Si vous m'en croyez, répondit le bachelier, vous vous dirigerez du côté de Saragosse, où dans peu, pour la Saint-Georges, doivent avoir lieu des joutes solennelles; là il y aura de la gloire à acquérir, car, en l'emportant sur les chevaliers aragonais, vous pourrez vous vanter de l'emporter sur tous les chevaliers du monde. Carrasco loua sa généreuse résolution, tout en lui conseillant d'affronter désormais le péril avec moins de témérité, parce que sa vie ne lui appartenait pas, mais à ceux qui avaient besoin du secours de son bras.

Voilà justement ce qui me fait donner au diable, dit Sancho; mon maître se précipite sur cent hommes armés, comme un enfant gourmand tombe sur une douzaine de poires. Mort de ma vie! il y a temps pour attaquer, et temps pour faire retraite; on ne peut pas toujours crier Saint Jacques! et Ferme Espagne! d'autant plus que j'ai entendu dire bien des fois, et, si j'ai bonne mémoire, c'est à monseigneur lui-même, qu'entre la témérité et la poltronnerie, il y place pour le vrai courage. On ne doit donc pas fuir sans motif, ni attaquer hors de propos. Au surplus, je l'avertis que s'il m'emmène avec lui, ce sera à condition qu'il se chargera seul de toutes les batailles, et que je n'aurai à m'occuper que de sa nourriture et de ses vêtements; oh! pour cela, il ne me trouvera pas en défaut; mais espérer que je mette l'épée à la main, fût-ce même contre des muletiers, par ma foi, je suis bien son serviteur.

Seigneur bachelier, jamais je n'ai songé à passer pour un Roland, mais pour le meilleur et le plus loyal écuyer qui ait servi chevalier errant. Après cela, si, en récompense de mes bons services, monseigneur don Quichotte veut m'accorder une de ces îles qu'il doit conquérir, à la bonne heure! je lui en aurai grande obligation. S'il ne me la donne pas, eh bien, il faudra s'en consoler; l'homme ne doit pas vivre sur la parole d'autrui, mais sur celle de Dieu. Et puis, gouverné ou gouvernant, le pain que je mangerai me semblera-t-il meilleur? Que sais-je même, si, en fin de compte, le diable ne me prépare pas dans ces gouvernements quelque croc-en-jambe pour me faire tomber et casser la mâchoire? Sancho je suis né, et Sancho je pense mourir. Pourtant, si, sans risques ni soucis, le ciel m'envoyait une île ou quelque chose de semblable, je ne suis pas si sot que d'en faire fi. Quand on te donne la génisse, dit le proverbe, jette-lui la corde au cou et mène-la dans ta maison.

Ami Sancho, vous venez de parler comme un livre, reprit le bachelier; prenez patience; tout vient à point pour qui sait attendre, et le seigneur don Quichotte vous donnera non-seulement une île, mais un royaume.

Va pour le plus comme pour le moins, repartit Sancho. Soyez certain, seigneur bachelier, que si mon maître me donne un royaume, il n'aura pas lieu de s'en repentir; je me suis bien tâté là-dessus, et me sens de force à gouverner île ou royaume.

Prenez garde, Sancho, dit le bachelier; les honneurs changent les mœurs, et il se pourrait qu'une fois gouverneur, vous en vinssiez à méconnaître la mère qui vous a mis au monde.

Cela serait bon pour ces petites gens nés sous la feuille d'un chou, répliqua Sancho; mais ceux qui, comme moi, ont sur l'âme quatre doigts de graisse de vieux chrétien! oh! ne craignez rien, tout le monde sera content.

Dieu le veuille ainsi, ajouta don Quichotte. Au reste, nous ne tarderons pas à voir Sancho à l'œuvre; car, si je ne me trompe, l'île est bien près de venir, je crois déjà la voir d'ici.

Cela dit, notre héros pria le bachelier, en sa qualité de poëte de vouloir bien lui composer quelques vers pour prendre congé de madame Dulcinée du Toboso. Je voudrais, lui dit-il, que chaque vers commençât par une lettre de son nom, de manière que les premières lettres de chacun d'eux formassent par leur réunion le nom de Dulcinée du Toboso.

Bien que je ne sois pas un des poëtes fameux que possède l'Espagne, puisqu'on n'en compte que trois et demi, j'essayerai de vous donner satisfaction, repartit le bachelier.