On peut encore citer à ce sujet ce qui arriva à notre grand empereur Charles-Quint. En passant à Rome, ce prince voulut visiter le Panthéon d'Agrippa, ce fameux temple de tous les dieux, qu'on a depuis appelé temple de tous les saints: c'est l'édifice le mieux conservé de l'ancienne Rome, celui qui donne la plus haute idée de la magnificence de ses fondateurs; il est d'une admirable architecture, et quoiqu'il ne reçoive le jour que par une large ouverture placée au sommet du monument, il est aussi bien éclairé que s'il était ouvert de tous côtés. L'illustre visiteur considérait de là l'édifice, pendant qu'un gentilhomme romain, qui l'accompagnait, lui faisait remarquer les détails de ce chef-d'œuvre d'architecture. Lorsque l'empereur se fut retiré: «Sire, lui dit ce gentilhomme, il faut que j'avoue à Votre Majesté une pensée bizarre qui vient de me traverser l'esprit: pendant qu'elle était au bord de ce trou, il m'a pris plusieurs fois envie de la saisir à bras-le-corps et de me jeter du haut en bas avec elle, afin de rendre, par sa mort, mon nom immortel!—Je vous sais gré de n'avoir pas mis à exécution cette mauvaise pensée, reprit Charles-Quint; et pour ne plus vous exposer à semblable tentation, je vous défends de jamais vous trouver dans le même lieu que moi.» Après quoi il le congédia en lui accordant une grande faveur.

Ceci te montre, Sancho, combien est vif, chez les hommes, le désir de faire parler de soi. Quel motif, à ton sens, avait Horatius Coclès pour se jeter dans le Tibre, chargé du poids de ses armes? Qui pouvait inspirer à Mutius, surnommé depuis Scævola, un mépris de la douleur assez grand pour lui faire tenir la main étendue sur un brasier ardent, jusqu'à ce qu'elle fût presque consumée? Qui poussa Curtius à se précipiter dans cet abîme de feu qui s'était ouvert tout à coup au milieu de Rome? Pourquoi Jules César passa-t-il le Rubicon après tant de présages sinistres? De nos jours, enfin, pourquoi les vaillants Espagnols, que guidait le grand Cortez à la conquête du nouveau monde, coulèrent-ils eux-mêmes leurs vaisseaux, s'ôtant ainsi tout moyen de retraite?

Eh bien, Sancho, c'est la soif de la renommée qui a produit tous ces exploits; c'est pour elle qu'on affronte les plus grands périls et la mort même, comme si dans la résolution que l'on fait paraître on jouissait par avance de l'immortalité. Mais nous, chrétiens catholiques et chevaliers errants, nous devons travailler plutôt pour la gloire éternelle dont on jouit dans le ciel, que pour une vaine renommée qui doit finir avec cette vie périssable. Ainsi donc, Sancho, que nos actions soient toujours conformes aux règles de cette religion que nous avons le bonheur de connaître et de professer. En tuant des géants, proposons-nous de terrasser l'orgueil, combattons l'envie par la générosité et la grandeur d'âme, opposons à la colère le calme et le sang-froid, à la gourmandise la sobriété, à l'incontinence et à la luxure la fidélité due à la dame de nos pensées; triomphons de la paresse en parcourant les quatre parties du monde et en recherchant sans cesse toutes les occasions qui peuvent nous rendre non-seulement bons chrétiens, mais encore fameux chevaliers. Voilà, Sancho, les degrés par lesquels on peut et on doit atteindre au faîte glorieux d'une bonne renommée.

Seigneur, dit Sancho, j'ai bien compris ce que vient de dire Votre Grâce: je désire seulement que vous me débarrassiez d'un doute qui m'arrive à l'esprit.

Qu'est-ce, mon fils, reprit don Quichotte; dis ce que tu voudras, et je te répondrai de mon mieux.

Ces Césars, ces Jules, tous ces chevaliers dont vous venez de parler et qui sont morts, où sont-ils maintenant? demanda Sancho.

Sans aucun doute, les païens sont en enfer, répondit don Quichotte; les chrétiens, s'ils ont bien vécu, sont dans le purgatoire ou dans le ciel.

Voilà qui est bien, continua Sancho; mais, dites-moi, les tombeaux où reposent les corps de ces gros seigneurs ont-ils à leurs portes des lampes d'argent sans cesse allumées, et les murailles de leurs chapelles sont-elles ornées de béquilles, de suaires, de têtes, de jambes et de bras en cire: Si ce n'est de tout cela, de quoi sont-elles ornées, je vous prie?

Les tombeaux des païens, répondit don Quichotte, ont été, pour la plupart des monuments fastueux. Les cendres de Jules César furent mises sous une pyramide en pierre d'une grandeur démesurée, qu'on appelle, à Rome, l'aiguille de Saint-Pierre, un tombeau grand comme un village, qu'on appelait alors Moles Adriani, et qui est aujourd'hui le château Saint-Ange, a servi de sépulture à l'empereur Adrien; la reine Artémise a fait placer le corps de son époux Mausole dans un tombeau si vaste et d'un travail si exquis, qu'on l'a mis au rang des sept merveilles du monde; mais tous ces somptueux monuments n'ont jamais été ornés de suaires ou d'offrandes pouvant faire penser que ceux qu'ils renferment soient devenus des saints.

Très-bien, répliqua Sancho, maintenant que choisirait Votre Grâce de tuer un géant ou de ressusciter un mort?