Par le Dieu vivant qui nous éclaire! si tu n'étais pas ma nièce [(p. 316)].

De ces races parties d'humbles commencements, je pourrais citer en exemple la maison ottomane, qui a eu pour point de départ un simple pâtre, et s'est élevée successivement au faîte de la grandeur où nous la voyons aujourd'hui. Nombre de princes qui règnent par droit de succession et qui ont su conserver en paix leurs États, sont la preuve des secondes; pour les troisièmes, qui ont fini en pointe ainsi que les pyramides, nous avons les Pharaons et les Ptolémées d'Égypte, les Césars de Rome, et cette multitude de princes, assyriens, mèdes, grecs ou barbares, dont il ne reste plus que le nom. Quant aux familles plébéiennes, je n'ai rien à en dire, si ce n'est qu'elles servent à augmenter le nombre des vivants, sans mériter aucune mention dans l'histoire.

Par tout ce que je viens de dire, mes enfants, je veux vous faire conclure qu'il y a des différences considérables entre les races, et que celle-là seule est grande et illustre, qui se distingue par la vertu, la richesse et la libéralité de ses membres; je dis la vertu, la richesse et la libéralité, parce qu'un grand seigneur sans vertu n'est qu'un grand vicieux; et le riche sans libéralité, qu'un mendiant avare. Ce ne sont pas les richesses qui font le bonheur, c'est l'usage qu'on en fait. Le chevalier pauvre a un sûr moyen de prouver qu'il est un véritable chevalier; ce moyen, c'est de se montrer loyal, obligeant, sans orgueil, et surtout charitable, car avec deux maravédis seulement qu'il donnera d'un cœur joyeux, il ne sera pas moins libéral que celui qui fait l'aumône à son de cloches. En le voyant orné de ces vertus, chacun, même en sachant sa détresse, le jugera de noble race, et ce serait miracle qu'il en fût autrement; car l'estime publique a toujours récompensé la vertu.

Deux chemins, mes chères filles, peuvent conduire aux richesses et aux honneurs; ces deux chemins ce sont les lettres et les armes. Il faut croire que la planète de Mars dominait quand je vins au monde, puisque les armes sont plus de mon goût; aussi je me vois contraint d'obéir à leur influence, et de suivre le penchant de ma nature. Oui, c'est en vain que l'on voudrait me persuader de résister à la volonté du ciel, d'aller contre ma destinée, et avant tout contre mon désir. Je connais les rudes travaux imposés à la chevalerie errante, mais je sais aussi combien on y rencontre de sérieux avantages; je n'ignore pas que le sentier de la vertu est rude et étroit, et le chemin du vice large et facile; mais je sais aussi que ces deux voies aboutissent à des résultats bien différents: le chemin du vice, avec tous ses charmes, nous conduit à la mort; tandis que le sentier de la vertu, tout pénible qu'il est, nous conduit à la vie, non à une vie périssable, mais à une vie qui n'a point de fin; et, comme dit notre grand poëte castillan[77]:

Par ce sentier étroit, si rude et si pénible,
On arrive à la fin au séjour éternel;
Le chercher autrement, c'est tenter l'impossible
Et renoncer au ciel.

Miséricorde! s'écria la nièce, quoi! mon oncle est poëte aussi? il connaît tout, il sait tout; je gage, s'il l'eût entrepris, qu'il pourrait bâtir une maison.

Ma pauvre enfant, repartit don Quichotte, je t'assure que si l'exercice de la chevalerie errante ne m'absorbait tout entier, il n'est rien au monde dont je ne puisse venir à bout.

En ce moment, on entendit frapper à la porte. Sancho ayant fait connaître que c'était lui, la gouvernante se cacha aussitôt pour ne pas le voir, car elle le haïssait mortellement; la nièce alla lui ouvrir; don Quichotte courut au-devant de son écuyer, l'embrassa, se renferma avec lui dans sa chambre, où ils eurent ensemble une conversation qui ne le cède en rien à celle qui vient d'avoir lieu.