Sans qu'elle eût pu dire pourquoi, Fausta sentait que ce serait là le plus dur de sa tâche. Mais elle avait mené à bien des intrigues autrement scabreuses. L'avoir amené à trouver tout naturel de monter sur un trône, c'était énorme. Quant au reste, la mort à bref délai de Philippe II, elle en faisait son affaire. Qu'il le voulût ou non, une fois pris dans l'engrenage, il serait bien forcé d'aller jusqu'au bout. Et, quant à la petite bohémienne, s'il se montrait irréductible sur ce point, elle aurait tôt fait de s'en débarrasser.

—Ainsi, dit le Torero qui paraissait plongé dans un rêve éblouissant, ainsi je vous devrai une couronne! Comment pourrai-je m'acquitter envers vous?

—Nous parlerons de cela tout à l'heure, dit Fausta d'un air détaché. Pour le moment il faut mettre sur pied tous les aboutissants de cette entreprise. Vous pensez bien que cela n'ira pas sans quelques difficultés.

—Je m'en doute bien un peu, dit le Torero en souriant.

—D'abord la journée de demain. Je vous l'ai dit: une armée entière tiendra la ville sous la menace. Il faut qu'il y ait bagarre, émeute, tel est le plan du roi, conseillé par M. d'Espinosa. Dans la lutte, vous seriez tué: simple accident. Vous ne serez pas tué. J'en fais mon affaire, mes précautions sont prises. A l'armée du roi, j'oppose une armée à moi, que j'ai levée de mes deniers.

—Vous avez fait cela? fit le Torero, émerveillé.

—Je l'ai fait.

—Mais pourquoi?

—Je vous le dirai tout à l'heure, dit froidement Fausta. A cette armée de gentilshommes, de soldats aguerris, qui est à moi, qui a pour mission de veiller uniquement sur votre précieuse personne, se joindra le populaire qui vous admire et vous aime. Par mes soins, l'or est répandu à pleines mains dans le but de raviver l'enthousiasme. Comme une traînée de poudre, le bruit se répandra que le Torero est menacé. De toutes parts les défenseurs surgiront. Ce n'est pas tout. En même temps le bruit se répandra que le Torero n'est autre que l'infant Carlos—c'est sous ce nom que vous régnerez—disparu dès sa naissance, poursuivi sa vie durant par la haine implacable autant qu'injuste de son père. L'infant Carlos sera acclamé de tous.

—Je vous admire, madame, dit sincèrement le Torero.