—Nous serons forcés de vous porter.

Pardaillan fit rapidement deux pas en avant. Il n'avait rien pris depuis bientôt trois jours, mais il sentait bien qu'il était encore de force à mettre facilement à la raison les deux insolents frocards. Il allait donc projeter ses deux poings en avant lorsqu'une réflexion subite arrêta le geste ébauché.

«Niais que je suis, songea-t-il. Qui sait si je ne trouverai pas l'occasion cherchée de fausser compagnie à tous ces moines, que l'enfer engloutisse!»

Le résultat de cette réflexion fût qu'au lieu de frapper comme il en avait eu l'intention il répondit paisiblement, avec son plus gracieux sourire:

—Soit! j'irai donc de plein gré, à seule fin de vous éviter la peine de me porter.

Les deux moines eurent une grimace de satisfaction.

—A la bonne heure, mon gentilhomme, fit joyeusement frère Bautista, vous voilà raisonnable. Et, par saint Baptiste, mon vénéré patron, vous verrez que vous ne regretterez pas de faire connaissance avec le réfectoire où nous vous conduisons!

—Allons donc, mon révérend, puisque, aussi bien, c'est l'ordre, comme dit si élégamment votre digne frère. Mais je vous préviens: cette fois-ci, pas plus que les autres, vous ne réussirez à me faire absorber la moindre nourriture.

Les deux moines firent la grimace. Ils échangèrent un coup d'oeil inquiet, tandis que leur front se rembrunissait.

—Bah! fit frère Bautista, allons toujours. Nous verrons bien si vous aurez l'affreux courage de vous dérober devant les délices de la table qui vous attend.