Et comme Juana cherchait machinalement quel pouvait être celui qui avait l'honneur d'être qualifié de brave par le seigneur français, le brave des braves:

—Vite! ajouta Pardaillan, un second couvert pour ce brave, qui est aussi un ami que j'aime.

A dire vrai, si Juana était surprise et intriguée, le Chico ne l'était pas moins. Comme elle, il se demandait qui pouvait être cet ami dont parlait Pardaillan.

Quoi qu'il en soit, Juana se hâta de réparer le mal, et, curieuse, comme toute fille d'Eve, elle attendit. Elle n'attendit pas longtemps, du reste.

Pardaillan, une lueur de malice dans l'oeil, s'approcha de la table et, désignant l'escabeau au nain, confus de cet honneur, au grand ébahissement de Juana qui n'en pouvait croire ses yeux ni ses oreilles:

—Ça, mon ami Chico, fit-il gaiement, assieds-toi là, en face de moi, et soupons, morbleu! Nous ne l'avons pas volé, que t'en semble?

Chico commençait à considérer Pardaillan comme un être exceptionnel, plus grand, plus noble, meilleur en tout cas que tous ceux qu'il avait appris à respecter.

Sur ces entrefaites, Cervantes et le Torero étaient descendus et, bientôt assis à la même table, choquaient leurs verres contre les verres de Pardaillan et de Chico.

Naturellement, Cervantes et le Torero, s'ils furent surpris de voir le chevalier attablé avec le petit vagabond, se gardèrent bien d'en laisser rien paraître. Et, puisque Pardaillan traitait le Chico sur un pied d'égalité, c'est qu'il avait sans doute de bonnes raisons pour cela, et ils s'empressèrent de l'imiter. En sorte que Juana vit, avec une stupeur qui allait grandissant, ces personnages, qu'elle vénérait au-dessus de tout, témoigner une grande considération à son éternelle poupée, cette poupée à qui elle croyait faire un très grand honneur en lui permettant de baiser le bout de son soulier.

Elle ne disait rien, la petite Juana; mais Pardaillan, amusé, lisait sur sa physionomie mobile et loyale toutes les questions qu'elle se posait sans oser les formuler tout haut.