Le Chico crispa ses petits poings et, d'une voix sourde:

—Ils vous ont infligé le supplice de la faim? fit-il d'une voix qui tremblait. Oh! les misérables!...

—Oui, mordieu! Quinze jours! C'est vous dire, ma jolie Juana, que je vous recommande de soigner le repas que vous allez me faire servir et de soigner surtout le lit dans lequel je compte m'étendre aussitôt après. Car j'ai besoin de toutes mes forces pour demain. Seulement, comme j'ai besoin de m'entretenir avec mon ami Chico de choses qui ne doivent être surprises par nulle oreille humaine—à part les vôtres, si petites et si rosés—je vous demanderai de me faire servir dans un endroit où je sois sûr de ne pas être entendu.

—Je vais vous conduire chez moi, en ce cas, et je vous servirai moi-même, s'écria gaiement Juana, qui paraissait renaître à la vie.

Lorsqu'elle les eut introduits dans ce cabinet qui lui était personnel, elle voulut sortir, pour donner ses ordres, mais Pardaillan l'arrêta et, avec une gravité comique:

—Petite Juana, dit-il, et sa voix avait des inflexions d'une douceur pénétrante—je vous ai dit que vous seriez une petite soeur pour moi. N'est-ce donc pas l'usage ici, comme en France, que frère et soeur s'embrassent après une longue séparation?

—Oh! de grand coeur! dit Juana, sans manifester ni trouble ni embarras.

Et sans plus se faire prier, elle tendit ses joues sur lesquelles Pardaillan déposa deux baisers fraternels. Après quoi, avec un naturel, une bonhomie admirables, il se tourna vers le Chico et, le désignant à Juana:

—Et celui-ci? fit-il. N'est-il pas... un peu plus qu'un frère pour vous? Ne l'embrassez-vous pas aussi?

Or, chose curieuse, la petite Juana qui avait chastement, ingénument tendu ses joues appétissantes, la petite Juana, à la proposition d'embrasser le Chico, rougit jusqu'aux oreilles.