Et le petit pied allait, venait, s'agitait, présentait la semelle, très blanche, à peine maculée, répétait dans son langage muet:
«Mais va donc! va donc!»
Si bien que le Chico ne put résister à la tentation, et, comme elle souriait encore, preuve qu'elle n'était pas fâchée, il se laissa tomber sur les genoux.
Et le petit pied, dans son balancement, vint lui effleurer le visage. Car le mouvement de va-et-vient continuait comme si elle n'eût pas remarqué qu'ainsi agenouillé elle lui touchait la figure.
Mais c'était un incorrigible timide que ce pauvre Chico. La pensée de toucher à ce petit pied sans son autorisation à elle ne lui venait même pas. Qu'eût-elle dit? Tiens! Il était bien loin de se douter que, s'il avait eu le courage de la prendre dans ses bras et de plaquer ses lèvres sur ses lèvres, elle lui eût probablement rendu son baiser.
Mais, comme la semelle passait encore un coup à portée de sa bouche, comme la tentation était trop forte, il réunit tout son courage, et, d'une voix implorante:
—Si tu n'es pas fâchée, tu veux bien que...
Il ne put achever sa phrase. Brusquement, la semelle s'était plaquée sur ses lèvres et les frottait avec une sorte de rage nerveuse, comme si elle eût voulu les écorcher, les faire saigner.
Si naïf et si timide qu'il fût, le Chico comprit cette fois. Ivre de joie, il posa ses lèvres partout sur cette semelle, sans s'inquiéter de savoir si elle était maculée ou non. Tiens! il avait bien baisé la terre où s'était posé le soulier; il pouvait, à plus forte raison, baiser le soulier lui-même.
Et, comme le pied se retirait lentement, semblant vouloir lui rationner son humble bonheur, il allongea la tête, le suivit des lèvres, se courbant davantage, jusqu'à poser sa face sur le bois du tabouret.