Cependant la nuit approchait, et sur l'ordre de don Fernand l'hôtelier avait mis tous ses soins à préparer le souper. L'heure venue, chacun prit place à une longue table, étroite comme celle d'un réfectoire. On donna le haut bout à don Quichotte, qui d'abord déclina cet honneur, et ne consentit à s'asseoir qu'à une condition, c'est que la princesse de Micomicon prendrait place à son côté, puisqu'elle était sous sa garde. Luscinde et Zoraïde s'assirent ensuite, et en face d'elles don Fernand et Cardenio; plus bas le captif et les autres cavaliers, puis, immédiatement après les dames, le curé et le barbier.
Le repas fut très-gai, parce que la compagnie était agréable et que tous avaient sujet d'être contents. Mais ce qui augmenta la bonne humeur, ce fut quand ils virent que don Quichotte s'apprêtait à parler, animé du même esprit qui lui avait fait adresser naguère sa harangue aux chevriers. En vérité, messeigneurs, dit notre héros, il faut convenir que ceux qui ont l'avantage d'avoir fait profession dans l'ordre de la chevalerie errante sont souvent témoins de bien grandes et bien merveilleuses choses! Dites-moi, je vous prie, quel être vivant y a-t-il au monde qui, entrant à cette heure dans ce château, et nous voyant attablés de la sorte, pût croire ce que nous sommes en réalité? Qui pourrait jamais s'imaginer que cette dame, assise à ma droite, est la grande reine que nous connaissons tous, et que je suis ce chevalier de la Triste-Figure dont ne cesse de s'occuper la renommée? Comment donc ne pas avouer que cette noble profession surpasse de beaucoup toutes celles que les hommes ont imaginées? et n'est-elle pas d'autant plus digne d'estime qu'elle expose ceux qui l'exercent à de plus grands dangers? Qu'on ne vienne donc point soutenir devant moi que les lettres l'emportent sur les armes, ou je répondrai à celui-là, quel qu'il soit, qu'il ne sait ce qu'il dit.
Soudain parut don Quichotte, armé de pied en cap [(p. 201)].
La raison que bien des gens donnent de la prééminence des lettres sur les armes, et sur laquelle ils se fondent, c'est que les travaux de l'intelligence surpassent de beaucoup ceux du corps, parce que, selon eux, le corps fonctionne seul dans la profession des armes: comme si cette profession était un métier de portefaix, qui n'exigeât que de bonnes épaules, et qu'il ne fallût point un grand discernement pour bien employer cette force; comme si le général qui commande une armée en campagne et qui défend une place assiégée, n'avait pas encore plus besoin de vigueur d'esprit que de force de corps! Est-ce par hasard avec la force du corps qu'on devine les desseins de l'ennemi, qu'on imagine des ruses pour les opposer aux siennes et des stratagèmes pour ruiner ses entreprises? Ne sont-ce pas là toutes choses du ressort de l'intelligence, et où le corps n'a rien à voir? Maintenant, s'il est vrai que les armes exigent comme les lettres l'emploi de l'intelligence, puisqu'il n'en faut pas moins à l'homme de guerre qu'à l'homme de lettres, voyons le but que chacun d'eux se propose, et nous arriverons à conclure que celui-là est le plus à estimer qui se propose une plus noble fin.
La fin et le but des lettres (je ne parle pas des lettres divines, dont la mission est de conduire et d'acheminer les âmes au ciel; car à une telle fin nulle autre ne peut se comparer); je parle des lettres humaines, qui ont pour but la justice distributive, le maintien et l'exécution des lois. Cette fin est assurément noble, généreuse et digne d'éloges, mais pas autant, toutefois, que celle des armes, lesquelles ont pour objet et pour but la paix, c'est-à-dire le plus grand des biens que les hommes puissent désirer en cette vie. Quelles furent, je vous le demande, les premières paroles prononcées par les anges dans cette nuit féconde qui est devenue pour nous la source de la lumière? Gloire à Dieu dans les hauteurs célestes, paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Quel était le salut bienveillant que le divin maître du ciel et de la terre recommandait à ses disciples, quand ils entraient dans quelque lieu: La paix soit dans cette maison. Maintes fois il leur a dit: Je vous donne ma paix, je vous laisse la paix, comme le joyau le plus précieux que pût donner et laisser une telle main, et sans lequel il ne saurait exister de bonheur ici-bas. Or, la paix est la fin que se propose la guerre, et qui dit la guerre dit les armes. Une fois cette vérité admise, que la paix est la fin que se propose la guerre, et qu'en cela elle l'emporte sur les lettres, venons-en à comparer les travaux du lettré avec ceux du soldat, et voyons quels sont les plus pénibles.
Don Quichotte poursuivait son discours avec tant de méthode et d'éloquence, qu'aucun de ses auditeurs ne songeait à sa folie; au contraire, comme ils étaient la plupart adonnés à la profession des armes, ils l'écoutaient avec autant de plaisir que d'attention.
Je dis donc, continua-t-il, que les travaux et les souffrances de l'étudiant, du lettré, sont ceux que je vais énumérer. D'abord et par-dessus tout la pauvreté; non pas que tous les étudiants soient pauvres, mais pour prendre leur condition dans ce qu'elle a de pire, et parce que la pauvreté est selon moi un des plus grands maux qu'on puisse endurer en cette vie; car qui dit pauvre, dit exposé à la faim, au froid, à la nudité, et souvent à ces trois choses à la fois. Eh bien, l'étudiant n'est-il jamais si pauvre, qu'il ne puisse se procurer quelque chose à mettre sous la dent? ne rencontre-t-il pas le plus souvent quelque brasero, quelque cheminée hospitalière, où il peut, sinon se réchauffer tout à fait, au moins se dégourdir les doigts, et, quand la nuit est venue, ne trouve-t-il pas toujours un toit où se reposer? Je passe sous silence la pénurie de leur chaussure, l'insuffisance de leur garde-robe, et ce goût qu'ils ont pour s'empiffrer jusqu'à la gorge, quand un heureux hasard leur fait trouver place à quelque festin. Mais c'est par ce chemin, âpre et difficile, j'en conviens, que beaucoup parmi eux bronchant par ici, tombant par là, se relevant d'un côté pour retomber de l'autre, beaucoup, dis-je, sont arrivés au but qu'ils ambitionnaient, et nous en avons vu qui, après avoir traversé toutes ces misères, paraissant comme emportés par le vent favorable de la fortune, se sont trouvés tout à coup appelés à gouverner l'État, ayant changé leur faim en satiété, leur nudité en habits somptueux, et leur natte de jonc en lit de damas, prix justement mérité de leur savoir et de leur vertu. Mais si l'on met leurs travaux en regard de ceux du soldat, et que l'on compare l'un à l'autre, combien le lettré reste en arrière! C'est ce que je vais facilement démontrer.