Pardaillan allait le nez au vent, sans se presser. Il avait le temps, que diable! N'était-il pas invité directement par le roi en personne? Il ferait beau voir qu'on ne trouvât pas une place convenable pour le représentant de Sa Majesté le roi de France!

Quand à se dire qu'après son algarade de l'avant-veille, où il avait si fort malmené, dans l'antichambre du roi, le seigneur Barba Roja, sous les yeux mêmes de Sa Majesté à qui, pour comble, il avait parlé de façon plutôt cavalière; quant à se dire qu'il serait peut-être prudent à lui de ne pas se montrer à de puissants personnages qui, sûrement, devaient lui vouloir la malemort, Pardaillan n'y pensa pas.

Pas davantage il ne pensa à Mme Fausta, qui, certainement, devait être furieuse d'avoir vu s'écrouler le joli projet qu'elle avait formé de le faire mourir de faim et de soif, plus furieuse encore de l'avoir vu assommer à coups de banquette les estafiers qu'elle avait lâchés sur lui, et de le voir se retirer, libre, sans une écorchure, désinvolte et narquois. Sans compter le menu fretin tel que le senor de Almaran, dit Barba Roja, et son lieutenant, le familier Centurion, sans compter Bussi-Leclerc, et Chalabre, et Montsery, et Sainte-Maline, et ce cardinal Montalte, digne neveu de M. Peretti.

Pardaillan oubliait ce superbe duc de Ponte-Maggiore qu'il avait quelque peu froissé à Paris. Il est juste de dire qu'il ignorait complètement l'arrivée à Séville du duc, son duel avec Montalte, et que tous deux, le duc et le cardinal, réconciliés dans leur haine commune de Pardaillan, attendaient impatiemment d'être remis de leurs blessures qui, pour le moment, les tenaient cloués, pestant et sacrant, sur les lits que le grand inquisiteur avait mis à leur disposition.

Pardaillan ne se dit qu'une chose: c'est que le fils de don Carlos, pour lequel il s'était pris d'affection, aurait sans doute besoin de l'appui de son bras.

Il allait donc sans se presser, ayant le temps. Mais, tout en avançant d'un pas nonchalant, sous le soleil qui dardait âprement, il avait l'oeil aux aguets et la main sur la garde de l'épée.

De temps en temps il se retournait d'un air indifférent. Mais le moine qui le suivait toujours, pas à pas, avait l'air si confit en dévotion qu'il ne lui vint pas à l'esprit que ce pouvait être un espion qui le serrait de près.

Il n'était pas depuis plus de cinq minutes dans la rue qu'il se mit à renifler comme un chien de chasse qui flaire une piste.

«Oh! oh! songea-t-il, je sens la bataille!»

Du coup le moine suiveur fut complètement dédaigné. Le souvenir des décisions prises par Fausta, dans la réunion nocturne qu'il avait surprise, lui revint à la mémoire.