Il serait difficile, continua le captif, de vous exprimer combien cette lettre nous causa de joie et d'admiration. Le renégat, qui ne pouvait se persuader qu'elle eût été trouvée par hasard, mais qui croyait au contraire qu'elle s'adressait à l'un de nous, nous pria de lui dire la vérité, et de nous fier entièrement à lui, résolu qu'il était de hasarder sa vie pour notre liberté. En parlant ainsi, il tira de son sein un petit crucifix, et, versant des larmes abondantes, il jura, par le Dieu dont il montrait l'image et en qui il croyait de tout son cœur malgré son infidélité, de garder un secret inviolable; ajoutant qu'il voyait bien que nous pouvions tous recouvrer la liberté par le secours de celle qui nous écrivait, et qu'ainsi il aurait la consolation de rentrer dans le sein du christianisme, dont il s'était malheureusement séparé. Cet homme manifestait un tel repentir, que nous n'hésitâmes plus à lui découvrir la vérité, et même à lui montrer la fenêtre d'où nous était venu tant de bonheur. Il promit d'employer toute son adresse pour savoir qui habitait cette maison; puis il écrivit en arabe ma réponse à la lettre.
En voici les propres termes, je les ai très-bien retenus, comme tout ce qui m'est arrivé dans mon esclavage:
«Le véritable Allah vous conserve, madame, et la bienheureuse Lela Marien, la mère de notre Sauveur, qui vous a mis au cœur le désir d'aller chez les chrétiens parce qu'elle vous aime! Priez-la qu'il lui plaise de conduire le dessein qu'elle vous a inspiré; elle est si bonne qu'elle ne vous repoussera pas. Je vous promets de ma part, et au nom de mes compagnons, de faire, au risque de la vie, tout ce qui dépendra de nous pour votre service. Ne craignez point de m'écrire, et donnez-moi avis de tout ce que vous aurez résolu: j'aurai soin de vous faire réponse. Nous avons ici un esclave chrétien qui sait écrire en arabe, comme vous le verrez par cette lettre. Quant à l'offre que vous me faites d'être ma femme quand nous serons chez les chrétiens, je la reçois de grand cœur et avec une joie extrême; et dès à présent je vous donne ma parole d'être votre mari: vous savez que les chrétiens tiennent mieux leurs promesses que les Mores. Le véritable Allah et Lela Marien vous conservent!»
Ce billet écrit et fermé, j'attendis deux jours que le bagne fût vide pour retourner, comme à l'ordinaire, sur la terrasse. Je n'y fus pas longtemps sans voir la canne, et j'y attachai ma réponse. Elle reparut peu après, et cette fois le mouchoir tomba à mes pieds avec plus de cinquante écus d'or, ce qui redoubla notre allégresse et nos espérances. La nuit suivante le renégat vint nous apprendre que cette maison était celle d'Agimorato, un des plus riches Mores d'Alger, qui n'avait, disait-on, pour héritière qu'une seule fille, et la plus belle personne de toute la Barbarie. Cette fille, ajouta-t-il, avait eu pour esclave une chrétienne morte depuis peu: ce qui s'accordait avec ce qu'elle avait écrit. Nous nous consultâmes avec le renégat sur les moyens d'emmener la belle Moresque et de revenir tous en pays chrétiens; mais avant de rien conclure, nous résolûmes d'attendre encore une fois des nouvelles de Zoraïde (ainsi s'appelle celle qui souhaite si ardemment d'être nommée Marie). Le renégat nous voyant déterminés à fuir, nous dit de le laisser agir seul, qu'il réussirait ou qu'il y perdrait la vie. Le bagne étant resté pendant quatre jours plein de monde, nous fûmes tout ce temps sans voir reparaître la canne: mais le cinquième jour, comme nous étions seuls, elle se montra de nouveau avec un mouchoir beaucoup plus lourd que les deux précédents: on l'abaissa comme à l'ordinaire, pour moi seulement, et je trouvai cent écus d'or, avec une lettre que nous allâmes faire lire au renégat. Voici ce qu'elle contenait:
«Je ne sais comment nous ferons pour gagner l'Espagne; Lela Marien ne me l'a point dit, quoique je l'en ai bien priée. Tout ce que je puis faire, c'est de te donner beaucoup d'or, dont tu te rachèteras ainsi que tes compagnons, et l'un d'eux ira chez les chrétiens acheter une barque, avec laquelle il reviendra chercher les autres. Quant à moi, tu sauras que je vais passer le printemps avec mon père et nos esclaves dans un jardin au bord de la mer, près de la porte Babazoun; là, tu pourras venir me prendre une nuit, et me conduire à la barque sans rien craindre. Mais souviens-toi, chrétien, que tu m'as promis d'être mon mari; si tu manques à ta parole, je prierai Lela Marien de te punir. Si tu ne veux te confier à personne pour acheter la barque, vas-y toi-même: car je ne doute pas que tu ne reviennes, puisque tu es gentilhomme et chrétien. Fais aussi en sorte de savoir où est notre jardin. En attendant que tout soit prêt, promène-toi dans la cour du bagne quand il sera vide, et je te donnerai autant d'or que tu en voudras. Allah te garde, chrétien!»
