Notre chevalier se retira à l'écart avec Sancho [(p. 267)].
Elle y est pourtant, répliqua don Quichotte, et la preuve, c'est qu'on l'a mise dans un fourreau de cuir pour la conserver.
D'accord, repartit le chanoine, mais je ne me souviens pas de l'avoir vue; d'ailleurs, quand je vous accorderais qu'elle y fût, cela ne suffirait pas pour me faire ajouter foi aux histoires de tous ces Amadis et de ce nombre infini de chevaliers. C'est vraiment chose étonnante, qu'un galant homme tel que vous, doué d'un si bon entendement, ait pu prendre toutes ces extravagances pour autant de vérités incontestables.
CHAPITRE L
DE L'AGRÉABLE DISPUTE DU CHANOINE ET DE DON QUICHOTTE
Sur ma foi! voilà qui est plaisant! s'écria don Quichotte; comment des livres imprimés avec privilége du roi et approbation des examinateurs, accueillis de tout le monde, des gens de qualité et du peuple, des savants et des ignorants, comment de tels livres ne seraient que rêveries et mensonges, quand la vérité y est partout si claire et si nue, et toutes les circonstances si bien précisées, qu'on y trouve le lieu de naissance et l'âge des chevaliers, les noms de leurs pères et mères, leurs exploits, les lieux où ils les ont accomplis; et tout cela de point en point, jour par jour, avec la plus scrupuleuse exactitude! Pour l'amour de Dieu, seigneur, n'ouvrez jamais la bouche, plutôt que de prononcer un tel blasphème, et, croyez que je vous conseille en ami: sinon, lisez ces livres; et vous verrez quel plaisir vous en donnera la lecture. Dites-moi un peu, je vous prie, n'auriez-vous pas un bonheur extrême, à l'instant où je vous parle, s'il s'offrait soudain devant vous un lac de poix bouillante, rempli de serpents, de lézards et de couleuvres, et que, du milieu de ses ondes épaisses et fumantes, une voix lamentable s'élevât, en vous disant:
«O toi, chevalier, qui que tu sois, qui es à regarder ce lac épouvantable, si tu veux posséder le trésor caché sous ses eaux, eh bien, montre la grandeur de ton courage en te plongeant au milieu de ces ondes enflammées; autrement tu es indigne de contempler les incomparables merveilles qu'enferment les sept châteaux des sept fées, qui gisent sous sa noire épaisseur!»
A peine la voix a-t-elle cessé de se faire entendre, que le chevalier, sans considérer le péril auquel il s'expose, se recommande à Dieu et à sa dame, s'élance dans ce lac bouillonnant, puis quand on le croit perdu, et que lui-même ne sait plus ce qu'il va devenir; le voilà qui se retrouve dans une merveilleuse campagne, à laquelle les Champs-Élysées eux-mêmes n'ont rien de comparable. Là, le ciel lui semble plus pur et plus serein, et le soleil brille d'une lumière nouvelle; bientôt une agréable forêt se présente à sa vue, et pendant qu'une foule d'arbres différents et toujours verts réjouit ses yeux, un nombre infini de petits oiseaux nuancés de mille couleurs voltigent de branches en branches, et charment son oreille par leur doux gazouillement; sans compter que non loin de là, un ruisseau roule en serpentant des flots argentés sur un sable d'or. Le chevalier aperçoit ensuite une élégante fontaine formée de jaspe aux mille couleurs et de marbre poli; plus loin il en voit une autre, disposée d'une façon rustique, où les fins coquillages de la moule et les tortueuses maisons de l'escargot, rangés dans un aimable désordre et mêlés de brillants morceaux de cristal, forment un ouvrage varié, où l'art imitant la nature, rivalise avec elle et semble même la vaincre cette fois.
Soudain le chevalier voit s'élever un palais, dont les murailles sont d'or massif, les créneaux de diamants, les portes de hyacinthes et finalement d'une si admirable architecture que les rubis, les escarboucles, les perles et les émeraudes en composent la moindre matière. Tout à coup par une des portes du château sort une foule de jeunes damoiselles, dans un costume si riche et si galant, que je n'en finirais jamais si j'entreprenais de vous le dépeindre. Celle qui paraît être la maîtresse de ce lieu enchanteur prend alors par la main le preux aventurier, et, sans lui adresser une seule parole, elle le conduit dans ce riche palais, où après l'avoir fait déshabiller par ses compagnes, il est plongé dans un bain d'eaux délicieuses, où on le frotte de diverses essences; au sortir du bain, on lui passe une chemise de lin toute parfumée; après quoi on lui jette sur les épaules un magnifique manteau dont le prix égale pour le moins une ville entière, si ce n'est même davantage.