que jamais, foncer sur eux, voyant l'inutilité des efforts de leurs camarades, se sentant enfin menacés eux-mêmes, se résignèrent à abandonner leur maître et s'empressèrent de courir à la barrière et de la franchir.
Un immense cri de détresse jaillit de toutes les poitrines, étreintes par l'horreur et l'angoisse.