Voilà une comparaison que j'ai entendu faire bien souvent et qui ressemble comme deux gouttes d'eau au jeu des échecs, dit Sancho: tant que le jeu dure, chaque pièce représente un personnage; mais une fois le jeu fini, elles sont toutes jetées pêle-mêle dans une boîte, comme dans un tombeau.
Il me semble, reprit don Quichotte, que tu deviens chaque jour moins simple et plus avisé.
Pardieu, répliqua Sancho, en me frottant tous les jours contre Votre Grâce, il faut bien qu'il m'en reste quelque chose. Bien aride serait le terrain qui ne rapporterait rien, quand on le cultive et qu'on le fume: je veux dire, seigneur, que la conversation de Votre Grâce a été l'engrais répandu sur la terre sèche de mon esprit, et le temps passé à votre service la culture moyennant laquelle j'espère rapporter des moissons dignes du bon labourage que vous avez fait dans mon stérile entendement.
Le chevalier ne put s'empêcher de sourire des expressions recherchées dont Sancho appuyait son raisonnement; il lui sembla qu'il en savait plus long qu'à l'ordinaire, et il en était tout surpris. En effet, depuis quelque temps, Sancho parlait de façon à étonner son maître; seulement, quand il voulait par trop faire le beau parleur, comme un candidat au concours, il trébuchait lourdement. Ce qui lui allait le mieux, c'était de débiter des proverbes, qu'ils vinssent à tort ou à raison, comme on l'a vu souvent et comme on le verra encore dans la suite de cette histoire.
Don Quichotte criait si fort que les comédiens l'entendirent [(p. 339)].
Nos aventuriers passèrent une partie de la nuit en de semblables entretiens, jusqu'à ce qu'il prit envie à Sancho de laisser tomber les rideaux de ses yeux: c'était sa manière de s'exprimer lorsqu'il voulait dormir. Il ôta le bât et le licou au grison, et le laissa paître en liberté. Quant à Rossinante, il se contenta de lui retirer la bride, parce que don Quichotte lui avait expressément défendu d'enlever la selle tant qu'ils seraient en campagne, suivant la coutume si prudemment établie et si fidèlement observée par les chevaliers errants.
D'après la même tradition, l'amitié de ces deux pacifiques animaux fut si intime, que l'auteur de ce récit lui avait consacré plusieurs chapitres; il les supprima depuis par bienséance et pour garder la dignité qui convient à une si héroïque histoire. Parfois, néanmoins, il oublie sa résolution, et se complaît à nous représenter les deux amis se grattant l'un l'autre; puis, quand ils étaient fatigués de cet exercice, Rossinante croisant sur le cou du grison un cou qui le dépassait d'une demi-aune; et tous deux les yeux fichés en terre demeuraient ainsi des jours entiers, à moins qu'on ne les tirât de leur immobilité, ou que la faim ne les talonnât. L'auteur n'avait pas craint de comparer leur amitié à celle de Nisus et Euryale, ou bien encore à celle d'Oreste et Pylade, ce qui fait voir la haute opinion qu'il en avait conçue; peut-être aussi voulait-il par là montrer aux hommes combien ils ont tort de trahir l'amitié, quand les bêtes la pratiquent si fidèlement. C'est pourquoi l'on a dit: il n'y a pas d'ami pour l'ami, et les roseaux se changent en lance. Et qu'on n'aille pas blâmer cette comparaison de l'amitié des bêtes avec celle des hommes: n'avons-nous pas appris du chien la fidélité, de la fourmi la prévoyance, de l'éléphant la pudeur, et du cheval la loyauté!
Nos aventuriers reposaient depuis peu de temps, Sancho sous un liége et don Quichotte sous un robuste chêne, lorsque notre héros fut réveillé par un bruit qui se fit derrière sa tête; se levant en sursaut pour s'assurer d'où ce bruit provenait, il crut entendre deux cavaliers, dont l'un, se laissant glisser de sa selle, disait à l'autre: