Sois tranquille, reprit notre héros, je te le ferai rendre, allât-il se cacher au fond des enfers. Suis-moi; le chariot marche lentement; et avec les mules qui le traînent je couvrirai, sois-en certain, la perte de ton grison.

Plus n'est besoin de s'en occuper! s'écria Sancho: le diable l'a lâché, et le voilà qui revient, le pauvre enfant!

Sancho disait vrai; le diable et le grison avaient culbuté à l'instar de don Quichotte et de Rossinante, et pendant que l'un gagnait le village, l'autre venait retrouver son maître.

Malgré tout, dit don Quichotte, il serait bon de châtier l'insolence de ce démon sur un des hommes du chariot, fût-ce sur l'empereur lui-même.

Otez-vous cela de l'esprit, Seigneur, repartit Sancho; il n'y a rien à gagner avec les comédiens, ces gens-là ont des amis partout. J'ai connu autrefois un comédien poursuivi pour deux meurtres; eh bien, il s'en est tiré sans qu'il lui en coûtât un cheveu de la tête. Comme ce sont des gens de plaisir, tout le monde les protége et les aime, ceux-ci surtout qui se prétendent de la troupe royale.

Il ne sera pas dit, répliqua don Quichotte, que ce mauvais histrion m'aura échappé, dût le genre humain tout entier le prendre sous sa protection! Et il se mit à courir après le chariot, en criant: Arrêtez, baladins! arrêtez, mauvais bouffons! je veux vous apprendre à respecter à l'avenir les bêtes qui servent de monture aux écuyers des chevaliers errants.

Don Quichotte criait si fort que les comédiens l'entendirent. Jugeant de son intention par ses paroles, la Mort saute à terre, avec le diable, suivi de l'empereur et de l'ange; il n'y eut pas jusqu'au dieu Cupidon qui ne voulût être de la partie: alors tous se chargent de pierres, et, se retranchant derrière leur voiture, ils attendent l'assaillant, résolus à se défendre. En les voyant si bien armés et faire bonne contenance, notre héros retint la bride à Rossinante, et se mit à réfléchir de quelle manière il attaquerait ce bataillon avec le moins de danger. Pendant qu'il délibérait sur ce qu'il avait à faire, Sancho arriva, et trouvant son maître prêt à en venir aux mains:

Seigneur, lui dit-il, voici une aventure qui ne me paraît nullement bonne à entreprendre. Considérez que contre des amandes de ruisseaux il n'existe pas d'armes défensives, à moins de se blottir sous une cloche de bronze? Considérez aussi qu'il y a plus de témérité que de courage à vouloir attaquer seul une armée où les empereurs combattent en personne, et qui est soutenue par les bons et les mauvais anges, sans compter la Mort, qui est à leur tête? Et puis, remarquez, je vous prie, mon cher maître, que parmi tous ces gens-là il n'y a pas un seul chevalier errant.

Tu as touché juste, interrompit don Quichotte, et voilà de quoi me faire changer de résolution: je ne puis ni ne dois tirer l'épée contre n'importe quelles gens s'ils ne sont armés chevaliers; ainsi donc, Sancho, cela te regarde; c'est à toi de tirer vengeance de l'outrage fait à ton grison. Je me tiendrai ici pour te donner mes conseils et t'animer au combat.

Seigneur, il n'y a pas là de quoi tirer vengeance de personne, repartit Sancho, et un bon chrétien doit savoir oublier les offenses; d'ailleurs, je m'arrangerai avec mon âne, et comme il n'est pas moins pacifique que son maître, je suis certain qu'une mesure d'avoine sera bien plus de son goût.