Ainsi, dans l'ingénuité de son âme, sa pitié allait à la bête qui l'eût infailliblement broyé s'il n'eût pris les devants.

En faisant ces réflexions plutôt désabusées, ses yeux tombèrent sur la dague qu'il tenait machinalement dans son poing crispé. Il la jeta violemment, loin de lui, dans un geste de répulsion et de dégoût.

Il aperçut alors le groupe des serviteurs de Barba Roja qui emportaient leur maître, toujours évanoui, et, machinalement, ses yeux allèrent alternativement du colosse qu'on emportait à la bête, qu'on s'apprêtait déjà à traîner hors de la piste.

Ses traits reprirent leur première expression de rêverie mélancolique, tandis qu'il songeait:

«Qui pourrait me dire lequel est le plus féroce, le plus brute, de l'homme qu'on emporte là-bas ou de la bête, que j'ai stupidement sacrifiée?»

Et, comme, nécessairement, on se ruait sur lui dans l'intention de le féliciter, il s'éloigna à grandes enjambées furieuses, sans vouloir rien entendre, laissant ceux qui l'abordaient, la bouche en coeur, tout déconfits et se demandant, non sans apparence de raison, si cet intrépide gentilhomme français, si fort et si brave, n'était pas quelque peu dément.

Sans se soucier de ce qu'on pouvait dire et penser, Pardaillan s'en fut retrouver le Torero, sous sa tente, ayant résolu de ne pas réoccuper le siège qu'on lui avait réservé, mais ne voulant pas cependant abandonner le prince au moment où il aurait besoin de l'appui de son bras.

Dans la loge royale, autant que partout ailleurs, on avait suivi avec un intérêt passionné les phases du combat. Mais, alors que partout ailleurs—ou à peu près—on souhaitait ardemment la victoire du gentilhomme, dans la loge royale on souhaitait, non moins ardemment, sa mort. «On» s'applique spécialement à Fausta, à Philippe II et à d'Espinosa.

Toutefois, si ces deux derniers croyaient fermement que le chevalier, non armé pour une lutte inégale, devait infailliblement succomber, victime de sa téméraire générosité, sous l'empire de la superstition qui lui suggérait la pensée que Pardaillan était invulnérable, Fausta, tout en souhaitant sa mort, croyait aussi fermement qu'il serait vainqueur de la brute.

Lorsque le taureau s'abattit, sans triompher, très simplement, elle fit: