Ma chère enfant, dit Dorothée, apprenez que celui qui chante n'est qu'un garçon muletier.
Ce n'est pas un garçon muletier, reprit Claire, c'est un seigneur de terre et d'âmes, et si bien seigneur de la mienne, que s'il ne veut pas de lui-même y renoncer, il la conservera éternellement.
Dorothée, surprise de ce discours, qu'elle n'attendait pas d'une fille de cet âge, lui répondit: Expliquez-vous, ma belle, et apprenez-moi quel est ce musicien qui vous cause tant d'inquiétude. Mais il me semble qu'il recommence à chanter; il mérite bien qu'on l'écoute, vous répondrez ensuite à mes questions.
Oui, dit Claire en se bouchant les oreilles avec ses deux mains pour ne pas entendre. La voix reprit ainsi:
Mon cœur, ne perds point l'espérance,
Persévérons jusques au bout;
L'amour est le maître de tout;
On devient plus heureux lorsque moins on y pense.
Et le triomphe et la victoire
Suivent un généreux effort;
Il faut toujours tenter le sort,
Mais pour les paresseux il n'est aucune gloire.
L'amour vend bien cher ses caresses;
Pourrait-on les acheter moins?
Qu'est-ce que du temps et des soins?
Un moment de bonheur vaut toutes les richesses[54].
Ici, la voix cessa, et la fille de l'auditeur poussa de nouveaux soupirs. Dorothée, dont la curiosité s'augmentait, la pria de remplir sa promesse. Claire, approchant sa bouche de l'oreille de Dorothée pour ne pas être entendue de Luscinde qui était dans l'autre lit: Celui qui chante, lui dit-elle, est le fils d'un grand seigneur d'Aragon, qui a sa maison à Madrid, vis-à-vis celle de mon père. Je ne sais vraiment où ce jeune gentilhomme a pu me voir, si ce fut à l'église ou ailleurs, car nos fenêtres étaient toujours soigneusement fermées: quoi qu'il en soit, il devint amoureux de moi, et il me l'exprimait souvent par une des fenêtres de sa maison qui ouvrait sur les nôtres, et où je le voyais verser tant de larmes qu'il me faisait pitié. Je m'accoutumai à sa vue, et je me mis à l'aimer sans savoir ce qu'il me demandait. Entre autres signes, je le voyais toujours joindre ses deux mains pour me faire comprendre qu'il désirait se marier avec moi. J'aurais été bien aise qu'il en fût ainsi; mais, hélas! seule et sans mère, je ne savais comment lui faire connaître mes sentiments. Je le laissai donc continuer, sans lui accorder aucune faveur, si ce n'est pourtant quand mon père n'était pas au logis, celle de hausser un moment la jalousie, afin qu'il pût me voir, ce dont le pauvre garçon avait tant de joie, qu'on eût dit qu'il en perdait l'esprit.
Enfin l'époque de notre départ approchait. J'ignore comment il en fut instruit, car je ne pus trouver moyen de l'en prévenir; j'appris alors qu'il en était tombé malade de chagrin, et, ce moment venu, il me fut impossible de lui dire adieu. Mais au bout de deux jours de route, comme nous entrions dans une hôtellerie qui est à une journée d'ici, voilà que je l'aperçois sur la porte en habit de muletier, et si bien déguisé, que je ne l'aurais pas reconnu si je ne l'avais toujours présent à la pensée. Je fus fort étonnée de cette rencontre; et j'en ressentis bien de la joie. Quant à lui, il a les yeux sans cesse attachés sur moi, excepté devant mon père, dont il se cache avec beaucoup de soin. Comme je sais qui il est, et que c'est par amour pour moi qu'il a fait la route à pied avec tant de fatigue, j'en ai beaucoup de chagrin, et partout où il met les pieds, je le suis des yeux. J'ignore quelles sont ses intentions, ni comment il a pu s'échapper de chez son père, qui l'aime tendrement, car il n'a que lui pour héritier, et aussi parce qu'il est fort aimable, comme en jugera sans doute Votre Grâce. On dit qu'il a beaucoup d'esprit, qu'il compose tout ce qu'il chante, qu'il fait très-bien les vers. Aussi, chaque fois que je le vois et l'entends, je tremble que mon père ne vienne à le reconnaître. De ma vie je ne lui ai adressé la parole, et pourtant je l'aime à tel point qu'il me serait désormais impossible de vivre sans lui. Voilà, ma chère dame, tout ce que je puis vous dire de ce musicien dont les accents vous ont charmée; vous voyez, d'après cela, que ce n'est pas un garçon muletier, mais le fils d'un grand seigneur.
Calmez-vous, ma chère enfant, reprit Dorothée en l'embrassant; tout ira bien, et j'espère que des sentiments si raisonnables auront une heureuse fin.