Pour la première fois de sa vie, le Chico accueillit cette violente sortie avec une indifférence qui accrut son indignation. Il ne rougit pas, il ne baissa pas la tête, il ne s'excusa pas. Il la regarda tranquillement en face et, comme s'il n'avait pas entendu, il dit simplement et très doucement:
—J'ai besoin de t'entretenir de choses sérieuses.
La petite Juana en demeura toute saisie. On lui avait changé sa poupée. Où prenait-il cette tranquille audace? La vérité est que le Chico n'avait pas conscience de son audace. Il ne songeait qu'à Pardaillan et tout s'effaçait devant cette pensée. Ce qu'elle prenait pour de l'audace n'était que de la distraction.
Juana, étourdie, feignit alors de remarquer ce qu'elle avait vu du premier coup d'oeiï, et s'écria:
—Mais tu es couvert de sang! Tu t'es donc battu?
—Ne sais-tu pas ce qui se passe en ville?
—Comment ne le saurais-je pas? On dit qu'il y a eu rébellion, tout est à feu et à sang, il y a des morts par milliers...
Et son inquiétude perçant malgré elle, avec une inflexion de voix dont il ne perçut pas la tendresse:
—Tu es donc blessé?
—Non. J'ai été éclaboussé dans la bagarre. Peut-être ai-je bien quelque écorchure par-ci par-là, mais ce n'est rien. Ce sang n'est pas le mien. C'est celui des malheureux que j'ai vu tuer devant moi.