Après la lecture de cette lettre, chacun s'offrit pour aller acheter la barque. Mais le renégat jura qu'aucun de nous ne sortirait de captivité sans être suivi de ses compagnons, sachant, dit-il, par expérience, qu'on ne garde pas très-scrupuleusement les paroles données dans les fers, et que déjà plusieurs fois des esclaves riches qui en avaient racheté d'autres pour les envoyer à Majorque ou à Valence fréter un esquif, avaient été trompés dans leur attente; aucun n'avait reparu, la liberté étant un si grand bien que la crainte de la perdre encore effaçait souvent dans les cœurs tout sentiment de reconnaissance. Donnez-moi, ajouta-t-il, l'argent que vous destinez à la rançon de l'un de vous, j'achèterai une barque à Alger même, en disant que mon intention est de trafiquer à Tétouan et sur les côtes; après quoi, sans éveiller les soupçons, je me mettrai en mesure de nous sauver tous. Cela sera d'autant plus facile, que si la Moresque vous donne autant d'argent qu'elle l'a promis, vous pourrez facilement vous racheter, et même vous embarquer en plein jour. Je ne vois à cela qu'une difficulté, continua-t-il, c'est que les Mores ne permettent pas aux renégats d'avoir de grands bâtiments pour faire la course, parce qu'ils savent, surtout quand c'est un Espagnol, qu'il n'achète un navire que pour s'enfuir. Il faudrait donc m'associer avec un More de Tanger pour l'achat de la barque et la vente des marchandises; plus tard je saurai bien m'en rendre maître, et alors j'achèverai le reste.
Tout en pensant, mes compagnons et moi, qu'il était beaucoup plus sûr d'envoyer acheter une barque à Majorque, comme nous le mandait Zoraïde, nous n'osâmes point contredire le renégat, dans la crainte de l'irriter, et qu'en allant révéler notre intelligence avec la jeune fille, il ne compromît une existence qui nous était bien plus chère que la nôtre. Nous mîmes donc le tout entre les mains de Dieu, et pour témoigner une confiance entière au renégat, je le priai d'écrire à Zoraïde que nous suivrions son conseil, car il semblait que Lela Marien l'eût inspirée; je réitérai ma parole d'être son mari, lui disant que désormais cela ne dépendait plus que d'elle.
Le lendemain, le bagne se trouvant vide, Zoraïde nous donna en plusieurs fois mille écus d'or, nous prévenant en même temps que le vendredi suivant elle quitterait la ville; qu'avant de partir elle nous fournirait autant d'argent que nous pourrions en souhaiter, puisqu'elle était maîtresse absolue des richesses de son père. Je remis aussitôt cinq cents écus au renégat pour acheter une barque, et j'en déposais huit cents autres entre les mains d'un marchand valencien, qui me racheta sur sa parole, et sous promesse de faire compter l'argent par le premier vaisseau qui arriverait de Valence. Il ne voulut pas payer ma rançon sur-le-champ, dans la crainte qu'on ne le soupçonnât d'avoir cette somme depuis longtemps; car Azanaga était un homme rusé, dont il fallait toujours se défier. Le jeudi suivant, Zoraïde nous donna encore mille écus d'or, en nous prévenant qu'elle se rendrait le lendemain au jardin de son père; elle me recommandait de me faire indiquer sa demeure, dès que je serais racheté, et de mettre tout en œuvre pour arriver à lui parler. Je traitai de la rançon de mes compagnons, afin qu'ils eussent aussi la liberté de sortir du bagne, parce que, me voyant seul libre, tandis que je possédais les moyens de les racheter tous trois, j'aurais craint que le désespoir ne les poussât à quelque résolution fatale à Zoraïde. Je les connaissais assez pour me fier à eux; mais parmi tant de maux qui accompagnent l'esclavage, on conserve difficilement la mémoire des bienfaits, et de longues souffrances rendent un homme capable de tout; en un mot, je ne voulais rien commettre au hasard sans une nécessité absolue. Je consignai donc entre les mains du marchand l'argent nécessaire pour nous cautionner tous, mais je ne lui découvris rien de notre dessein.