Or, Fausta se trompait dans son appréciation du caractère du Torero, comme d'Espinosa s'était trompé dans la sienne, sur celui de Pardaillan. Comme d'Espinosa, sur une erreur elle bâtit un plan qui, même s'il se fût réalisé, eût été inutile.

La Giralda étant, dans son idée, l'obstacle, sa suppression s'imposait. Fausta avait jeté les yeux sur Barba Roja pour mener à bien cette partie de son plan. Pourquoi sur Barba Roja? Parce qu'elle connaissait la passion sauvage du colosse pour la jolie bohémienne.

Admirablement renseignée sur tous ceux qu'elle utilisait, elle savait que Barba Roja était une brute incapable de résister à ses passions. Son amour, violent, brutal, était plutôt du désir sensuel que de la passion véritable.

En revanche, à la suite de l'humiliation sanglante qu'il lui avait infligée. Barba Roja s'était pris pour Pardaillan d'une haine féroce. Si le hasard voulait que le colosse se trouvât là quand on procéderait à l'arrestation du chevalier, il était homme à oublier momentanément son amour pour se ruer sur celui qu'il haïssait.

Or, la besogne de Barba Roja était toute tracée. A lui incombait le soin de débarrasser Fausta de la Giralda, en enlevant la jeune fille. Il fallait, de toute nécessité, qu'il s'en tînt au rôle qu'elle lui avait assigné.

Fausta n'avait pas hésité. L'intelligence de Barba Roja était loin d'égaler sa force. Centurion, stylé par Fausta, était arrivé aisément à le persuader que Pardaillan était épris de la bohémienne. Et, avec cette familiarité cynique qu'il affectait quand il se trouvait seul avec le dogue du roi, il avait conclu en disant:

—Beau cousin, soufflez-lui le tendron. Quand vous en serez las, vous le lui renverrez... quelque peu endommagé. Croyez-moi, c'est là une vengeance autrement intéressante que le stupide coup de dague que vous rêvez.

Barba Roja avait donné tête baissée dans le panneau.

Par surcroît de précaution, Fausta lui avait fait donner l'ordre de prendre part à la course. Le roi s'était fait tirer l'oreille. Il n'avait pas pardonné à son dogue une défaite qui lui paraissait trop facile. Mais d'Espinosa avait fait remarquer que ce serait là une manière de montrer que les coups de Pardaillan n'étaient pas, au demeurant, si terribles, puisqu'ils n'empêchaient pas celui qui les avait reçus de lutter contre le taureau, quarante-huit heures après. Le roi s'était laissé convaincre.

Quant à Barba Roja, il ne se tenait pas de joie, et, malgré que son bras le fît encore souffrir, il s'était juré d'estoquer proprement son taureau pour se montrer digne de la faveur royale qui s'étendait sur lui au moment où, précisément, il avait lieu de se croire momentanément en disgrâce.